mardi 29 mai 2007

à l'école du bonheur

 

Au soir de la journée, elle s'est assise sur ses genoux. Lui, doucement, abandonne son menton un instant sur son épaule. Ils posent sur les invités un regard apaisé. Tous, ensemble, ils ont ri, et marché, et couru sous la pluie. Un papa, une maman, des frères et une soeur, accueillant pour la fête des témoins de bonheur. Assis dans le salon, ils se réjouissent du moment. Elle est grande maintenant, de tout ce qu'elle a reçu, de tout ce qu'elle a construit, de l'avenir qu'elle dessine, de cette relation qui, dans une famille, met en place par petites touches l'essentiel d'une vie.
A onze ans, elle sourit et veut tout contrôler : la fête, la famille, tout doit être parfait. Ils rayonneront d'un amour partagé, précieux de tendresse, jusque dans les détails. Elle a même hérité de deux grains de beauté!

lundi 28 mai 2007

fais donc confiance au temps

"le temps, c'est de la musique; et le domaine d'où elle émane, c'est l'avenir. Mesure après mesure, la symphonie s'engendre elle même, naissant miraculeusement d'une réserve de durée inépuisable. Impossible d'interrompre la musique pour la saisir et la mettre en réserve: laisse-la couler et s'enfuir, sinon tu ne la comprendras pas. Tu ne peux la ramasser dans un bel accord pour la tenir ainsi une fois pour toutes. La patience est la première vertu de celui qui veut apprendre. Mais voici le deuxième renoncement qu'il te faut subir: tu ne saisis tout l'élan de la mélodie que lorsque le dernier son est retombé dans le silence. (...) ainsi l'éternel est au-dessus du temps, et il est sa récolte, et pourtant il ne devient lui même que dans le changement du temps."
Hans Urs Von Balthasar, le coeur du monde, Saint Paul p.16-17

mardi 22 mai 2007

le tohu bohu de la suie genesis

Quand on erre en métro, et surgit de la terre, on note rapidement que Paris est loin d'être aussi homogène que les grandes avenues haussmanniennes aux appartements divisés : on y trouve des ruelles charmantes, des bouts d'immeubles jadis faits pour être accolés, des barres rebutantes, des bicoques vieillissantes à la patine populaire, qui n'ont plus rien à voir avec leurs loyers surdimensionnés. Me baladant du côté des Batignolles, j'ai croisé une pléiade de femmes enceintes et de bébés, qui attestent que le quartier a dû résister un moment à l'inflation, ou que les crèches sont ici démultipliées. Car à vivre dans une ville, on choisit la communauté, des bébés, des transports, du chauffage, des canalisations... tout est mutualisé. Mais les architectes parisiens sont des êtres surprenants qui avaient oublié que les habitants le soir ne doivent pas simplement évacuer le stress et la fatigue de la journée, mais aussi les émanations des chauffages, poêles et cheminées, reliquats d'un confort quand même individualisé. Reste à chacun de bricoler son conduit de cheminée!

lundi 21 mai 2007

le strabisme commun, ou comment faire regarder de travers le passant.

S'arrêter dans une rue commune parisienne pour photographier un toit, se retourner dans une foule durant un concert pour regarder les spectateurs, s'agenouiller devant un parterre pour faire un macro de fleur, c'est attirer sur soi le coup d'oeil circonspect, suspicieux ou inquiet du passant, ce qui ne manque jamais de me faire sourire devant tant de méfiance prévisible. Dans ces cas là, je pense systématiquement à ce dessin de Sempé:


- Oh, la, la ! Que c'est joli ce que je viens de faire !

Sempé, Quelques Artistes et Gens de lettres, Ed Denoël

vendredi 18 mai 2007

hodie

 

Pour exposer ce temps à la grâce
Et tenir l’univers dans la clarté pascale...

Pour témoigner que Dieu est tendresse
Et qu’'il aime la vie et qu’il nous fait confiance...

Pour nous ouvrir à toute rencontre
Et trouver Jésus Christ en accueillant ses frères...

Pour épouser la plainte des autres
En berçant le silence au plus secret de l'’âme...

Pour découvrir les forces nouvelles
Que l’'Esprit fait lever en travaillant cet âge...

L'’Esprit nous appelle à vivre aujourd’hui
à vivre de la vie de Dieu.

texte de Didier Rimaud

mercredi 16 mai 2007

jour de joie...

Voilà le retour des guerriers, qui quatre fois trois jours ont lutté contre la morosité.
ils ont les traits tirés par leurs zygomatiques martyrisés
la voix zébrée d'avoir trop chanté,
les paupières rendues lourdes par les yeux écarquillés d'émerveillement
les mains usées alternativement par les cordes de la guitare et les ballons des tomates
le coeur chaud de tout ce qu'on a partagé,
des sourires qui sont nés, des éclats bruts de personnalité qui irradiaient une joie simple
mais la poitrine un peu serrée d'avoir dû se résigner à ne pas faire passer certaines barrières, tellement inexpugnables, que trois jours de gratuité, de sourires et de chants n'ont pu en venir à bout.
J'espère qu'ils ne seront pas tentés de remettre un coup de clé.

petite prière, laissée au milieu des bougies
la plume était bleue, et courait d'une écriture décidée,
c'est une sixième qui prie... et on pourrait être tenté par la jalousie
mais le plus simple, pour cette prière c'est de l'adopter.
Seigneur,
MERCI
merci car tu nous pardonnes
merci car tu nous aimes
mais ces mercis évoqués
ne sont pas les seuls
ce sont des milliards, des millions
de milliards de mercis
que l'on peut t'adresser
ce n'est pas toujours facile
mais pourquoi ne pas le faire
aussi souvent que l'on mange
que l'on dort
Seigneur, MERCI

lundi 14 mai 2007

sacrée fi'd'garce

 
“Un poète doit laisser des traces de son passage non des preuves. Seules les traces font rêver.” René Char.
 

Allez, soyez sympas, ne le dites pas à ma grand mère, la mère Hélène de Contrières que tout le monde connaît, sinon, je sens qu'on va passer de longues heures à parler du film qu'elle a adoré. Grâce à Christophe, je viens de regarder Paul dans sa vie. Images FR3, au début, format 4:3, poésie d'Almanach, je me devais de résister plus que quelques minutes, et forcément, comme tous, j'ai été touché. Par Paul, par sa vie. Parce que j'y reconnais mon grand père et ses 5 vaches, son tracteur pourri et la mare aux canards à Ancteville, la fontaine où je chus, l'escalier qui montait à l'étage, les fi'd'garce qui ponctuaient les conversations, Jean et Jeanine, leurs poules et leurs canards, leur table usée par les gestes quotidiens, et leur maison utile mais fatiguée, ma grand mère et la graisse à traire, (elle, au moins, elle avait un tabouret à trois pieds et des blocs de sel pour les bêtes), le fourneau à bois, l'alternateur pour les clotûres, les greniers à foin de Contrières. Ces normands du coutançais ne pêchent pas, ont des enfants; Paul ne tue pas de cochon, ne lave pas les boyaux à la rivière, ne distille pas son cidre, mais Paul a beaucoup d'un paysan normand qui n'existe plus et pourtant fut. Ce sont des Taiseux!

Quand on regarde Paul dans sa vie, on a des bouffées d'enfance qui vous sautent au visage, des pollens qui vous gonflent les yeux, du riz au lait qu'on crame au coin du feu. Pas de la nostalgie, non, de l'enfance.

dimanche 13 mai 2007

le jeune qui délire n'a pas d'oreilles, son voisin, si!

 

Parmi les grandes questions que l'on pose souvent à un prêtre, il y a la difficulté à vivre seul, les peaux de bananes religieuses (le pape, le mariage sacerdotal, -c'est fou le nombre de personnes non concernées qui ont un avis sur la question-, les derniers scandales médiatiques, les expériences malheureuses avec l'Eglise accompagnées d'un t'en penses quoi?) et "où t'habites?". Comme il va de soi que je ne vis pas dans l'église, j'habite dans un presbytère, une chouette maison que nous partageons à plusieurs, au chevet de l'église. Le rez-de-chaussée est notre partie communautaire avec la cuisine, la salle à manger, le bureau et le salon d'accueil, au premier en plus d'une salle de réunion et d'un bureau, il y a le curé, au deuxième, mon voisin le tueur à gages (Christophe), et moi. Deux pièces calmes et claires, sous un faisceau wifi aléatoire, donnant sur les vitraux et le petit jardin. Dans un coin un frigo, quelques étagères de bouquins, cd, dvd, bd... un bureau, des fauteuils, bref. Le quartier est calme, tellement calme que régulièrement, des djeunes viennent s'y asseoir histoire d'occuper leur soirée de samedi à délirer, et généralement en finissant moult canettes. Il est rare qu'ils viennent sans un gros pack d'au moins 48 bières pas chères, et encore plus rare qu'ils repartent sans l'avoir terminé, donnant lieu à des délires éthyliques généralement fort bruyants que j'abrège tardivement par un "euh, excusez moi, mais demain matin, je bosse, alors vous pourriez faire un peu moins de bruit?" et ils vont tituber plus loin. Le jeune bourré est courtois! (l'inverse est plus rare)
comme je profite généralement du son, je vous propose de profiter aussi de l'image.
je nommerai donc ces photos: t'as qu'à pas délirer sous mes fenêtres!

 

mardi 8 mai 2007

les risques du métier

d'habitude, pour prendre une photo, je m'efface, je disparais dans le paysage, et de loin, je prends le temps de cadrer, de fignoler ma mise au point, de choisir ce qui sera ou pas dans le cadre, de travailler sur la profondeur de champ, l'originalité de la prise de vue... Bref J'essaie de faire parler les photos, qu'elles partagent une émotion, un regard, une apparition de la personnalité, souvent au travers du visage.
Là, il m'a fallu...

... courir après. Et l'oeil sur l'objectif, détaler n'est pas une sinécure.
Marin ne faisait que se marrer, et d'un sourire, dans les herbes au bord du Couesnon, il m'a distancé.

lundi 7 mai 2007

Verre cassé

Mettez dans une bouteille de gros rouge qui tache une pincée de Brassens, Sartre, Coltrane, Bernanos, San Antonio, Hemingway, Hergé, Kant, Bechet, Garcia Marquez, Hugo, Tarzan, Bazin, Komba, Corneille, Tintin, imbibez fortement d'alcool, secouez sans ménagement jusqu'à 64 ans et injectez en intraveineuse à un vieux narrateur africain alcoolique qui ne descend jamais en dessous de 5g. Vous plongez ce dernier dans un bar appelé "le crédit a voyagé" et vous le laissez soliloquer : vous obtenez une prose confuse, égocentrique, de complète mauvaise foi, sans point ni majuscule, un monologue logorrhéique alcoolisé avec des pointes de génie, et finalement beaucoup d'humour.

Pour suivre jusqu'au bout "Verre Cassé" dans ses narrations éthyliques, il faut du temps à tuer et rien d'autre à faire car le bonhomme est aussi drôle et pathétique que son style où se dissoud une foule d'auteurs qu'il a fréquentés et qui ressurgissent d'un mot dans l'instant, sans aucun respect, comme des bouffées de culture qui surnageraient. Tout dans ce livre est fait pour énerver, voilà, c'est dit... mais on se surprend finalement à bien l'aimer, il y a même des passages de pure beauté. Verre Cassé nous confronte à son univers troublé, peuplé d'étranges coreligionnaires de la bouteille, avec verve et prodigalité.

" Verre Cassé est un ivrogne de 64 ans. Ancien instituteur, [...] il a été chargé par l'Escargot entêté, patron du bar Le Crédit a voyagé, de tenir la chronique des faits et gestes de sa clientèle. Une sorte de Cour des miracles peuplée de mythomanes assoiffés, d'éclopés burlesques et de vieux débris [...] Verre Cassé est une oeuvre truculente, exubérante, bavarde, tonitruante, d'un comique sans retenue. [...] La verve d'Alain Mabanckou est un fleuve en crue qui emporte tout sur son passage, les mots, les hypocrisies, les convenances, les traditions, les politiquement correct, l'afro-ethnique. " (Bernard Pivot, Le Journal du Dimanche)

Etty Hillesum

Regarder la mort en face et l'accepter comme partie intégrante de la vie, c'est élargir cette vie. A l'inverse, sacrifier dès maintenant à la mort un morceau de cette vie, par peur de la mort et refus de l'accepter, c'est le meilleur moyen de ne garder qu'un pauvre bout de vie mutilée, méritant à peine le nom de vie. Quand je dis, j'ai réglé mes comptes avec la vie, cela veut dire : l'éventualité de la mort est intégrée dans ma vie. En excluant la mort de sa vie, on se prive d'une vie complète, et en l'y accueillant, on élargit et on enrichit sa vie. (une vie bouleversée p. 139)

 

Une fois, c'est un Hitler, une autre fois un Ivan le Terrible, par exemple, une fois, c'est la résignation, une autre fois, les guerres, la peste, les tremblements de terre, la famine. Les instruments de la souffrance importent peu, ce qui compte, c'est la façon de porter, de supporter, d'assumer une souffrance consubstantielle à la vie et de conserver intact à travers les épreuves un morceau de son âme. (id p. 155)

je ne vois pas d'autre issue : que chacun de nous fasse un retour sur lui-même et extirpe et anéantisse en lui tout ce qu'il croit devoir anéantir chez les autres. Et soyons bien convaincus que le moindre atome de haine que nous ajoutons à ce monde nous le rend plus inhospitalier qu'il n'est déjà. (id.)

premier mai, c'est férié

Le ciel est blanc de nuées qui n'osent s'affirmer, le soleil chaleureux attise les couleurs et invite à flâner. Hier en réunion, aujourd'hui, premier mai, jour du muguet et jour où tout un chacun est sensé chômer au nom du travail. Les rues de Saint-Lô sont très calmes, les espaces publics passablement désertés. Sous le premier soleil de mai, la ville est comme en apnée. Elle ressemble à sa réputation, à l'exception de la pluie!

En plein après midi, je suis allé rendre mes derniers hommages au livre de François Cheng , L'éternité n'est pas de trop, dans le jardin qui jouxte la préfecture, en haut des remparts. J'avais emporté un bloc, le livre, mon appareil photo. J'ai choisi un coin d'herbe, et j'ai tranquillement attendu que le monde passe devant mes yeux. Tel Dao Sheng dans le vestibule, j' "observe les gens, [m]e demande ce qui les attire ici". (p. 249) Et ils passent, s'arrêtent, repartent, reviennent tels...

cette femme allongée, ses deux chiens batifolent autour d'elle, allant un instant narguer deux molosses, aux laisses carmin, qui ignorent superbement les provocations des petits roquets ("eh petit je suis le lion, allez, va jouer au ballon" leur aurait fait dire Fersen);

 

ces jeunes qui traînent pesamment leur désœuvrement, écoutant un rap assourdi par l'intermittence des oscillations de leurs corps. Ils se vautrent dans une pose négligée savamment travaillée, s'interpellent à coups de portables, hésitent à aborder l'une des deux jumelles qu'ils ont repérée, et finissent par bouger, vont, viennent, et avant de partir, négligemment crachent dans le sable où les enfants vont s'amuser;

les enfants, justement, qui jouent avec le sable et l'eau, commencent leur carnet d'adresse (moi, c'est Jessica, et toi ?), quémandent un aval maternel, ignorent un reproche, rient aux éclats, éclaboussent les autres, pleurent quand ils sont arrachés à cette petite société;

 

l'homme qui suit sa femme, avec elle s'assoit sur un banc ombragé, puis rapidement dit "Bon" en esquissant un mouvement. Elle répond "Déjà ? on est bien là, hein ?" il arrête son mouvement et soumet, timidement : "On peut aller plus loin". Il a raison, ils le feront, ... plus tard;

ces deux mecs, aux gants de pilote Ferrari, qui boivent virilement un coca et un sprite puis rivalisent de brio dans l'art de roter devant la nana qui rit à gorge déployée devant tant de virilité;

ces boulistes qui colonisent petit à petit chacune des allées. Ils ponctuent leur avancée de scores, de jurons, de cris ébahis à chaque coup insensé autour du cochonnet

ces touristes en quête affairée et dépitée du monument introuvable

 

ces couples commençants ou à commencer qui s'effacent discrètement quand le voisinage se fait trop pressant. Elle a fait attention aujourd'hui, sac coordonné aux chaussures noires à pois blancs, T-Shirt rose pimpant, chouchou assorti. Il est habillé gaiement aussi. ça doit être un signe.

ces vieux qui restent là, absorbant quelques calories, immobiles et silencieux... les seuls à être complètement passifs au milieu de ce conglomérat de loisirs juxtaposés.

le lecteur dans son coin d'herbe ensoleillé, qui relevant le nez de son roman, attrapant quelques couleurs du bout de l'objectif, voit Dao Sheng "s'intéresser aux gens pour eux même. Il s'applique à aviver en lui la sympathie dont il est capable, et il s'aperçoit dans la situation présente du bienfait que cela procure" (p. 265), et ça le fait sourire.

Il finit son livre, se lève, part. Et il commence à pleuvoir.