lundi 19 novembre 2007

la chaire est faible

Chercher, errer dans, trouver, lire, ânonner, relire, bredouiller, mastiquer, (manduquer?), goûter, disséquer, décortiquer, triturer, assécher parfois, tordre, exprimer, laisser résonner, raisonner, relier, écouter, s'approprier...

proclamer, dire, donner, annoncer, laisser s'écouler...

puis prendre, commenter, servir, adresser, jouer de (avec plus ou moins de brio), actualiser, balancer, en virtuose, sans ambages,

mais parfois tirer à soi, étouffer, trahir, dissimuler sous l'éloquence ou le jeu de mot, desservir, enfermer

enfin donner sans prêter, permettre, susciter sans couper, faire advenir, recouvrer l'usage, croître...

la pParole.

Quiconque prend la parole perçoit à chaque fois le risque d'occulter sous le brio des mots le message qu'il sert, l'idée qu'il serre, l'auteur qu'il met en sons.
Parfois même, l'orateur a le don de la parole... il présente alors des velléités de s'accaparer et le don, et l'auditeur, les faisant entrer dans les volutes de sa rhétorique, leur imposant les détours de son approche. En ce cas,
le langage ne fait plus naître mais contraint, se met en avant, devient son propre objet. Le don de la parole devient acte de propriété, et "arme à bout portant" qui tue l'interlocuteur pour en faire un auditeur con-vaincu. 

Ce week-end, nous avons joué avec la Parole, la déposant au coeur de nos échanges de prêtres, évêque, animateurs, jeunes, artisans plus ou moins aguerris de l'éloquence! et cet échange a débloqué, suscité des paroles étouffées par les violences du quotidien et du silence.

Il semble que la parole soit la seule prédestination de l'homme et qu'il ait été créé pour enfanter des pensées comme l'arbre pour enfanter son fruit. (Lamartine, Graziella, III, xv)

Quand je prends la Parole et que d'autres peuvent par là même la recouvrer, je m'en sens réellement serviteur.

Le seul auteur est celui qui laisse penser, qui fait naître à la parole.

vendredi 16 novembre 2007

l'urgent et l'essentiel

Seigneur,
ce soir, je n'ai pas beaucoup de temps à te consacrer,
tant je suis pressé par l'urgence.
J'ai tant de choses à faire : courriers, messages électroniques, dossiers, réunions, rendez-vous...
comprends-moi, Seigneur,
dans la vie moderne, tout est devenu urgent.

Mais voici que toi, tu m'apprends à distinguer l'urgent de l'essentiel.
Et si l'essentiel, demain, consistait à rester disponible
pour tel appel imprévu, pour telle rencontre inopinée?
Et si l'essentiel se cachait dans les interstices de l'agenda trop rempli?

Seigneur,
apprends-moi à rester disponible pour l'imprévu,
car c'est peut-être en acceptant de perdre son temps
que finalement on le gagne.

Qu'importe les choses urgentes à faire,
l'essentiel, ce soir, c'est de guetter ta présence.
Seigneur, apprends-moi chaque jour
à faire passer l'essentiel avant l'urgent.

Jean-Marie Petitclerc

mardi 13 novembre 2007

demi-teinte à l'aquarelle

Il bruine,
la plume, alourdie de quotidien banal
perd sa légèreté angélique proverbiale
pour laisser glisser, tel un canard,
sur son dos l'excès des jours.

Il bruine,
la plume est grise et le clavier mou,
l'humidité s'insinue jusque dans les pores de l'imagination
tirant les traits, fatigant le rythme, usant les mots.

Il bruine,
on renâcle à sortir les rémiges,
laisser s'envoler l'imagination
et on confine l'écriture
dans un ramassis imperméable à l'émotion
au froid qui s'immisce dans la plume.

Il bruine,
on m'a dit que j'avais une sale tête.
comment lutte-t-on contre le temps ?
non pas celui qui passe
mais le temps qu'il fait.

Il bruine,
un vrai froid de canard
l'hiver commence en Normandie.

dimanche 4 novembre 2007

un carme chez François et Dominique

Si par une nuit d'automne, alors que le soleil s'est couché depuis quelques heures, un voyageur arrive à Saint Pierre, Plavilla, il ne peut être qu'interloqué. Quand le véhicule quitte la petite départementale pour s'engager sur le chemin bitumé et s'enfoncer dans la montagne, il n'y a plus que les feux de la voiture qui percent la nuit, étouffant de leurs faisceaux agressifs le scintillement des étoiles. Il passe au milieu d'une ferme calme pour prendre un chemin de pierre, une route cabossable comme dit Emmanuelle, et dans un virage du chemin creux, il lui faut se stationner et continuer à pied. Plus loin, une odeur de fumée de bois dit une présence, et des fenêtres éclairées percent l'obscurité. Quand il s'approche, il distingue, au milieu de cette fumée âcre d'un feu commençant, des baraques en bois, disposées de ci de là au creux du vallon, au milieu d'arbres aux troncs torturés et passablement chétifs. Il est arrivé. Un frère vient à sa rencontre. Il fait nuit, il fait froid dans la forêt, dans la montagne.  

Il n'a pas dû faire attention,
il a dû avoir un instant d'absence
et le monde a changé.
Cette ambiance calme dans cette forêt sans bruit, cette âtre réchauffant la noirceur de la nuit, les sourires des jeunes frères dehors, tout lui fait un peu penser aux descriptions des baraquements de Laponie par Frison Roche, où l'homme s'intercale dans les interstices du cosmos pour s'y faire un refuge simple et exigeant, sans rien brusquer de la nature où il s'immisce. On ne sait si l'entrée dans saint Pierre était une brèche dans l'espace qui l'a emmené en Finlande. Etait-elle plutôt un bond dans le temps qui l'a déplacé de quelques siècles en avant, dans l'Europe qui nous est maintenant inconnue, Europe de notre patrimoine que nous reconnaissons difficilement comme celle de notre histoire (Guy Coq)?

Finalement, c'est peut-être moins un saut dans l'espace-temps qu'un saut dans l'Evangile, lu par St François et St Dominique que le voyageur vient de faire, un Evangile repris à la racine, un Evangile sans faux semblant, sans arrangement avec la morale ou le confort, un Evangile brûlant de rencontre du Christ qui appelle à tout quitter pour le suivre et annoncer sa Parole.
Tout? oui, tout.

Et pour le voyageur qui vient de quitter Lourdes il y a à peine trois heures, où il devisait tranquillement de retour à l'Evangile dans les fauteuils de son hôtel cosy, où il a côtoyé des militants de la radicalité du mystère de Dieu, dans sa liturgie intemporelle et immémoriale, sortant des hôtels trois étoiles en familles uniformes mantillées, pour le voyageur inexpérimenté donc, une querelle vieille de huit siècles reprend corps, querelle de lecteurs de l'Evangile, cette Eglise du haut des abbayes, garante de la grandeur de Dieu par la puissance de ses liturgies, et l'Eglise des couvents fangeux, qui redécouvrait le Christ, agneau blessé, dans une humanité rendue à sa plus sobre définition. Les querelles du XIIIe siècle sur les manières de lire la partition de l'Evangile trouvent une nouvelle chair, moins crucifiée, dans ce voyage d'une montagne à l'autre, d'un bout à l'autre de l'échiquier des chrétiens.

Une fois le saisissement passé, il lui restait à comprendre cette vie, cette joie qui jaillit dans la simplicité de cette vie.

cette joie simple. Aujourd'hui.

pour comprendre ces sourires pas même forcés qui répondent en miroir à l'austérité des chrétiens luxueux, il fallait plus qu'arriver, il lui fallait y vivre quelques jours.