mardi 25 septembre 2007

advenir à la parole

Code Droit Canon 274 :  A moins qu'ils n'en soient excusés par un empêchement légitime, les clercs sont tenus d'accepter et de remplir fidèlement la fonction que leur Ordinaire (évêque) leur a confiée.

Il faut plus de six ans pour former un prêtre, enfin, pour commencer à le former, parce qu'on ne sait pas encore grand-chose quand on quitte le séminaire. On a bien suivi des cours, la théologie est en place, mais il manque encore ce je ne sais quoi de qui ne se découvre que dans la relation à l'épreuve du temps.

Lors des ordinations, ces six années se trouvent ramassées dans un instant, un oui donné, deux fois à l'appel de l'évêque, pour devenir diacre, pour devenir prêtre. Pléthore de signes, de gestes, de paroles dans lesquels il fait bon se replonger pour redécouvrir la fameuse joie des commencements. Dans ces quelques mots répondus se colore toute la vie de prière, de rencontres, d'affectivité, de relation à Dieu d'un prêtre.
Il faut être fou pour l'oser. Nous le sommes. Fous conscients, appuyés sur une générosité qui nous dépasse et nous porte.

Que de signes, d'attitudes (dont la moins impressionnante n'est pas la position couchée ou cette longue, si longue imposition des mains au rythme du Bourdon de la cathédrale), de gestes (les mains sont imposées sur la tête, ointes, élevées) de paroles reçues, prononcées... Il fallait au moins tout ça pour donner sens à une vie, pour la mettre en orbite, fragile équilibre de forces et d'attractions entre les deux barycentres que sont Dieu et les hommes.

Sans mentir, mettre ses mains dans celle d'un évêque n'est pas le rite le plus fort de l'ordination, mais il est peut-être celui qui portera le plus à conséquences... serait-on inconséquent, d'ailleurs, d'avoir osé le faire? Pouvais-je joindre mes mains dans d'autres que celles de Jacques Fihey, un homme qui prenait tellement cet acte au sérieux qu'il menaçait de sangloter quand ce moment arrivait. Je ne suis pas sûr. Mais je suis certain de l'avoir pris au sérieux. Sans savoir où ça me menait exactement, en sachant précisément que c'était vital, pour ne pas faire d'une mission sa chose, pour se savoir envoyé, pour ne pas devenir propriétaire de l'autre qui m'est confié... depuis un autre évêque est arrivé, et c'est avec lui que cette confiance va se tisser.

Enfin, il faut reconnaître que l'obéissance vécue chez les prêtres, globalement c'est cool. On ne demande pas l'autorisation pour changer de chemise, ou pour meubler ses soirées. Elle se joue à un autre niveau! Et là encore, faut pas exagérer c'est un monde où il y en a toujours quelques uns avant nous pour avoir dire non, un non motivé, certes, mais non quand même.

Seulement tout a commencé par un oui. Ou plus exactement, un oui commence l'achèvement d'un long processus de vie. 
C'est cela qui, sûrement, a le plus compté. Ces hommes et ces femmes qui nous ont accompagné, qui ont cru en notre parole, ont posé un acte qui nous a fait grandir en donnant du poids, de la gloire à nos balbutiements spirituels et humains. Et le oui du prêtre, qui est à l'image de tant de oui, est un oui épais d'humanités.

Un de ces hommes qui a su croire en moi plus que je ne savais, saurai le faire a été nommé évêque de Luçon voilà six années. Le pape lui demande déjà de quitter son peuple pour se rendre à Créteil. Il pleure de devoir quitter ceux qu'il vient juste de recevoir, mais il ira à Créteil, parce qu'il ne peut demander une relation de confiance et d'obéissance s'il ne fait pas cette même démarche pour lui même.

Michel est un être suffisamment libre pour prendre au sérieux ceux qui ne sont pas comme lui, ou dont le cheminement échappe à ce qu'il a construit. C'est en voyant des hommes libres mais engagés qu'on apprend ce qu'est réellement la liberté. .


Évêque de Luçon (Vendée) depuis 2001, Mgr Michel Santier a été nommé mardi 4 septembre à la tête du diocèse de Créteil (Val-de-Marne). (photo CIRIC.)

il a su poser les actes, dire les paroles qui font advenir. Peut-être que c'est un métier de prêtre que d'accepter d'accompagner, et reconnaître à chacun le droit de cheminer.

jeudi 20 septembre 2007

la grâce des commencements

Comme tout un chacun le sait, depuis le mois de juin, mon voisin prend de la hauteur, il grimpe efficacement les échelons et prend du galon; chaussures à bout carré, chemises moins bigarrées, appartement sous clé, il est devenu un prêtre heureux et sûr de lui, à l'humour certes toujours aussi discret mais de plus en plus efficace et décadent. Gare à vous qui le croyez jociste inoffensif ou qui sous-estimez son oeil et son oreille... il ne le montre pas, mais il sait rester sensible à la cocasserie, le concernant ou pas. Le bougre a même osé se demander récemment dans un billet ce que je roulais, pour qui je roulais, ou si je ne risquais pas de rouler sous les tables en compagnie de piliers de bar...

La grâce de l'ordination est finalement surprenante, qui sublime une nature fantasque et imprévisible, résistante à toute forme de catégorisation... Néanmoins, en bon aîné dans le sacerdoce, avant de le laisser aller plus avant dans sa découverte euphorique de la vie merveilleuse des prêtres, je ne saurais trop lui conseiller de ne pas sous-estimer ces quelques considérations trouvées dans le nécessaire dictionnaire de la bêtise de Bechtel et Carrière, qui ternissent passablement l'éclat des commencements, et rhabillent l'enthousiasme de celui qui voudrait déplacer des montagnes. N'oublie pas:

"la décadence religieuse n'a d'autre cause que le séminaire"

Joseph Peladan, La science de l'amour, 1911

J'ai acquis la conviction qu'un grand nombre de prétendues vocations sacerdotales n'ont point d'autre origine, d'autre mobile que la paresse et la gourmandise.

Justin RIEL, le curé mis au défi et à l'ordre, 1883

Certes, quelques lectures pieuses auront raison de ces rabats-joie. Garde ton enthousiasme jeune Padawan, crois-en les vieux qu'ont de l'âge! il y en aura toujours pour avoir de vilaines pensées.

tsss

vendredi 14 septembre 2007

liminaire

"TOUTE RENCONTRE est une promesse, un chant profond de l'âme qui s'éveille et glisse vers cet orient intérieur de la contemplation de l'autre où les regards s'échangent et les signes se retiennent. Telle est la simplicité de tout dialogue ouvert sur l'infini comme un éblouissement et un retour à la nuit originelle où quelque chose de la fécondité de Dieu s'échappe vers nous : la paix, la Parole et la grâce."

Ces quelques lignes initient le livre de Nathalie Nabert, le maître intérieur, aux éditions Ad Solem. Il vient d'échoir dans ma bibliothèque. Il se dégage de ces mots un appel à plonger dans une intériorité qui souvent échappe dans le bruissement hypnotique du quotidien.

jeudi 13 septembre 2007

wasp

Ce matin, durant le 7-10, Colombe Schneck recevait Sandrine Bonnaire. Elle a réalisé un documentaire sur sa soeur Sabine, une jeune fille psycho infantile, avec des troubles autistiques, qui a été placée en hôpital psychiatrique et que les soins ont peu à peu destructurée, défigurée, désocialisée... Ces autistes là ne passent pas dans les médias, on ne les voit jamais, pas plus que ceux qui ne sont pas beaux, physiquement, socialement, le moindre défaut est gommé, tout est lisse et parfait. Pourquoi...

Julia Kristeva, psychanalyste, universitaire et écrivain, qui avait été chargée par le Président Chirac d’établir un rapport sur la situation des personnes handicapées en France a émis une hypothèse :

"on ne veut pas voir ce qui n'est pas beau à l'image, performant, jouissif, excellent ;
on refuse de voir tout ce qui ne flatte pas l'image narcissique"
 
Et si c'était vrai?
Dure vérité qui ne fait pas plaisir à entendre.
 

mercredi 12 septembre 2007

Enrobé

Il en va des débuts d'année comme des jeux olympiques. Ils ne sauraient être correctement commencés sans la célébration qui va avec, célébration que l'on hâte trop, et qui n'a jamais les moyens de ses prétentions, vu que personne n'est encore tout à fait prêt pour la préparer, pour participer (en tout cas dans les collèges). Tout le monde, élèves et profs, se retrouve convoqué dans une chapelle pleine à craquer, les habitués des églises qui expliquent à leurs camarades à quoi servent les petits bancs à leurs pieds, les cathos qui font des sourires du bout des lèvres de la manière la plus discrète qui soit, le directeur qui sermonne, le fort en gueule qui se retourne, fait le fanfaron et se retrouve assis illico presto à côté d'un professeur aux sourcils expressifs, les petits timides qui jouent avec leurs pieds et le candide ignorant mais gonflé qui ose m'interpeler: "eh monsieur, pourquoi vous avez mis une robe?"

(blanc)

ah, oui, forcément. C'est pas gagné. J'allais m'embarquer dans une explication vaguement alambiquée sur le vêtement du baptême, sur le prêtre qui revêt le Christ mais tout le monde était là, et the show must go on... un clic et Yannick Noah tapissa les murs de la chapelle de ses mélopées.

C'est vrai qu'au milieu d'Airness, Esprit et compagnie, l'aube ample et immaculée (théoriquement) n'est pas l'accessoire de la fashion victim, ni le signe indubitablement resplendissant de la beauté du Christ...
et j'étais reparti dans mes pensées de robes de curé quand subitement a ressurgi une image que ma mémoire avait volée. Pour entrer dans la chapelle, quand la grande porte est fermée, il faut prendre la porte de côté... et ce petit panneau a été rajouté cette année.

alors oui, forcément une robe, si on met de nouveaux panneaux sur les accès aux sacristies...

Je signale aux esprits chafouins ou suspicieux que la porte donne sur le couloir qui mène à la fois à la chapelle et au vestiaire des filles. (et vu que tout le monde était dans la chapelle, ledit vestiaire ne pouvait être que vide!)

lundi 10 septembre 2007

flux et reflux garance

Un jour dans une cent troisième page, explosa un

"Quel con, mais quel con! Je m'étais pourtant juré de ne plus me laisser à ces colères stériles. Non pas que je réprouve toute colère; il y en a de saintes. Mais hélas pas la mienne. C'était une colère d'idiot, une colère d'adolescent, une colère qui ne fait du bien ni à celui qui la pique, ni à celui qui la subit.
C'est une histoire un peu longue, en fait, et à tiroirs. C'est aussi l'histoire d'une colère mal enterrée qui a ressurgi et m'a emporté dans ses flots."*

Tout individu calme et stoïque au milieu du ressac de la rentrée se laisse forcément un jour ou l'autre déborder par un afflux de sang dans les tempes, et de jurons dans la gorge... le raz de marée colérique. C'est rare, mais fort!
Il n'est pas question ici de la colère froide qui sourd dans une réunion verbeuse, une homélie mal ficelée ou un projet avorté, mais plutôt la colère qui rôde comme un fauve, bondissant sur le plus futile des motifs, lequel se vêtira d'amplitude et de sérieux. Car la colère qui se respecte est motivée.

Cette fois ci, elle a habillé une bonne frustration des apparats de la pastorale: des "présentations de caté" successives et peu glamour m'ont empêché de me joindre à une traversée vers le Mont avec des lycéens, premier contact nécessaire pour une année efficace. Alors dans la voiture l'ire vainquit, une bonne grosse colère de coquelicot, éphémère et rouge sang, futile et versatile, la touche de couleur nécessaire pour une bonne soupe au lait. Cramoisi et énervé pour avoir mal décidé, il aura fallu quelques amples respirations pour revenir à plus de raison.

Tout problème a sa solution. Et tout ami sait vous sortir de la passion dévastatrice. C'est Sophie, la sage bien nommée qui fut ma planche de salut. Grâce à elle, j'ai utilisé un outil de pression très en vogue à la rentrée, mais peu usité chez les prêtres : la grève. 

Samedi, nous sommes allés traverser les grèves, sous un soleil radieux et des teintes riches mais douces, pour frôler quelques instants le Mont Saint Michel impassible et puiser dans la palette des sables caressés par les ombres des légers nuages, des trésors de couleurs. La campagne normande en vélo, le festin arrosé de vins capiteux ont fini de tout apaiser. Et le soir, le rouge descendit définitivement des joues jusque derrière les genoux le coup de colère était devenu coup de soleil...

La congestion colérique empourpre rarement le prêtre qui craint toujours de se voir affublé de prétentions cardinalices, c'est le sable fauve pieds nus qui le rattache à la terre, et le renvoie à une rentrée plus apaisée.

*Pietro de Paoli, 38 ans, célibataire et curé de campagne, Plon, p. 103
photo avec l'inter de 2006, je n'ai pas réussi une photo de la journée!

dimanche 9 septembre 2007

une brèche dans le bruissement du monde # 200

En toute vie le silence dit Dieu,
Tout ce qui est tressaille d'être à lui!
Soyez la voix du silence en travail 
Couvez la vie, c'est elle qui loue Dieu!

Pas un seul mot, et pourtant c'est son Nom
Que tout sécrète et presse de chanter;
N'avez-vous pas un monde immense en vous?
Soyez son cri, et vous aurez tout dit.

Il suffit d'être, et vous vous entendrez
Rendre la grâce d'être et de bénir;
Vous serez pris dans l'hymne d'univers,
Vous avez tout en vous pour adorer.

Car vous avez l'hiver et le printemps,
Vous êtes l'arbre en sommeil et en fleurs;
Jouez pour Dieu des branches et du vent,
Jouez pour Dieu des racines cachées.

Arbres humains, jouez de vos oiseaux,
Jouez pour Lui des étoiles du ciel
Qui sans parole expriment la clarté; 
Jouez aussi des anges qui voient Dieu.

 

Patrice de la Tour du Pin, Hymne de l'Office des lectures, jeudi III
Marc Chagall, Etude pour Les Toits rouges, 1952-53, l'ange bleu, 1938

vendredi 7 septembre 2007

sers toi de tes yeux

Miracle,
Deux heures se sont libérées dans un agenda qui tend à se compresser et je rejoins un petit havre de bonheur.
Pour cela nul besoin d'élimer le moral à la grisaille d'un RER mais simplement fendre une nature hospitalière et illuminée... où une vie éclot, une vie fragile, dans une joie immarcescible.
Deux heures pour apercevoir ses paupières s'entrouvir sur deux yeux bleus profond, pour se laisser toucher par un regard encore muet.

Regard muet qui ne sait pas encore accueillir la richesse qui se présente à lui. Pour l'instant, la chaleur est voix de maman, lumière, caresses... mais tout vient à point... Peu à peu le regard s'éclaircira et le monde, bleu, pétillera dans ses yeux.

Mais quand le soir approche, il faut repartir.
La voix de Kathleen Evin ouate l'habitacle de la voiture, et son humeur vagabonde habille les ombres qui s'allongent, de l'univers sonore du Mont Athos, un son de cloche, un rayon de soleil caresse la croix du catholicos.
 
Là bas, sur la montagne, Ils avaient voulu s'isoler pour trouver un paradis sur terre, un paradis inquiétant où les femmes et les enfants sont absents, cap canaveral mystique d'où s'envoler en fusée vers d'autres cieux.

Sous les pastels plus cléments de la Normandie, le soleil cesse de réchauffer l'air pour transmettre sa chaleur aux tâches de lumière et la nature s'illumine, transfigurée.

Véronique m'avait enjoint de ne pas oublier mon appareil photo, j'essaierai de me conformer à l'injonction féconde.
Face à tant de douceur, on est en droit de se demander... comment peut on habiter ailleurs?

samedi 1 septembre 2007

Elementaire, mon cher Watson

La cohabitation, avant d'être un concept politique très en vogue au XXe, s'était déjà incarnée dans une ville d'eaux célèbre quoique peu thermale. S'y côtoient, sous les regards narquois ou dégoûtés des passants, un mercantilisme forcené de pieuseries du pire effet et des pérégrinations aussi profondes que bouleversantes. Rapidement, il devient inéluctable d'avoir envie de fuir les rues aux échoppes vomitives ainsi que les incivilités bruyantes* dans les sanctuaires. C'est pourquoi on est toujours surpris que certains puissent y vivre une expérience spirituelle aussi radicale.

Car la démarche de pélerinage replonge chacun dans une quête élémentaire, dans ces éléments, ces simples qui font creuser au coeur: eau pure pour aller puiser à la source, lumière pour faire rayonner la prière, terre d'une spiritualité enracinée dans la tradition, comme un air de royaume de Dieu.

Et le plus suprenant est que ce régime percute et entraîne les plus tièdes et les plus aguerris pour peu qu'ils se jettent quelque peu dans le courant. Les joies du rafting, la douceur du lac de Gaube, l'eau de la grotte et les ondées à répétition auront commencé notre immersion dans cet élément aquatique oppressant et vivifiant, nous précipitant dans une aventure ensemble, où l'eau** ravine les (in)certitudes et les blocages, affine les sensations, indique le sens du courant, porte jusqu'à l'océan...

Après quelques jours de camp à Betharram, Lourdes nous a accueillis, les 70 lycéens de la Manche, pour cette démarche où je n'aurais cru pouvoir me reconnaître. Démarche tout en déplacements extérieurs et intérieurs, en ascensions et immersions, pour retrouver le bonheur d'être ensemble, de rires en prières, et la joie de Le retrouver, là où tout semblait stérile et irrémédiablement bloqué.

Ces quelques jours de pélerinage ont laissé ces pages en jachère... mais ils ont ouvert des champs de possibles là où le quotidien avait apposé sa marque de frilosité et d'inerties. C'est donc a posteriori que je me justifie.

Je suis parti en craignant l'eau, qui avait trop arrosé cet été mémorable, et je reviens, ragaillardi par une ondée bienfaisante, celle de jeunes réunis pour transmettre la joie, celle de malades qui partagent le bonheur de recevoir, celle d'un Dieu qui n'oublie pas de nous abreuver.

Fluie, Fluie, El Espirito Sancto

* "voici que je ferai descendre sur toi la paix comme un fleuve"; à la Grotte de Lourdes, ce sont les chapelets qui déversent leur flot continu, mais qui eût cru qu'ils seraient capables de nous porter?
** Lourdes a la délicatesse de ne prévoir l'eau que pour l'usage externe, réservant le Jurançon pour les ablutions de l'estomac.