vendredi 5 octobre 2007

volutes de réminiscences

Un matin, prendre un livre récemment acheté, l'ouvrir au hasard, sans savoir où on est tombé, et en extraire des mots comme ça.

Il met la cigarette entre ses lèvres, d'un geste simple et doux. Il l'allume, en aspire longuement  la première bouffée, ferme les yeux.
" C'est tout de même bon...", finit-il par murmurer.
Le vieil homme ne comprend rien à ce que dit celui qui vient de s'asseoir. Pour autant, il sent que les paroles ne sont pas hostiles.

" Vous venez souvent ici?" reprend l'homme. Mais il ne semble pas attendre de réponse. Il aspire la fumée de sa cigarette, comme s'il en goûtait chaque bouffée. Il continue à parler, sans vraiment regarder Monsieur Linh.
"Moi, je viens presque tous les jours. Ce n'est pas que c'est très joli, mais l'endroit me plaît, il me rappelle des souvenirs."

Il se tait, jette un oeil à l'enfant sur les genoux du vieil homme, puis il regarde le vieil homme, engoncé dans ses couches de vêtements, et revient ensuite au visage de l'enfant:
"Une belle petite poupée que vous avez là. Comment s'appelle-t-elle?" Il joint le geste à la parole, montrant l'enfant du doigt et relevant le menton d'un air interrogatif. Monsieur Linh comprend.
"Sang diû", dit-il.
"Sans Dieu..., reprend l'homme, drôle de prénom. Moi, c'est Bark, et vous?" et il lui tend la main.
"Tao-laï", dit Monsieur Linh, selon la formule de politesse qu'on utilise dans la langue du pays natal pour dire bonjour à quelqu'un. Et il serre  dans ses deux mains la main de son voisin. Une main de géant, aux doigts énormes, calleux, blessés, striés de crevasses.

"Eh bien, bonjour Monsieur Tao-laï", dit l'homme en lui souriant.
"Tao-laï", répète encore une fois le vieil homme tandis que tous deux se serrent longuement la main.

Le soleil perce les nuages. Ce qui n'empêche pas le ciel de demeurer gris, mais d'un gris qui s'ouvre sur des trouées blanches, à des hauteurs vertigineuses

Je sens que je vais lire bientôt La petite fille de Monsieur Linh, de Philippe Claudel et pas uniquement les pages 26 et 27 en livre de poche. Mais ce matin, en piochant ces mots débarqués comme cela entre deux cafés, je n'ai pu m'empêcher de penser aux blogs que je parcours régulièrement et à ces endroits qui me plaisent parce qu'ils me rappellent des souvenirs. Claudel parle sûrement d'autres choses, mais le parallèle est troublant.

 

mardi 2 octobre 2007

le baiser dans la nuque de Hugo Boris

 

Certains auteurs osent l'impossible, marier des contraires, jumeler des thèmes qui ne s'attirent pas, sauf au détour d'une définition du Petit Robert. Mais pour cela, il faut filer, tout le long d'un roman, une métaphore qui s'emmêle, un pont qui s'anarchise, un style truffé d'audaces, plus ou moins heureuses. hugo Boris ose un jeu à deux mains, du piano à la maternité.

Elle est spécialiste du premier cri, sage-femme dans une maternité où chaque naissance est une aventure originale. Spécialiste du premier cri, une maladie lui dévore pourtant les oreilles. Peu à peu, au rythme de ses enfants, elle devient sourde. Et pour ne pas laisser la maladie décider pour elle, elle veut apprendre le piano, auprès d'un professeur qui avait échoué sans le prévoir dans la salle de travail quelques temps auparavant. Alors elle va chez lui. et sonne...

"Il la voit assez distinctement dans la lumière ambre de la rue. Il met pourtant un certain temps à la reconnaître. tout en sachant parfaitement que, oui, il la connaît. Il cherche, il va s'en vouloir, elle le lit dans ses yeux. Mais elle ne lui en veut pas trop, ravie d'être au pied du mur. Elle entrevoit de l'agitation là haut, derrière le regard, au secrétariat, un tempête de papiers qui virevoltent dans la pièce, entend quelques jurons, les tiroirs qu'on tire violemment les uns après les autres, l'énervement de ne pas remettre la main sur ce foutu machin qui était là il y a deux minutes et qu'on ne retrouve plus, et personne n'y a touché, paraît-il, mais ça aussi, c'est à vérifier, ce ne serait pas la première fois, et caetera.
Et tout d'un coup son regard s'allume.
La sage-femme, c'est la sage-femme!"

Et entre cette sage-femme en train de devenir sourde, et cet homme qui se remet d'une naissance qu'il n'avait jamais cru devoir accompagner, une aventure naît, où chacun fait avancer l'autre. Il y aurait beaucoup à dire sur ce roman, beaucoup à lui reprocher sûrement, à commencer par des effets de style dont d'autres abusent notoirement. il ose parler de la naissance, du travail de l'accouchement en mots amoureux et crus à la fois. Le sujet aussi est finalement bien bizarre. Mais il se tisse peu à peu une atmosphère sonore qui ouvre un possible imprévisible. Tout part d'une polysémie du mot portée, tout s'achève dans des vies en vibrations.