vendredi 29 février 2008

ma grand-mère

Ma grand-mère n'est pas en forme... ou plutôt elle l'a été toute sa vie, replète et rondouillarde, elle n'est pas du tout l'image d'Epinal de la mamie poule, qui choie ses petits lardons, les accueille à la maison, en leur préparant du riz au lait, dans une ambiance de guimauve. Aux enfants, elle demande "tchi qu't'a fait d'biô, a'ni?", le genre de question qui laisse coi le nourrisson hébété... Non, son truc c'est pas les bébés, elle compose autrement... Elle a choisi sa place dans un monde d'adultes...

On dit souvent que nul n'est irremplaçable, cependant elle l'est un peu devenue. Dans la paroisse, la Belle Hélène est de toutes les activités, donc elle a toujours été la copine des curés, avec une préférence pour l'Abbé Hélaine, forcément. Dans la commune, pour le jumelage, les personnes malades, l'entretien des tombes, à grands coups de 106 verte approximative, elle va et s'occupe de tout. Au point que pour ses 80 ans, pendant qu'elle accompagnait le car des alsaciens au Mt St Michel à son insu, on montait des tentes dans sa cour, grillait des saucisses, installait une pompe à bière... 150 personnes dont je ne connaissais qu'un tiers étaient venues lui dire merci, parce que c'est vraiment mieux du vivant qu'autour d'une tombe larmoyante. Elle est un peu un mythe, et à bouger de partout, on l'a surnommée le "petit fait-tout". Tout le monde a entendu parler de ce petit bout de femme, (ah oui, les femmes ne sont pas grandes par ici, 1,48m, ça va pas percher haut) mais ça ne l'empêche pas dans certaines grandes célébrations, de se tenir debout à côté des chaises du premier rang des officiels, où un galonné embêté finit toujours par lui laisser une place.

Depuis longtemps, elle n'a plus de mari, et n'en parle jamais; elle a tout reconstruit à la volonté, jamais ne se plaint, ou pas trop, elle va son chemin, dans sa grande maison mal chauffée. Parfois la santé la bouscule, mais ça l'a toujours fait. Jusqu'à ces derniers temps, une nouvelle maladie est venue la saisir, qui l'avait visitée de-ci de-là, discrètement, mais qui prend de la vigueur... une maladie de la volonté. Elle n'en a plus. Et la faiblesse la saisit. Elle ne sait plus vouloir s'en sortir et tout le noir de sa vie qu'elle tenait emprisonné en dessous resurgit brutalement. C'est une maladie insaisissable que la dépression, une de ces maladies qui fourbit lentement ses armes en vous dépouillant des vôtres, tout en distillant la honte des faibles et des lâches.

Les médecins font leur travail et peu à peu, ma grand mère apprend à se situer dans son nouvel univers. Reste à construire un nouveau monde. Ces maladies rendent caduques les bondieuseries en forme d'éloge de la souffrance ou de la faiblesse. Cette dernière n'est pas qu'un dessaisissement, ou un placebo pour les non-désirant, elle peut être une ruine de la personne, quand elle s'impose, vous dépose, vous perd.

La faiblesse des uns apprend aux autres à ne pas abuser des belles et roses idées, et à réorganiser leur univers en dehors de ce contexte de force. Quelle est la place de ceux qui ne peuvent pas la prendre? Dans tous les cas, retenir ses mots. de la retenue pour ne pas être grossier.

"Croire au soleil quand tombe l'eau."
Louis Aragon, Le Fou d’Elsa

mercredi 27 février 2008

leçon de bonheur

Le froid et la fatigue ont des vertus notoirement astringentes, sur les tissus, certes, mais aussi sur la profondeur existentielle. Alors, pour que cet espace virtuel puisse être le reflet d'une vie de prêtre dans ses frasques résonnantes et raisonnables, il faut laisser cette existence se déployer, prendre ses aises, un peu en marge de ses guides habituels, de son canevas, de son paysage... Pour le citadin de la campagne normande que je suis, prendre le temps des paysans, le temps dépaysant...

Sans bateau ni nef, s'éloigner, nez au vent, au loin de la Manche, en perdre les horizons ouverts, et ouvrir le trésor d'une amplitude racornie à l'émeri du quotidien au profit de l'encaissement des montagnes. Au creux d'une famille réunie qui n'est pas la mienne, j'ai gravi les flancs de ces sommets immaculés pour les glisser, en rythme, en légèreté, grisé par un vent sans embruns, par un scintillement sans flots, par un crissement de skis qui mordent la neige en un mouvement ample et vivifiant.

Et voilà une leçon de montagne... douze jours d'absence sur ce blog le temps de se refaire une beauté, beauté de souffle, d'énergie par le vent, énergie exténuée par avant, se refaire une couleur de peau, achevant le masque hâve des traits tirés par un lifting aux uv. Et pour pimenter le tout, il faut du ski, jusqu'à plus soif, dans la joie des courbes, des schuss, des dérapages, et le tout avec un rythme qui tendait à s'assouplir. joie du corps qui se délie, délice de la joie qui se propage.

En dehors des sentiers tracés par les pistes au milieu des sapins, nous avons oeuvré sans cesse dans une entreprise de rire, jeu, comme une gymnastique de l'esprit qui lui redonne les spasmes des associations goûtues mais dangereuses... le jeu de mot devient un mode de vie, la poussière de rire, comme du givre nous glissait le long de la colonne vertébrale. Le tout a été parsemé de gastronomie à base de Beaufort, de vie de famille dans une clapier honorable, mais compactant, et d'un charmant resto libanais pour fêter le passage des ans, en compagnie de normands égarés en altitude. La nourriture était aussi roborative que fine, dans une cave où la patronne a su mélanger ses origines et la culture locale, ainsi, sûrement que ses convictions.

dans une semaine où chaque journée était une pulsation, un hoquet de rire, nous avons
laissé les années filer,
laissé le temps s'en aller
laissé le teint se hâler
et nous avons pris une leçon de bonheur.

Tout part du regard, attentif à garder ou recueillir les signes de la présence de Dieu. Le regard mène au coeur, au souci de l'essentiel : les traces du passage de Dieu, de sa présence. Chérir ainsi la Parole que Dieu donne, car elle fait vivre, Jésus le dit en des paroles fortes. Aujourd'hui, au coeur même de ma vie, de celle des autres, je guetterai les merveilles de Dieu. Et en des mots légers, je les annoncerai, étonné, reconnaissant. Et solidaire. (Jacques Nieuviarts)

jeudi 14 février 2008

n'écrire qu'une lettre dans sa vie...

Paris, décembre 2002

    Cher Dieu,

Il devient de plus en plus difficile de s'afficher avec Toi, en ces temps de tourmentes intégristes. Beaucoup de violents n'ont que Ton Nom à la bouche. Ils lapident, violent, exécutent, massacrent, excluent, dominent, prétendent dire le juste et le droit, assurés qu'ils sont que dans ces actes et ces mots indignes se décline Ta volonté.

Je ne Te reconnais pas dans ces visages déformés par la haine, ces propos pleins de ressentiment, ces assurances morbides de posséder la vérité - et quelle vérité! la Tienne.

Par instants, je souhaite que Tu n'existes pas ou plus - ou que Tu ne sois qu'un faux dieu, une idole fabriquée par des esprits retors, au bénéfice de leurs mauvaises causes. Massacres après massacres, attentats après attentats, fatwas après fatwas, condamnations après condamnations, je finis par être dégoûtée des religions avec leurs dieux féroces, leurs rites imposés, leurs dogmes abscons, leurs cortèges de clercs dominateurs.

Et puis, au creux de la fatigue et de la désespérance, il me semble entendre une voix, discrète et familière, qui parle de justice, de paix, de fraternité, de solidarité entre les humains. Une voix qui a pris corps, faits et gestes, quelque deux mille ans avant ce temps, pour annoncer une grande nouvelle: l'humanisation des humains est possible, la pratique et les pensées barbares ne sont pas une fatalité.

'Voix qui résonne de siècle en siècle, relayée par des témoins fidèles, anonymes ou glorieux, voix qui ne s'éteindra que le jour, improbable, où Tu aurais décidé de Te taire définitivement. Une voix qui ressemble à la Tienne.

Douce violence de l'espérance.

Claudette Marquet,
productrice de l'émission Présence protestante sur France 2.
in Lettres à Dieu,
ouvrage sous la direction de René Guitton, J'ai Lu

mercredi 13 février 2008

la vraie maison... petits traités de sensibilités ineffables

Soirée aumônerie, avant les vacances,
C'est Aude qui s'y colle... Devant les jeunes, elle est venue déposer par des photos et une parole partagées, des empreintes d'émotion de son projet d'un an à Mada, ses rencontres, déceptions, frustrations, enthousiasmes, coopérations...

et nous avons continué la soirée autour de l'océan indien... bondissant de Mada à Bali, faisant émerger des immensités de sensibilité. Photos et paroles qui ne se partagent qu'entre ceux qui sont partis, et qui ont essayé de revenir ... ça fait du bien. Aussi.

mercredi 6 février 2008

parfumés et souriants

Si vous croisez aujourd'hui des personnes belles, souriantes, l'estomac léger, généreusement parfumées, avec des problèmes de latéralisation, sortant seules de leur chambre en pleine journée et qui ont les poches vides, méfiez-vous, ce sont de dangereux activistes! Ils luttent passivement et fermement contre la relance de la consommation, contre l'épargne productive, pour le gagner plus sans travailler plus, le temps perdu pour peu, et pour la bonne figure donnée dispendieusement à tous!

Loin de tout discours politique, cette attitude profondément décalée et incompréhensible pour notre société d'aujourd'hui vient interpeller les discours ambiants. Ils mettent à mal les pratiques qui sembleraient alimenter et justifier ces discours au profit d'un "autrement de l'homme". Je gage que les autorités compétentes et les publicitaires du désir sauront demander à Garcia Marquez le secret pour "marquer" ces incohérents, à la fois adeptes de la diète spirituelle secrète et opposants au régime... Il est loin le temps de la Colombie merveilleuse:

"Le mercredi des cendres, avant qu'ils ne partissent se disperser sur tout le littoral, Amaranta les décida à revêtir un costume du dimanche et à l'accompagner à l'église. Plus amusés que recueillis, ils se laissèrent conduire jusqu'à la sainte table où le père Antonio Isabel leur dessina la croix de cendre sur le front. Ils s'en revinrent à la maison mais lorsque le plus jeune voulut se nettoyer le front, il s'aperçut que la marque était indélébile et qu'il en était de même pour ses frères. Ils essayèrent encore avec de l'eau et du savon, avec de la terre sur un torchon, et pour finir avec une pierre ponce et de l'eau de javel, mais ne réussirent pas à effacer la croix" (Gabriel Garcia Marquez, cent ans de solitude, Seuil-Points P1, p. 230)