jeudi 26 avril 2007

sortie princière

 Les rires les précèdent, aux abords du cimetière. Ils se posent, dégagés, ensoleillés par ces quelques kilomètres au milieu des marais. Ce n'est pas là qu'ils pensaient aller, ils avaient fini par oublier, saoulés par les embruns, les rus et les sourires. Ils se sont laissés guider par l'asphalte et sur un coin d'herbe, ils s'arrêtent. Les rires s'estompent peu à peu. Ils ont soif, mais ils sont rassasiés de lumière.

Ils enjambent l'enclos, passent le mur et esquissant un regard sur les anges thuriféraires qui veillent sur le porche, ils se laissent cueillir par la fraîcheur de l'église. On s'installe quelques minutes par terre dans un coin, laissant le calme multiséculaire nous gagner. A quelques pas, sûrement plus vieux que l'église elle-même, un baptistère nous attend. Ils ont soif, et c'est au pied du puits que le chemin s'arrête. L'Evangile de la samaritaine est la poulie qui « gémit comme une vieille girouette quand le vent a longtemps dormi ». Après l'avoir creusé, et y avoir puisé, ils ressortent s'égailler au soleil. Il y a tant de joie à extérioriser. Alors que le jardin résonne de leurs cris, « dans mes oreilles dur[e] le chant de la poulie et, dans l’eau qui trembl[e] encore, je vo[is] trembler le soleil. – j’ai soif de cette eau-là, dit le petit prince, donne-moi à boire… »

Après avoir ingéré quelques calories solaires et chocolatières, ils entrent à nouveau dans l'église, et s'asseoient dans les bancs de bois clair, bancs usés par des priants réguliers et par l'irisation quotidienne du soleil. On y écoute à nouveau la Parole, qui résonnait encore depuis l'ambon ou depuis la chaire. Au fond du choeur, une statue de Saint Jean, portant délicatement l'Agneau dans ses bras, nous interpelle et nous invite... chacun reçoit un lumignon, et devant la porte basse et étroite, rentre la tête dans les épaules pour entrer dans la terre, suit l'escalier inégal et contemple les soubassements de l'église. Les yeux s'écarquillent, le silence se fait profond.
Nous sommes au c(h)oeur

Descendre dans une crypte pour aller au fond de son coeur.
y allumer une bougie pour le réchauffer de l'intérieur.
Laisser le visage s'illuminer en goûtant Sa Parole
on ne prie bien qu'avec le co(eu)rps.

lundi 23 avril 2007

la retraite à 31 ans!

L'heure de la retraite a sonné ! de lundi à mercredi avec 35 sixièmes en bord de mer ...
Le premier des quatre temps forts de préparation à la profession de foi commence d'ici quelques heures. c'est réellement un moment privilégié à partager avec ces jeunes.

 

Simplement, je n'aurai pas le temps ni même l'opportunité de publier, mais peut être quand même de photographier... et, en attendant le soir qu'ils veuillent bien se calmer, un peu bouquiner.

Comme chaque année, je rentrerai admiratif de ces jeunes, et passablement épuisé. Il y a tant à vivre.

samedi 21 avril 2007

jump and smile!

une corde au sol, en bas
à chaque extrémité, un bras.

mouvements et rotations,
le filin se met à tournoyer
en régulières oscillations

au coeur de ce cyclone de récré
s'aventure une paire de pieds
qui s'arrache
en rythme à la pesanteur

chacun sa technique, petit saut intermédiaire
ou attente concentrée de la corde à enjamber
pour durer, il faut de la concentration
pour s'arracher, du ressort à répétition

cinq, dix, vingt fois elle a anticipé le bond salvateur
avec du mordant et de la pugnacité.
l'exploit est à la portée de l'élasticité.
C'est la sportive de corde à sauter

vendredi 20 avril 2007

cerné

"peut-être faut il comme les grands artistes (Matisse, Braque...), s'étonner de créer encore, alors que les forces ont apparemment disparu ; et de plus, ne pas pouvoir s'en passer et aimer cela : créer, même dans la fatigue"
Michel Bureau, "Vivre fatigué", les Etudes, juin 2005 p. 808-811

à peine une semaine après la fin des vacances de Pâques sur lesquelles j'ai, comme le dit la blague de collège, fait une croix, le corps se cabre et l'esprit croule, la fatigue attaque et me fout les boules. Comme souvent en mai, mais dès avril, je rebondirai de temps forts en temps utiles, pour aller, sous un soleil pimpant vivre en plein vent une vie de prêtre occupé.

Mais heureusement, il reste la joie de créer.

mercredi 18 avril 2007

18 avril

mardi 15h45, cabale de catéchisés: "bah non, y peut pas être ressuscité (ça tombe sous le sens, comment y gobe n'importe quoi), et genre y serait encore vivant maintenant... mouarf, d'ailleurs rien ne prouve même qu'il ait même existé. Si? Non, non, sinon ça se saurait... enfin vous croyez ce que vous voulez... (sourires entendus) Bah oui, on est chrétiens et on veut faire notre profession de foi! Manquerait plus qu'on n'ait pas le droit."

Les épaules du prêtre s'affaissent discrètement. Il est difficile de partager une expérience, toute vivifiante soit elle... Il n'y a pas qu'en Dieu et en son Fils qu'il faut croire, mais aussi que la foi est un chemin, et qu'il n'est pas rédhibitoire d'en être à un début fort fort lointain. Le cynisme trouvera son apogée dans leur profession de foi décalée, où ils proclameront leur foi en Jésus Christ, sous les yeux attendris de leurs familles réunies. Cruel dilemme d'une foi en chemin; le prochain temps-fort essaiera de leur permettre de retrouver une certaine cohérence, une homogénéité.

La sainteté est elle à ce prix? Si elle est une perfection, c'est grillé. Sauf aujourd'hui...

 

PARFAIT (Saint), Perfectus (accompli, en latin), prêtre et martyr à Cordoue, en Espagne, au neuvième siècle, honoré le 18 avril.

ça doit être le seul saint parfait (sauf Marie), car à bien y regarder, c'est rarement la perfection qui définit les canonisés... Thomas l'incrédule, Pierre le couard, Marie Madeleine la péripatéticienne, Charles de Foucauld le fêtard, David le voleur d'épouse, ... finalement, la sainteté en pérégrination est moins la perfection que l'humilité de celui qui accepte d'être sauvé, de cheminer...

Mais le mythe a la vie dure, et la mène aussi à ceux que l'on soupçonne de s'en approcher. Il existe un délit de belle gueule qui fait que tel ou tel, jeune ou couple au parcours exemplaire, se doit d'assurer partout, de ne pas douter, ni même se questionner, de se bouger, de ne pas faillir, de ne pas... Cette perfection supposée devient un poids pour celui qui essaie d'avancer. Chacun sa croix. Aucune n'est légère, n'en déplaise aux esprits chagrins et comparateurs... Laissons avec confiance le temps à chacun de cheminer "Car la sainteté est une aventure, elle est même la seule aventure." (Bernanos - Jeanne, relapse et sainte)

lundi 16 avril 2007

L'auguste prêtre, aventurier à hauteur de regards

L'Auguste est "un artiste qui se donne lui même, avec tout ce qu'il est, un caractère, une maladresse et une habileté, un humour et une souffrance, mais aussi une voix, une démarche, un costume, un maquillage, un sourire, un regard, c'est une humanité qui se donne" (Dominique Auduc, Au sourire de l'Evangile, p. 34)

L'identité du prêtre se construit et se manifeste dans la manière dont il vit ce qu'il est, et ce qu'il fait. Sa condition sacramentelle et sa mission apostolique sont portées l'une et l'autre par un homme de chair et de sang, un sujet de désir engagé dans une aventure personnelle.

"être prêtre demande de regarder l'autre, les yeux dans les yeux, à hauteur de visage, et d'accepter de recevoir son regard; non pas un regard dominant mais ce regard fraternel de la confiance et de la vérité où, enfin, on peut se parler face à face, d'homme à homme" (Albert Roué, prêtres diocésains, Août 2004, p. 298)

Robert Scholtus, "à propos des prêtres", Petit Christianisme de tradition, Bayard p. 81

En route, mauvaise troupe! allons clopin-clopant, de notre rythme parfois estropié à l'assaut de ces jours de rentrée, tendre l' (notre) humanité vers la grandeur qui lui est destinée, dessinée. Le corps parfois est lourd à bouger. Pâques fasse que je le redécouvre, que je le croie, que je le sache d'ores et déjà ressuscité!

dimanche 15 avril 2007

clore ses paupières

Maintenant, je vais clore, Seigneur, mes paupières,
car mes yeux ont ce soir achevé leur service.
Et mon regard en mon âme va rentrer,
après s'être promené une journée
dans le jardin des hommes.

Merci, Seigneur, pour mes yeux,
fenêtres ouvertes sur le grand large;
merci pour le regard qui transporte mon âme
comme le rayon généreux conduit la lumière
et la chaleur de Ton soleil.

Fais que mes yeux soient clairs, Seigneur;
et que mon regard tout droit donne faim de pureté;
fais qu'il ne soit jamais un regard déçu, désabusé, désespéré
mais qu'il sache admirer, s'extasier, contempler.

Que mon regard, Seigneur, soit net et ferme,
mais qu'il sache s'attendrir,
et que mes yeux soient capables de pleurer.

 

Fais que mon regard ne salisse pas celui qu'il touche,
qu'il ne trouble pas mais qu'il apaise;
qu'il n'attriste pas, mais qu'il communique la joie;
qu'il ne séduise pas pour retenir captif,
mais qu'il invite et entraîne à se dépasser.

Qu'il soit l'appel, le coup de clairon
qui mobilise tout le monde sur le pas de sa porte,
non à cause de moi, Seigneur,
mais parce que Tu vas passer.

Pour que mon regard soit tout cela, Seigneur,
une fois de plus, ce soir, je Te donne mon âme,
je Te donne mes yeux;
afin qu'en regardant les hommes, mes frères,
ce soit Toi qui les regarde et de chez moi leur fasse signe.

samedi 14 avril 2007

pour un sourire

Ils ont joué tout l'après-midi
le terrain de foot grésille encore des encouragements
acclamations, efforts dans des jeux sans enjeu;
pas de perdants parmi ces participants éreintés.
Le soleil et les équipes ont brillé de générosité...


C'est le décompte des points
tout le monde est rassemblé.
C'est son équipe qui a gagné
et elle en est la plus jeune
alors c'est elle que l'on appelle, elle doit s'y coller...
au milieu du terrain, elle s'avance
seule au milieu de cette foule miniature de miniacteurs
Intimidée, elle saisit ces fleurs, en plastique,
le trophée dérisoire d'un si grand jeu
et elle sourit

Aussitôt les acclamations fusent à la volée
de ce cercle de marmots à peine plus âgés
quatre-vingts hourras viennent l'encourager
parce que c'est chacun par elle qui a gagné
et le bouquet famélique devient immense trophée

Alors elle éclate de sourire.

lundi 9 avril 2007

tué dans l'oeuf (de Pâques)

Comme Il est très organisé, et doué d'une grande sagesse, Dieu s'était réservé un jour de repos lorsqu'il avait posé sa première semaine: la Retenue Théologique de Travail. Pour être sûr de ne pas être dérangé, il l'avait imposée aux hommes, créés d'un geste à la veille du week-end. Ceux-ci le remercièrent de cette pause sabbatique en l'invoquant à coups de sacrifices. Mais les volutes de fumée obligèrent Dieu à se rendre chaque samedi au Temple pour recevoir les hommages au dessert.

Frustré, Il envoya son Fils enseigner aux descendants d'Adam qu'un coeur contrit plaît plus à Dieu qu'un cadavre qu'on brûle et ainsi redonner tout son sens au Sabbat... Mais le fils, annonçant la Nouvelle non seulement aux vivants mais aux morts, ne fit que déplacer le problème de Saturne au Soleil. Père et Fils, au lieu d'être peinards le samedi, se retrouvèrent convoqués à être actifs dans l'Eglise le dimanche. "Tout ça pour ça, se disait le Père... Bosser le dimanche". Comme le passage dans la Géhenne avait tout de même traumatisé, on décida qu'il serait chômé, accordant à Dieu un repos bien mérité, une fois par an.

Samedi dernier, c'était le samedi saint, le jour de congé susnommé. Pas de liturgie donc, pas de sacrements, Dieu se taisait, et sûrement Dieu devait s'ennuyer... et comme tout un chacun, quand le temps s'étire, on trouve à s'occuper. Il a sorti sa boîte de pinceaux et il nous a mitonné un ciel d'azur, un jour de soleil pour le jour du sommeil... pas un temps de carême, non, une très belle journée.

Ragaillardi par la lumière (divine) et la clémence du climat, pour me rendre à un rendez-vous, je me suis permis une flânerie dans le jardin des remparts. Je n'étais pas le seul à profiter puisqu'une famille, goûtant les avantages du week-end à rallonges chrétiennes et de la laïcité, célébrait en sourires un mariage républicain (c'était relâche dans les églises) tout inondé de soleil de Pâques... En les croisant, je me trouvais tout de même engoncé malgré moi dans un deuil qui pourtant était tout léger. Quand la Bonne Nouvelle est en attente, la joie des uns pince le coeur des autres.

Tout à mes contradictions intérieures provoquées par le mariage aliturgique, je laissais mes yeux vaquer du même mouvement que mes pas... et en voyant de travers, ils se sont posés sur un premier banc vert. Oh c'est mignon, ils ne sont que deux, et lui, et elle, et...

Aïe, je la connais, et je ne peux pas passer sans la saluer. Aïe, lui aussi je le connais, tiens ils sont ensemble? Ne rien laisser paraître ... Bonjour, ... ça va les vacances? ... vous prenez le soleil? bon ben je dois y aller. salut ...
un deuxième banc. Merde! ceux là aussi je les connais. ... Bonjour, ... ça va les vacances? ... vous prenez le soleil? Bon je dois y aller salut.

Et dans l'oeil désespéré de mes interlocuteurs inopinés se lisait: Merde (aussi) l'aumônier, mais qu'est-ce qu'y fout là? pourvu qu'il n'en parle pas aux parents, tu vas voir qu'il va nous foutre le coup en l'air... Gagné.

Brassens avait raison, les bancs verts sont là c'est notoire pour accueillir un moment les amours débutants. Mais les bancs ne sont pas que verts, ils sont aussi publics et les effleurements commençants supportent difficilement les regards déroutants. Sous le soleil fignolé par un Dieu désoeuvré, l'aumônier errant est le fléau des rendez-vous de printemps.
 

dimanche 8 avril 2007

la nuit entre les nuits, échos d'un jour de juin 2003

Certains moments ont pour portée la vie,
Ils épaississent chacun des instants qu'ils permettent
les enrichissent de leur beauté
les orientent par la lumière qu'ils dégagent.

En ce sens, ces moments sont prophétiques
parce qu'ils dessinent l'avenir.
On les veut et les vit avec tout son passé
On les assume avec tout son présent
Ils nous ouvrent un à-venir de possibilités.

Mon affection pour la nuit de Pâques n'est pas neuve
Chaque année elle grandit,
dans la sensibilité ou simplement la fidélité
Mais l'Exultet qui fait résonner les lumières allumées
S'est densifié de sa citation dans une invitation
celle du jour où je Lui, leur, ai donné toute ma vie...
Non, je ne regrette rien.

Bienheureuse nuit qui nous prépare une telle Aube

« O nuit de vrai bonheur,

nuit où le ciel s’'unit à la terre,

où l’'homme rencontre Dieu. »

(Paroles de l'Exultet de la Nuit pascale, Broderie de Fabien Meisnerowski, repris sur l'invitation à l'ordination diaconale, le 28 juin 2003)

samedi 7 avril 2007

samedi saint, travail d'espérance

 

Plus j’'avance dans l’'expérience chrétienne, plus le samedi saint, journée apparemment sans événements, m'’apparaît comme un temps liturgique, ou plutôt a-liturgique, tout à fait essentiel. Ce n'’est évidemment pas un hasard si une telle journée se trouve au milieu du triduum pascal qui, lui-même, est le coeœur de toute l’'année liturgique.

Du point de vue anthropologique, il est très signifiant que la temporalité chrétienne mette en son centre une sorte de confrontation au vide. Cela signifie qu'’elle juge essentielles les expériences de l'’absence, de la perte et du deuil. Expériences sur lesquelles les penseurs contemporains ont attiré, parfois à 'l’'excès, l’'attention. La perte et la désillusion, disent-ils, sont fondamentales pour le processus d'’humanisation. Ce sont elles, entre autres, qui permettent au petit d'’homme, après une courte période structurante d’'illusion intense[1], de devenir peu à peu un être de parole prenant sa place dans les échanges sociaux[2]. Perdre le mode d’'attachement aux premiers objets d'’amour et les images illusoires de soi-même ou d'’autrui afin de trouver des relations qui, intégrant bien le réel sous l'’égide d'’une alliance[3], sont sources de paix et de joie, telle est la logique qui anime toute existence humaine digne de ce nom.

Vu sous cet angle, le samedi saint se présente comme une période de deuil. Mais il s’agit d’'un deuil peu commun, car chacun, en ce jour, est confronté de façon terrifiante à la perte. Les grands compositeurs de musique l'’ont parfaitement compris. Par exemple, les plaintes déchirantes, sur fond de ténèbres, que nous fait entendre le Stabat Mater de Francis Poulenc traduisent, mieux que toute parole, le séisme qui frappe l’'entourage de Jésus. Tout semble atteint par la démesure de l’'absurde : une mère qui a assisté impuissante à la mort - une des plus horribles qui soit - de son fils supplicié; des disciples qui ont fui, voire trahi; des autorités religieuses qui ont considéré tout cela comme un juste châtiment... ! Et voici que la pierre du tombeau se referme, laissant chacun, dans le silence apparent de Dieu, face aux excès de douleur, de non-sens, et même de honte pour ceux qui ont été lâches. Ce samedi, jour de sabbat, conduit donc chacun à devoir élaborer un immense désarroi provoqué par de multiples pertes : perte d'’un être cher, perte d'’un « maître admiré », perte de certaines convictions religieuses que l'’on s’était forgées à son sujet, perte de la belle image de soi-même comme disciple fidèle... Aucun moyen, dès lors, de fuir devant ces trois évidences : oui l'’échec existe, oui la perversion de la liberté existe, oui la mort existe! Tout travail d’'espérance qui n'’intègre pas de telles vérités est par avance invalidé.

D'’un point de vue théologique, le samedi saint nous révèle un visage de Dieu qui est loin de coïncider avec celui que souhaitent nos désirs infantiles. Ceux-ci sont en quête d'’un Etre triomphant qui vient immédiatement effacer toute trace du tragique de la passion. Un Etre dont la présence s’impose avec une telle évidence qu’il n’est plus possible de douter, et même qu'’il n’est plus besoin de croire. Ce Dieu-là est un Dieu compensateur et surprotecteur. Or voici que la compassion de Dieu, révélée dans l'’Évangile, déjoue ce type d’'attentes. Elle ne conduit en rien à faire l’'économie du temps de désillusion et de deuil. Bien au contraire! Par le samedi saint, l'’espérance de chacun est profondément sollicitée en vue d'’un lent et difficile travail contre l’'absurde , en faveur de l’'accueil du Royaume.

Tout d’abord, chaque disciple est conduit à mettre encore plus de lucidité et de confiance dans sa relation à Dieu; notamment en faisant siennes, dans leur tension dialectique, deux des prières du Christ sur la croix : la première, « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'’as-tu abandonné? », qui, ouvrant grand les yeux sur l’'ampleur du drame, exprime la profondeur du questionnement existentiel, et ose formuler des reproches à ce Dieu dont le dessein parait soudainement obscur; la seconde, « Père, entre tes mains je remets mon esprit », qui est remise radicale de soi à Dieu, parce qu'on est sûr qu’il ne peut faillir à sa promesse.

Ensuite, puisque le travail d’espérance a toujours une dimension communautaire, il convoque chaque disciple à sortir de son isolement et à échanger avec d’autres pour essayer de trouver le sens de l’événement. C’'est ainsi qu’'en ce samedi saint, certaines lectures des Écritures, par trop conformes à des vues seulement «humaines[4] », s’effondrent. Inversement, des textes, comme ceux du Serviteur souffrant, prennent soudainement un sens nouveau[5]. Des paroles de Jésus, qu’on ne voulait ou ne pouvait pas entendre jusqu’alors, concernant son rejet par les anciens et les scribes (Lc 9,22), reviennent à la mémoire et commencent à s'’éclairer : tout cela ne serait-il pas l'’accomplissement de l’exode qu'’il avait dit devoir parachever à Jérusalem[6] ? Comme Marie, après la naissance de jésus, ne faut-il pas entrer encore plus profondément dans une méditation « symbolique[7] » qui permette d'’accueillir du sens là où n'’apparaît que l’'excès du mal ?


Bref, c’'est à une conversion du coeœur que les disciples sont appelés par le silence de Dieu et par le vide de ce sabbat. Ils doivent découvrir encore plus, dans l'’Écriture, la logique de l’'agapè qui « crucifie » (1 Co 1, 18-25) les images du Dieu Sauveur surgies des vues par trop « raisonnables » de la seule rationalité. Mais - le récit des disciples d’Emmaüs le montre à l’évidence - c’est là une tâche impossible pour des coeœurs obscurcis par le péché. Il faut la présence du Ressuscité qui ouvre à l'’intelligence de l’'Écriture (Lc 24, 32), ou la puissance libératrice de l’'Esprit (Ac 2), pour qu'’enfin les yeux puissent s’'ouvrir et accueillir la « folie du langage de la croix ». Alors, mais alors seulement, le travail de deuil du samedi saint peut vraiment, se transformer en travail de pâques.

X. Thévenot, avance en eau profonde, Paris, Desclée De Brouwer, 1997, pp. 92-95, que je cite ici intégralement, parce qu'il dit mieux que je ne pourrai jamais le faire des convictions profondes. Il faut posséder ce petit bouquin de Thévenot, chaque page est une respiration.
Photos d'une oeuvre de Fabien Meisnerowski, Samedi Saint, le passage des Ecritures à la Parole, fermé puis ouvert. Pour mieux découvrir le travail de Fabien, mieux vaut aller sur son site,
ici


[1] Dans les premiers mois de la vie, lors des interactions avec la mère « suffisamment bonne » (cf. les travaux de Winnicott).
[2] Pertes et désillusions sont même probablement à l’origine des principales distinctions de la grammaire, car c’est par elles que l’on apprend à faire la distinction « entre un objet que l’on manipule dans le travail : un il neutre, et un sujet que l’on reconnaît dans l’inter­action : un tu qui est un je pour lui-même, tout en sachant qu’il n’en a pas le monopole » (cf. J. -M. Ferry, Les puissances de l’expérience, T.1 1, Éd. du Cerf, 1991, p. 9).
[3] Voir, supra, « Le travail symbolique de Marie », P. 36.
[4] Cf. La parole de Jésus à Pierre : « Derrière moi, Satan. [ ... 1 Tes vues ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes » (Mt 16, 23).
[5] Cf. le Christ expliquant les Écritures aux disciples d’Emmaüs Lc 24, 27.
[6] Cf. l’entretien de jésus avec Moïse et Élie lors de la Transfiguration : «Ils parlaient de son exode qu’il allait parachever à Jérusalem » (Lc 9, 3 0).
[7] Cf. supra, p. 36 : « Le travail symbolique de Marie ».

vendredi 6 avril 2007

un vendredi saint à Bali, en 1999...

Dieu est mort… la liturgie le proclame! Aujourd’hui commence le Silence de Dieu, après son cri sur la Croix qui déchire les airs de l’Orient à l’Occident, dans le Silence insoutenable du Père. Le monde continue à bruire dans l’agitation ignorante du drame fondamental qui le secoue.

 

Dieu est mort… et c’est aujourd’hui. Quiconque croit pouvoir passer rapidement parce qu’il y a déjà eu la résurrection se réjouit trop vite… Dieu se meurt aujourd’hui, et la liturgie n’est pas une simple historiette qui se termine une fois sorti de la chapelle, nous participons en ce moment à la mort de Dieu, sans espoir, résignés, pour ceux qui en sont conscients, et insouciants pour les autres. Sans espoir car nous ne savons pas écouter sa Parole, et ouvrir notre cœur aux écritures, comme il le fera sur le chemin d’Emmaüs. L’espoir ne naîtra que demain, quand une lumière illuminera la veillée pascale, lumière dans la nuit, pas encore le soleil de la résurrection. Mais ce n’est pas maintenant et nous devons subir l’insoutenable silence de Dieu qui n’est plus.

Et nous, qui nous disons chrétiens, savons nous accompagner notre Dieu sur ce chemin où il nous porte, désespérément seul ? Savons-nous seulement prendre au sérieux le drame qui se vit maintenant. Combien d’entre nous disons : il souffre, mais il est déjà ressuscité, alors livrons une petite larme de circonstance et continuons à vivre. Pourquoi tout ce bruit alors qu’il nous demande d’être-là, près de lui ? Pourquoi ces rosaires, ces litanies, ces demandes à n’en plus finir ? Nous sommes en face de Celui qui souffre à en mourir et nous piaillons, soucieux de ces petites misères qui nous habitent. Ô Dieu, quelle indignité de tes serviteurs qui ne savent même pas te voir, te reconnaître et veiller en silence avec Toi.

Dieu est mort… qui a eu le courage de le tuer ? Ne suis-je pas en train de l'assassiner moi aussi. Petit à petit, je lui ferme la porte de mon cœur, ne lui laissant que cet entrebâillement qu’offre la liturgie, mais peut-être vide de sa présence. Dieu est mort, je ne sais pas l’entendre, ni même tendre l’oreille pour l’écouter. N’ai-je pas tué Dieu dans mon cœur, en ne prenant pas le temps de la Rencontre, en l’oubliant ? Ne l’ai-je pas fait sortir de ma vie ? Et s’il n’y a pas de Dieu, on ne donne pas sa vie pour celui qui n’est pas. La liturgie est lieu de la Rencontre et de la Présence de Dieu ou lieu de son meurtre. Alors où puiser à la Source quand on comble un des plus beaux puits.

Seigneur, laisse-moi me plonger avec Toi dans ta mort, la vivre vraiment, accepter cet ultime silence pour accepter de n’être ressuscité que par Toi, que Tu sois la Vie en moi, au plus profond de moi, peu importe le chemin où Tu m’emmèneras.

image: sous un Jésus en croix oublié là de Rouault, texte rédigé le samedi saint, à Bali, en 1999

mercredi 4 avril 2007

quelqu'un sait faire de la fumée blanche? habemus episcopum

C'était attendu depuis au moins le début de la semaine et les cloches du diocèse l'annonceront à 11h30 avant de se barrer en goguette à Rome, l'évêque de Coutances & Avranches (et les îles) ne s'appelle plus N. mais Stanislas Lalanne. Il sera ordonné dans la cathédrale le 3 juin à 15h30 par Mgr Ricard. D'ici là et ensuite encore, charge à lui et à nous de se donner à connaître, de nous affermir et de donner du mouvement ensemble.

Comme il y aura bien des réactions construites à cette bonne nouvelle, je me permets d'évoquer des vibrations onomastiques. Parce que la nouvelle qui déchire grave, c'est que je vais citer le nom de mon filleul à chaque prière eucharistique (faut que je trouve un truc pour extraire Syméon des simples complies). Pour ce qui est du nom de famille, je suis plus circonspect, ayant peu d'affinités pour le romantisme sirupeux. Bref, parmi les autres résonnances, il est de Metz (ouais Gael), prêtre de Versailles (ouais Elodie), ancien des Carmes et de la Catho (ouais plein de gens), bout d'études en allemagne (ouais encore), successeur de La Goutte, normand dorénavant lexovien, à Paris.

C'est sûr qu'il y aura du taf, mais à lui de nous donner l'amplitude qui manque à ceux qui ont trop souvent le nez dans le guidon.

Y a plus qu'à

 


Mgr Stanislas Lalanne
Né le 3 août 1948 à Metz
Prêtre le 8 novembre 1975 pour le diocèse de Versailles.

Biographie
Fils d'Albert Lalanne ; officier du génie ; et de Mme ; née Martin-Saur.

Etudes
Collège et lycée à Versailles ;
Constantine ; Baden-Baden puis Versailles ;
Grand séminaire de Versailles ;
Séminaire universitaire des Carmes (Paris) ;
Université de Tübingen (RFA) et université Paris IV ;

Diplômes
Maîtrise de théologie et habilitation au doctorat ;
Licence d'allemand ;
IHEDN (Institut des Hautes Études de Défense Nationale) en 1992-1993.

Ministères
Aumônier du lycée Hoche puis de l'ensemble des collèges et lycées de Versailles (de 1975-1980)
Responsable du Service diocésain des aumôneries de l'Enseignement public et aumônier d'étudiants à Versailles (1980-1985).
Secrétaire de la Commission épiscopale de l'Enseignement religieux et directeur du CNER (Centre national de l'enseignement religieux) (1985-1993).
Curé de la paroisse Sainte-Pauline au Vésinet (78) (1993-1994).
Curé de la paroisse d'Élancourt-Maurepas (78) (1994 à 1998).
Directeur du Centre de presse des JMJ en août 1997.
Vicaire épiscopal ; chargé de la pastorale de la communication dans le diocèse de Versailles (1997-1998).
Secrétaire général adjoint et Porte-Parole de la Conférence des évêques de France depuis le 8 février (1999-2001)
Secrétaire général de la Conférence des évêques de France depuis 2001 (bio par http://www.cef.fr)

mardi 3 avril 2007

cadremploi.va

depuis grosso modo six mois, une petite annonce était venue fleurir le site www.cadremploi.va

à pourvoir, siège à hautes responsabilités dans la filiale d'une société internationale qui se disait parfaite mais n'en reste pas moins universelle. Le candidat devra posséder certaine capacité pour prendre des initiatives sans en avoir l'air, gérer les crises, coacher un staff à pyramide des âges inversée (une forte tête et des pieds d'argile), composer avec une politique de communication hasardeuse et un message qui ne rentre pas dans les canons des JT. Le poste demande du doigté, des exigences salariales restreintes, une bonne dose d'humour, pas trop de parisianisme (350 km de la capitale) et une capacité à se déplacer sur tout l'échiquier ecclésial sans renverser les pièces en place. (Femme, s'abstenir)

Il faut dire que depuis six mois l'évêque s'appelait N et l'interimaire était un beau viking barbu et roux qui aspire à retrouver ses îles et ses pénates d'ici moins de vingt-quatre heures. C'est maintenant que l'avenir, le sien, le mien, le nôtre, se dessine alors bienvenue à l'arrivant, parce qu'il y a du taf et un beau challenge à relever. et puis, siouplait, on y tient à notre filiale, on y met pas mal de notre vie, alors on a envie de la voir prospérer dans la paix, prendre des risques dans la joie, avancer dans l'espérance. Dépositaires d'un trésor qui s'accroît en se partageant, on espère plus qu'un bon gestionnaire, mais un amoureux du métier. 

dimanche 1 avril 2007

Les sens, une énergie renouvelable

Tout a commencé par cette planche dessinée par Boulet : http://www.bouletcorp.com/blog, en fait non, tout a commencé par une journée, une journée inexplicable, ramassis désordonné de joies et de sourires, d'énervements futiles, plaisirs durables et déceptions à assumer, le genre de journée qui précipite le coeur et le moral aux quatre coins du corps, de la tête aux pieds, mais dont on ne parvient pas à définir l'homogénéité. Tout a commencé par une journée désordonnée, tout s'est révélé par la bande-dessinée.

C'est un grand (en)jeu que d'intervenir face à une centaine de jeunes, dans une recontre ou une célébration. ça rend attentif: Est-ce qu'ils suivent ce que je raconte, leur propose ou suis-je en train de les perdre? Il paraît que les profs ont des yeux derrière la tête, je ne devais pas être fait pour cette carrière puisque la nature ne m'a doté que d'une paire d'yeux, malheureusement solidarisés à la différence du caméléon (pour des questions esthétiques). Un prêtre n'a pas d'yeux derrière la tête et en plus, il doit les coller régulièrement dans un livre, un déroulé, s'il ne veut pas perdre le cours de la fête célébrée. Alors les autres sens s'ouvrent pour les écouter, eux, ceux pour qui, avec qui je célèbre.

Et c'est là qu'intervient le Boulet qui, par son dessin, m'a révélé que cette journée de jeudi avait été ponctuée, réhaussée par des informations que le cerveau avait négligées, n'étant ni visuelles ni nécessaires. Ce sont pourtant elles qui furent ma force et mon énergie. Si on épaissit la mémoire de sensations, chaque journée est au moins quintuplée par :

la vibration colorée de l'azalée fuchsia non loin du tissu rouge,
l'odeur de miel de la cire du cierge pascal,
le crépitement des gouttes entre deux éclaircies,
la chaleur douce du soleil sur la peau,
la chaleur visible du rayon de soleil posé sur la croix,
les herbes froissées dans mon dos par des jeunes distraits, et
le bruit des écorces d'arbres arrachées par les mêmes distraits.
la dissonnance des cordes de mi et de sol qui se ne désaccordent pas de la même manière. Mais encore,
les effluves de moscatel de la bouteille de secours dans le coffre à la place du vin de messe habituel,
les gouttes d'eau lors des tentatives d'aspersion des rameaux avec un bout de laurier (très mauvaise idée, c'est l'aspergeur le plus aspergé)
la présence troublante de celui qui est là mais se sent obligé,
l'étincelle dans l'oeil de celui qui, un instant, est touché...

 

Et si ces éclats des sens devaient comme pour le boulet faire ressurgir une présence à présent effacée, ce serait celle des extraits de lavande qui anticipaient sa venue, ses tapes sur la main des gourmands de chocolat, ses boules Vittoz qu'il fallait serrer pour détendre le cerveau insensible.

De cette journée, par un Boulet, se dégage inexorablement une énergie renouvelable insoupçonnée : les sens !