mardi 26 mai 2009

Eloge des vies à construire

Fred dans son dernier billet racontait le choc de ces citations qui vous tombent dessus à l’improviste, apanage courant des textes bibliques, mais que les belles phrases en tous genres savent revendiquer. Fred Vargas en a bien fait un polar, d’ailleurs.

« La poésie ne propose pas de consoler l’homme de la mort, mais de lui faire entrevoir que la vie et la mort sont inséparables : qu’elles sont la totalité »
Octavio Paz (1914 – 1998)

Si les citations peuvent vous tomber sur le coin du crâne, je ne sais s’il faut discerner un message caché dans la succession des boutiques de la rue Lavieille. Une certaine idée de la vie? une fatalité?

Enfin, pour être honnête, il faut aussi ajouter un avocat, une boulangerie et une librairie sapides, l’ANPE, quelques bars à copains, et un peu en retrait, une belle église. A chacun de choisir ses “magasins”, ou de les snober, et de les remettre dans l’ordre.

Tant de passages sont lieux de liberté, et un art de construire que les pas (de porte) d’un trottoir ne sauraient décider. Les jeunes de l’aumônerie qui passent devant chaque jour trouveront bien leur chemin!

mardi 19 mai 2009

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A ne pas aimer la demi-mesure, tel un Buridan
on meurt d’estime pour les moines brûlés de silence,
les saints donnés complètement aux autres,
les intellectuels qui brillent au firmament du savoir,
les éducateurs à la patience bienveillante et inaltérable,
mais devant tant de perfection, on reste pétrifié dans sa vie telle qu’elle est

“Je n’ai pas assez de temps pour prier
ni de disponibilité, de ressources pour comprendre
je n’arrive pas à me libérer”

l’infime fricote avec l’infini…

à défaut de m’être laissé complètement habiter
il m’a suffi, hier, de 15 secondes au soir d’une journée
garé sur le port du Becquet
pour insuffler un air d’éternité dans une poignée d’instants
Dans la brise du soir, retrouver un souffle de créé.

jeudi 14 mai 2009

A une étincelle près

Si les curés bossaient comme les libraires, les homélies seraient des suites de références. “vous trouverez les lectures du jour dans le 2e rayonnage, 3e chapitre, verset 12”, “non, on ne l’a plus, je vous commande ce livre des Macchabées?”, “où place-t-on le nouveau présentoir “apocryphes” avant ou après les deutérocanoniques?”, “un instant, je vérifie dans mon stock, Luc est épuisé, vous ne préférez pas la variante chez Matthieu?”

Enfin, pas tous les libraires, uniquement ceux des trop grosses librairies, celles qui ne sont pas en danger quand les passants ne trouvent pas un livre qu’ils ne cherchaient pas, celles qui étalent l’office sur une table en supposant que les clients surdoués sauront choisir en lisant les titres, celles qui ont un libraire assis derrière chaque bureau de chaque rayon qui répond aux questions “Pardon monsieur, avez-vous cesséz d’être gentil?” sans chercher à deviner dans la fouille maladroite du péquin égaré là LE livre qui pourra le toucher, le faire grandir, le livre qu’il a découvert, aimé, et qui pourra l’éveiller à d’autres horizons. Le libraire qui ne sait se faire marieuse entre son client timide et l’opuscule qui lui rendra vie passe à côté de sa vocation.

Que les prêtres bossent comme de bons libraires et ils donneront le goût de lire ce qui fait vivre.

Prêtre et libraire, même métier… au moins pour certains aspects. Arrivé à Cherbourg, j’ai essayé de flâner comme d’autres dans les deux grandes échoppes à livres, et me suis retrouvé comme d’autres à compulser à la chaîne des livres posés là au gré de leurs parutions. Bien sûr, j’ai trouvé dans les premiers temps ces livres que j’attendais, que je cherchais, mais une fois le stock d’idées en réserve épuisé, je restais seul. Lundi, j’ai essayé deux livres. Le rapport Brodeck, gratifié d’un prix lycéen, un recueil de Michaud où se cachait un poème sur le visage. Le libraire n’a pas tiqué, il a encaissé. Je n’entre ni dans l’un, ni dans l’autre. Michaux est sombre, je ne suis pas prêt à le lire, Claudel est sombre aussi. Mauvaise pioche.

Il faut dire que je ne lisais plus beaucoup ces derniers temps, que le rythme, l’aspiration étaient perdus, et dans le livre, et dans les BDs, et ces dernières me semblaient tout aussi inaccessibles. Je me suis donc arrêté, en rentrant du collège, dans un “champ-libre” où la libraire ne vend que des bandes-dessinées. On a papoté un moment. Elle m’a dit: vous savez qu’il y a ça de sorti. Vous devriez aimer ça aussi, ou ça? non? alors ça. On vient pour respirer, on repart ruiné.

mais heureux, heureux grâce à Aude Picault, dont le nom était venu chez Boulet et donc je viens de finir le dernier livre Transat. Il s’agit d’une BD en noir et blanc, éditée chez Shampooing. On découvre le personnage dans une vie terne parisienne. Elle n’est pas dans la misère, mais supporte mal sa vie sans relief et sans joie. Alors elle s’accroche à ses vacances, celles qu’elle va passer seule sur une île bretonne, celles qu’elle passera ensuite en traversant l’Océan sur un voilier. On la suit dans ses péripéties, dans ce quotidien décalé que provoque le voyage, dans ses regards sur la mer qui l’entoure au gré de très belles planches. et revenir chez elle pour habiter sa vie à frais nouveaux.

Aude Picault décrit avec beaucoup de justesse ces journées solitaires qui tournent autour du rien, du temps qui s’étire… mais plus encore les rencontres de ces hommes un peu exceptionnels qui ont choisi de vivre au monde à leur manière: un navigateur, des voyageurs, le Père Jaouen qui raconte comment il s’est trouvé embarqué dans sa vie.

Voilà un livre qui fait bien habiter le quotidien autrement, sans emphase ni misérabilisme, une BD pour choisir d’habiter.

Aude Picault, Transat, Shampooing, delcourt, mai 2009
ISBN: 978-2-7560-1798-3 14,95€

mardi 12 mai 2009

cryogénisation du bulbe

Dans la série, mais keskevouzapprenezauséminaire?, je viens encore d’être la victime d’un système d’instruction imparfait qui laisse en jachère des pans entiers de la foi des chrétiens chez les prêtres qui sont sensés les connaître. L’immenserie de mon incultance ne concernait pas cette fois ci l’authenticité de la statue de la Vierge dans la grotte de Lourdes, ou le caractère thaumaturge de certaines dévotions bien de chez nous, mais une connaissance beaucoup plus nécessaire.

il faut dire à ma décharge que les derniers jours ont été éprouvants. Un mariage dans une région reculée de la France (du côté de Versailles), une première communion quelques heures plus tard (dont une ou deux de sommeil sur une aire d’autoroute dans la voiture quand les picotements dans les yeux m’assuraient encore que je ne dormais pas) première communion donc dans une région prédominante (Digosville) debout en blanc au milieu d’un parterre de scouts colorés. On aurait dit un lis perdu au milieu d’un champ de fleurs (c’est beau, hein?). Le résultat d’une nuit blanche + une messe colorée, le tout agrémenté d’un vent à décorner les bœufs et d’un froid à geler la salive se résumait à: un mal de crâne carabiné.

Mardi matin, il faut réattaquer. Un coup d’œil sur le billet d’hier… il n’inspire personne… Bon. Faut y aller. Quand il fait froid/pluvieux/venté, le Cherbourgeois est moins matinal. Pour une fois, personne ne faisait le planton devant la porte de l’église quand je suis arrivé pour l’ouvrir. Pas de planton, donc pas de regard lourd du sous-entendu “c’est dur le matin, hein?”. Un coup d’oeil dans l’ordo liturgique avant de passer une chasuble: Saints Nérée, Achille et Pancrace, martyrs. Aujourd’hui, ce sera rouge. On pourrait tenter une homélie sur les martyrs qui brûlent en gerbe de feu violente, rapide, lumineuse et éclairante quand nous nous consumons avec la patience d’un charbon non rougeoyant… Non, on va faire simple. Je ne sais même pas trop qui sont ces saints. Chichille a donné le prénom d’un héros antique par anticipation, de Talon par excès, du fils de copains suisses par la suite… Mais Nérée et Pancrace, ça me parle moins. 

Mais alors que je fais mon tour matinal des paroissiens qui ont fini par arriver “ça va-t-y?” “fait pas chaud, hein?”, l’un des messieurs du matin me regarde, interdit: “ben non, il fait pas chaud, mais c’est logique, ces jours-ci, on fête les “saints de glace

  • « Mamelon, Pancrace, Servais sont les trois saints de Glace, mais Saint Urbain les tient tous dans sa main. »
  • « Saint Servais,Saint Pancrace et saint Mamert font à trois un petit hiver »
On s’acharne à faire découvrir que la Bible, la Tradition et la Foi sont là pour nous transfigurer le quotidien… et on ne sait même pas que les saints lui donnent sa température. Tout fout l’camp!

samedi 9 mai 2009

La spiritualité du puzzle

A beaucoup penser les progressions dans les camps de jeunes, on a pris l’habitude de construire des déroulements pédagogiques linéaires, supposant un “point de départ” commun, et une arrivée de démarche. Temps de partage, temps de prière, temps communs, services, sacrements s’accrochent sur le fil à parcourir. Et hop, allons-y, tout le monde d’un même pas. C’est efficace, logique, cohérent, rassurant. Un simple redoublement de consonne et la balade spirituelle devient ballade… “A la fin de l’envoi, je touche”. Dans l’élaboration, c’est facile : on prend un thème, on le déploie, puis on le file. Accrochez-vous les jeunes, on va vous emmener dans une belle aventure.

Sauf que cette année, pendant le camp vers Landévennec, le fil semblait bien embrouillé. Rien ne semblait dans le bon ordre. Des éléments épars se posaient dans l’emploi du temps, comme des blocs posés en vrac un vrai pierrier dont il semblait difficile de percevoir l’équilibre, d’autant plus qu’il était rendu glissant par une pluie battante inextinguible (pour les rigolos qui voudraient signifier qu’inextinguible, c’est plutôt le feu, ben tant pis, une pluie qu’on ne peut pas éteindre, ça me plaît d’autant plus qu’on ne pouvait pas étendre le linge mouillé non plus.) :

Une marche mais la pluie en brouillait les pas, des temps de partage dans le vent du matin, dans le soir fatigué, un Fest-Noz, qui comme chaque soirée festive a fonctionné par tiers: un tiers à fond, un tiers dedans, un tiers dehors, des partages fractionnés par des errances, des temps de services qui se poussaient, des veillées au feeling, des temps mous, des témoignages, des feux de bois qui ne démarrent pas mais donnent la parole, des accompagnements, de la tambouille, du pardon, des pleurs, tout quoi mais…  comme si rien ne se laissait relier. Il y avait tant à vivre, et une telle possibilité de passer à côté, en glissade mouillée/fatiguée/énervée/déçue… Et pourtant, tout était là. Et tout s’est mis en place peu à peu.

Dans le déroulement linéaire, y a pas intérêt à lâcher le peloton, dans le camp en vrac, chacun compose au gré des moments, de son état, de ses relations, de ses attentes le rythme de son puzzle spirituel. Touchés, certes, mais de partout. Comme les encycliques de Jean Paul II qui ne structuraient pas sa pensée en 3 parties mais la cernaient en circonvolutions sphériques, nous avons posé ensemble des éléments pour des élaborations personnelles. C’est inhabituel. C’est déstabilisant. Finalement, il fallait d’autant plus faire confiance, confiance dans l’engagement des jeunes, dans la pluralité des résultats possibles, dans l’absence de “summum” fédérateur, dans l’élaboration de strates qui font sens.

On pourrait leur demander, je suis sûr qu’ils ont été touchés. Je suis heureux, moi aussi, de m’être laissé déplacer.

mardi 5 mai 2009

qui a "cru" croît

Je trouve encore à cette époque de l’année sur les étals de mon supermarché des tomates d’un rouge aqueux et tapageur. On pourrait y voir un signe du réchauffement climatique généralisé, mais elles ne sont que le fruit contre nature d’une culture « hors sol », les pieds baignant dans une solution nutritive, au sein de serres surchauffées.

Identiques, stables, elles décorent les quiches avec brio tout en ne lui rajoutant pas la moindre once de goût, ou alors un bon vieux goût de flotte. Il faut dire que le coton imbibé où elles puisent leurs ressources n’a pas l’épaisseur des terres où elles pourraient s’enraciner dans les bonnes saisons.

Quand je les vois, j’aime bien me rappeler que l’Evangile nous invite à ne pas devenir des chrétiens « hors sol », vivant d’un ersatz de foi puisé dans un substrat aseptisé d’un coton bien pensant moribond. Non. Il faut se rattacher à la vigne. Parce que non seulement on ne pousse pas hors sol, mais on n’est pas des tomates. Le jus de tomate, même salé, ça se subit. Le jus de raisin, habilement fermenté, ça se déguste, ça donne même des avant-goûts de ciel. Elle est quand même bien, cette Bible, aux accents plus oenophiliques que végétariens.

Si c’est pour faire du bon vin, je me sens plus prêt à me raccrocher à la vigne, plutôt que de  faire de mon côté une imitation imbuvable, quitte à trouver le cep noueux, la cohabitation en grappe serrée, pressé à longueur de journées. et qui sait, ça pourrait donner un “Figeac 71, mon Saint Emilion préféré. Introuvable. Sublime, rouge et doré comme peu de couchers de soleil. Profond comme un la mineur de contrebasse. Eclatant en orgasme au soleil. Plus long en bouche qu’un final de Verdi. Un vin si grand que Dieu existe à sa seule vue”. On y est! (naturellement, je ne mets pas l’auteur de la citation. Tout le monde a reconnu)

lundi 4 mai 2009

bas thème

Tout est sûrement question de référentiel. Dans le mien, ça ne ressemblait pas à ce que j’espérais. Dans le leur, c’était sûrement déjà bien. Enfin je pense. Ce n’est pas pour autant que  ça ne portera pas de fruit… Mais bon, pour un samedi après-midi, c’était chaud.

Un baptême, trois même. Familles diverses, sympathiques, qui avaient bien préparé, que j’avais rencontrées dans la semaine pour tout mettre en place, tout mettre au clair. Les baptêmes et les mariages ne sont pas les célébrations les plus simples à porter pour les prêtres: les assemblées sont très très hétéroclites, avec une proportions généralement moins que majoritaire de chrétiens pratiquants. Et pourtant, ils étaient tous là à l’heure. Parents, parrains, marraines, familles, amis. Bon signe. Tous sous le clocher, souriant de l’accueil, marquant les enfants du signe de la croix.

Quelques pas et nous nous installons dans la nef. A l’invitation du prêtre, tout le monde prend sa feuille et le chant commence. Le chant du prêtre. Pour la première fois sans doute, personne n’a chanté avec moi; ou alors si peu fort que je n’entendais pas. Quel contraste avec l’enthousiasme des jeunes de la profession de foi! Les chants sont ultra connus, des vieux rossignols rabâchés dans toutes les églises de France depuis la jeunesse de mes parents… Mais ils n’ont pas chanté. J’avais l’impression d’être le joueur de flûte de Hamelin, entraînant tout le monde à ma suite en solo… en silence.

D’un sourire, inviter à dire plus fort “je rejette”, “je crois” histoire que ça s’entende un peu. ça marche plus ou moins, mais toujours pas de chant. C’est vertigineux. Tout une célébration à chanter en soliste devant une assemblée quasiment aphasique. Je ne sais pas bien ce qui se passe. Ils n’osent peut être pas, n’aiment peut-être pas ça, ne veulent pas trop se mouiller devant les autres. A défaut d’entraîner un enthousiasme délirant, je continue de sourire, intrigué, voulant laisser cette porte ouverte. A défaut de comprendre, ils m’inspirent des questions: 

Pourquoi est-on témoin de tant de joie chez certains, et de cette aphasie surprise chez d’autres? C’est sans doute que la foi ne prendra pas la même place dans la vie. Une respiration, un cœur qui bat, un principe de croissance qui agit au cœur de l’histoire personnelle d’un côté, un rite important qui rappelle que les passages ne sont pas exempts de mystère, une tradition qu’on révère de l’autre.

Si ce n’est ni un souffle, ni une force de croissance de chaque instant, il sera moins aisé de percevoir que l’adhésion, la pratique courante de la foi sont nécessaires ou vitales, une mise-à-jour épisodique, une “vidange des 30 000”, un check up du “kit de religion” trois fois par an pour les plus consciencieux, et ça sera pas mal. Mais si la foi se redécouvre comme principe de vie, alors cette vie explosera, chantera, se jouera dans la fidélité.Et elle aura besoin de chaque instant, de chaque pulsation.

Alors que nous sonnons les cloches avec les enfants, à la fin du baptême, je prends ma décision, les homélies de ce week-end interpelleront les paroissiens. Savez vous donner envie de chanter à vos contemporains? Non? moi non plus… Alors il faut qu’on apprenne, ensemble!