lundi 21 septembre 2009

Le mouvement de l'auriculaire

un petit doigt et beaucoup de musique Nul homme ne lève le petit doigt pour le moindre ouvrage sans être mû par la conviction, plus ou moins obscure, qu'il travaille infinitésimalement pour l'édification de quelque définitif, c'est à dire, à l'œuvre de vous-même, mon Dieu.

Pierre Teilhard de Chardin

J'aimerais croire que cet apophtegme teilhardien puisse encore être vrai, mais je me prends bien souvent à en douter. Il me semble au contraire vivre aujourd'hui au cœur d'une apologie de l'éphémère, du désir comblé appelant le suivant, de la distraction au service du déni de l'avancée du monde, de l'effort pour "tenir" plus que pour "construire" ; on s'offusque du moindre point d'acné, on évite l'essentiel pour rebondir de fête en gueule de bois, évitant autant que faire se peut les accidents du terrain. On soigne les tressautements du monde à coup d'alcool ou d'antiseptique, sceptique, quand ces mouvements étaient les signes d'un levain travaillant la pâte en profondeur. Or, l'antiseptique et le levain ne font pas bon ménage... au risque de rendre le "pain de chaque jour" indigeste.

travailler infinitésimalement pour l'édification de quelque définitif, voilà un chemin qui ne sent ni le pathos, ni la fuite, simplement une manière de se situer sur le rebord du monde, et se faire coacteur d'un à-venir déjà en travail.

Certains remous sont plus inquiétants que d'autres? Certains travaux demandent plus de patience? Qu'importe, peut-être faut-il, comme paraît il les Anglaises sur un bateau patienter stoïquement quand la mer se fait lente, et rire sans arrêt quand elle se montre plus déchaînée. ça  me rappelle une autre lecture, plus italienne...

"Première traversée, première tempête. La poisse. J'avais même pas pas eu le temps de comprendre où j'étais quand je me retrouvais dans un des grains les plus terribles de l'histoire du Virginian. En pleine nuit, il a eu les boules, et hop, il a tout envoyé promener. L'Océan. A croire que ça ne s'arrêterait jamais. Le type qui est sur un bateau pour jouer de la trompette, on ne peut pas dire qu'il soit d'une grande utilité quand l'ouragan arrive. Il peut juste éviter de jouer de la trompette , histoire de ne pas compliquer les choses. (...)

Alessandro Baricco, Novecento, pianiste: un petit bijou à déguster! Novecento me montra les pieds du piano. "enlève les cales", il me dit. Le bateau dansait que c'en était un plaisir, tu tenais à peine debout, et ça n'avait aucun sens de débloquer ces roulettes. "si tu as confiance en moi, enlève-les." Il est fou ce type, j'ai pensé. Et je les ai enlevées. "Maintenant, viens t'asseoir ici", me dit alors Novecento. Je ne comprenais pas ce qu'il voulait faire, vraiment, je n'y comprenais rien. J'étais là, à tenir ce piano qui commençait à glisser comme un énorme savon noir... C'était une situation de merde, je vous jure, dans la tempête jusqu'au cou et avec ce dingue en plus assis sur son tabouret – un autre fichu savon – et ses mains, immobiles sur le clavier. "si tu ne t'assieds pas maintenant, tu ne t'assiéras jamais", dit le dingue en souriant.

"Okay, Tant qu'à être dans la merde, autant sauter à pieds joints, non? Qu'est ce qu'on en a à foutre, je m'y asseois, okay, sur ton connard de tabouret, ça y est, j'y suis, et maintenant?
- et maintenant, n'aie pas peur". Et il commença à jouer.

A présent, personne n'est obligé de le croire, et pour être exact, je n'y croirais pas moi-même si on me le racontait, mais la vérité vraie c'est que le piano commença à glisser, sur le parquet de la salle de bal, et nous derrière lui, avec Novecento qui jouait, sans détacher son regard des touches, il avait l'air ailleurs, et le piano suivait les vagues, il s'en allait d'un côté, revenait de l'autre, puis tournait sur lui-même, et filait droit sur les baies vitrées, puis, à un cheveu de la vitre, il s'arrêtait et recommençait à glisser doucement dans l'autre sens, je veux dire, ...

accompagner le mouvement des vagues de la musique, sûrs de la traversée qui nous mènera vers un ailleurs, sûrs de la parole de l'Armateur...

que je sois, Seigneur, infinitésimalement à certains moments, celui en qui ton espérance s'incarne, pour accompagner en quelques notes celui que la tempête effraie...

mercredi 16 septembre 2009

T'es pas un vrai catho, tu ne me ressembles pas!

Le catholique de campagne est croulante, chevrotant des cantiques de 1970 dans une église poussiéreuse  en compagnie de 3 consœurs arthritiques et médisantes, autour d'un vieux curé résistant dans sa saxo sale.

le catholique de ville est jeune, cadre et dynamique, il prie les bras levés et admire son jeune et sémillant curé, à la pointe de l'audace pastorale dans son col romain impeccable. Mais comme il a choisi sa paroisse, il va mieux.

le catholique de la JOC ne doit pas vraiment être catholique puisqu'il ne prie pas, ne met pas de polo Vicomte Arthur et ne descend pas dans la rue quand on veut interdire un festival à Montmartre

le catholique du Renouveau n'a pas lu l'Evangile ou alors en piochant au pif dedans, il s'inquiète pour son groupe d'adoration, alors que des hommes ont besoin qu'on leur tende la main, non pour une obole mais pour les relever

le catholique de l'opus dei ne ressemble pas à ce qu'en dit le Da Vinci code, quoique...

le catholique qui se marie à l'église n'en est pas un, sinon, il reviendrait plus souvent. C'est un profiteur qui veut un joli mariage. d'ailleurs, il bafouerait presque le sacrement.

les vrais clichés sur les cathos sont peut être plus dangereux et irritants, quand ils viennent d'un alter ego, mais pas comme moi!

plutôt que de dire des grossièretés sur le catholique qui ne me ressemble pas
je préfère les rassembler.

lundi 14 septembre 2009

petit chef d'oeuvre d'ecclésiologie

si vous ne connaissez pas, à lire, et vivre... si si, c'est possible. Laissant tomber l’anecdotique et l’éphémère du web ou des médias, je tiens à signaler la venue au jour d’un petit opuscule, un événement dans la vie de l’Eglise : la parution aujourd’hui d’une œuvre de qualité finalement menée à son terme et qui prendra sans doute place dans les panthéons de l’ecclésiologie des St Thomas, Bellarmin, Moehler, Newman, Congar et autres théologiens de haute volée.

Fi du suspense, osons les mots, et l’hommage. Ce petit traité d’ecclésiologie s’appelle Sr Beatrix, petit bout de femme qui vient de commencer sa vie éternelle auprès du Père. Mis à part les quelques-uns qui l’ont rencontrée, personne ne la connaît, et même ces derniers se sentiraient dans l’incapacité totale de raconter quoique ce soit de son histoire, de sa vie: de son village, une illustre méconnue.

C’était une petite sœur de la communauté Notre Dame du Mont Carmel d’Avranches, petite congrégation diocésaine dans le type des myriades du XIXe s. Enseignantes, soignantes, elles étaient partout, toutes de gris vêtues, ou parées d’une simple croix de bois. La sœur était petite d’abord par la taille. C’était même son surnom parmi les enfants de la commune: “la petite sœur”, un mètre quarante bien tassés.

entre ici, Sr Beatrix, avec la cohorte de morveux dont tu t'es occupéeElle était là depuis tout le temps. 43 ans dans le village de mon enfance, 43 ans dans l’école Ste Thérèse qui n’a que 70 ans, au service des tous petits comme aide-maternelle, aide à la cantine, ou à tenir le portillon qui servait de sas entre la vie scolaire et la vie de l’extérieur pour les collégiens d’alors. L’heure de la retraite est venue, mais l’école a bien compris, et la petite sœur est restée, au service, encore, discret. Elle souriait, riait et ne prenait que peu la parole. Chez les enfants de chœur, elle veillait à la bonne mise de chacun, dans sa communauté, elle gardait sa place, voyant défiler les sœurs quand elle faisait œuvre de stabilité.

En juin dernier, la supérieure a osé décider de fermer la communauté de Sartilly pour continuer de fonder des présences religieuses ailleurs. La petite sœur a accepté de partir tout comme elle avait accepté de ne pas partir. Les instits, anciens collègues, se sont pris quelques jours pendant les vacances pour lui retapisser, retaper sa nouvelle minuscule chambre. C’était le moins que l’on puisse faire.

Aujourd’hui, à peine quelques semaines après, jour de la Croix, elle est partie au ciel. On le savait, jamais elle ne supporterait de partir, une péritonite l’a emportée. Si je parle d’œuvre d’Eglise, c’est qu’elle a témoigné d’un attachement “à vie” à une communauté, à une mission d’Eglise… Qu’on nous parle de religieuses qui seraient des frustrées de l’aimer, de spirituelles éthérées qui pourraient léviter sous n’importe quels cieux, et je vous raconterai une petite sœur qui n’a pu que mourir d’être séparée de ceux, du lieu à qui elle avait donné sa vie, dans son engagement au Christ. L’Eglise est cette fidélité à Dieu par les hommes qui nous sont donnés.

J’ai dans la “boîte à messe” qui ne quitte le coffre de ma voiture que lorsque je m’en sers tout un service de liturgie en terre. Il ne plaît pas à tous, et je peux le comprendre, tant la beauté du mystère que l’on célèbre mérite des matériaux plus nobles. Une partie de ce service, c’est la sœur Béatrix qui l’a réalisé, sans tour, en vert. Sa main donne une qualité que les yeux ne sauront soupçonner, et qui est suffisamment belle pour y célébrer.

Une petite sœur est décédée et la vie de l’Eglise voit sortir une de ses lumières du boisseau.

la 105

je me souviens, c'était la 105.
la première de la série.
Les suivantes, jusqu'à 145, étaient pour les autres, les grands, les vieux.
elles étaient alignées sagement, couture à couture, dans un placard spécialement aménagé.
Au dessus, des cordons rouges, des croix, des papiers.
A côté, d'autres placards, auxquels on n'avait pas accès.

Il fallait arriver plus tôt, négocier le boulot à faire,
tu fais la quête, le premier service, la communion?
se porter plus ou moins volontaire pour le baptême qui suivrait,
vérifier, à la taille des uns et des autres, si on allait avoir droit aux tabourets instables ou au stalles aisées.

on y retrouvait la faune habituelle,
le curé, benoît (sans majuscule) régnant, dirigeant d'un air de ne pas y toucher ce petit monde, le sacristain affairé/à ne pas déranger, la sœur aux micros, inquiète, la fleuriste, rafistolant, la petite sœur, ajustant nos cordons, l'animatrice en expectative, l'organiste à qui il ne manquait jamais une partition...

De temps à autres, on s'y retrouvait avant le dimanche, pour une fête et les répétitions. La vigile de Pâques avait beaucoup de succès, non que nous eûmes pour cette liturgie merveilleuse et longue une affection particulière prématurée, mais la fête du village qui squattait les parterres du presbytère procurait au curé un stock de billets gratuits pour les manèges qu'il nous donnait à la fin de la célébration. Les avantages sociaux, avant l'heure.

je me souviens, c'était la 105. C'était mon aube, réduite pour ma taille... nous étions quinze, ou parfois vingt, et c'étaient les premières fois que je fréquentais les sacristies. La petite sœur, Beatrix, ne va pas bien fort... Maintenant, j'ai une 150, sans cordon ni croix. j'y suis le prêtre qui court, qu'on voit.

et c'est parti

ce petit billet a pour but de fêter la naissance d'un nouveau site, un peu particulier. il s'appelle sacristains. de cette race de bonshommes et dames dévoués, traînant toujours autour de l'Eglise, veillant que tout se passe toujours bien, sans jamais se mettre dans la lumière, ces personnes qui préparent l'encens, allument les cierges, grognent régulièrement contre ceux qui salissent tout, parfois même contre le curé quand il veut tout révolutionner. (J'en ai rencontré un ce week-end à l'île de Ré, rutilant dans son bel uniforme, attentionné et amusé à souhait.)

Le site s'appelle sacristains et il me plaît bien. Il rassemble un sympathique ensemble de blogueurs cathos qui, chacun dans leur coin, distillaient une parole paisible et assumée sur l'Eglise, sur leur foi. Ils ont décidé de se rassembler un peu. Ce sera l'occasion de les découvrir. Le mode d'emploi est simple, une colonne à gauche rassemble les billets provenant de nos blogs respectifs, celle du centre des billets dédiés, qu'on peut y commenter, et à droite quelques vidéos et infos choisies. Vous qui aimez l'Eglise, dans toute sa diversité, venez faire un tour dans la sacristie.

mercredi 2 septembre 2009

les gens qui doutent

parce que le monde de la certitude est une violence pour celui qui ne s'en reconnaît pas
parce que la foi est une aventure où l'on est jamais assez loin, même si on est persuadé du contraire,
parce qu'entrer dans sa propre histoire de foi vous sèvre peu à peu de celle de vos parents, vous plongeant d'une expérience de nombreuses années à une errance de quelques semaines,
parce que l'épiderme de foi que l'on a reçue se révèle parfois un cache misère de grands vides qu'on n'a pas vus se créer, et qu'un choc mettra à jour!
parce que la rencontre enthousiasmante du Christ qu'on a pu faire une fois, dans les joies d'un temps fort se verra soupçonnée d'autosuggestion quand quand le vent de l'Esprit ne caressera plus l'épiderme
pour ne pas être de ceux qui savent face à ceux qui n'en sont pas, mais cheminer avec,

j'aime les gens qui doutent...
pas d'un choix systématique ou pour le plaisir de déconstruire...
mais parce que la marche se fait souvent par un léger déséquilibre en avant.
c'est la rentrée, ensemble, on va cheminer avec tous ceux qui se dépatouillent sans bien savoir comment.

On pourra toujours dire la joie de notre foi
on ne se privera pas de marcher avec ceux dont les yeux ne sont pas habitués à la lumière
et de les aimer...

extrait du tome II du voyage des Pères... dans la fameuse "association de soutien des victimes du Nazaréen"

ce petit billet est venu de la redécouverte d'une chanson d'Anne Sylvestre, moins enfantine qu'il n'y paraît, dans une version, comment dire, ... ?

forcément c'est cette version que j'ai choisie!

J'aime les gens qui doutent
Les gens qui trop écoutent
Leur cœur se balancer
J'aime les gens qui disent
Et qui se contredisent
Et sans se dénoncer

J'aime les gens qui tremblent
Que parfois ils ne semblent
Capables de juger
J'aime les gens qui passent
Moitié dans leurs godasses
Et moitié à côté

J'aime leur petite chanson
Même s'ils passent pour des cons

J'aime ceux qui paniquent
Ceux qui sont pas logiques
Enfin, pas comme il faut,
Ceux qui, avec leurs chaînes,
Pour pas que ça nous gêne
Font un bruit de grelot

Ceux qui n'auront pas honte
De n'être au bout du compte
Que des ratés du cœur
Pour n'avoir pas su dire
"Délivrez-nous du pire
Et gardez le meilleur"

J'aime leur petite chanson
Même s'ils passent pour des cons

J'aime les gens qui n'osent
S'approprier les choses
Encore moins les gens
Ceux qui veulent bien n'être
Qu'une simple fenêtre
Pour les yeux des enfants

Ceux qui sans oriflamme,
Les daltoniens de l'âme,
Ignorent les couleurs
Ceux qui sont assez poires
Pour que jamais l'Histoire
Leur rende les honneurs

J'aime leur petite chanson
Même s'ils passent pour des cons

J'aime les gens qui doutent
Et voudraient qu'on leur foute
La paix de temps en temps
Et qu'on ne les malmène
Jamais quand ils promènent
Leurs automnes au printemps

Qu'on leur dise que l'âme
Fait de plus belles flammes
Que tous ces tristes culs
Et qu'on les remercie
Qu'on leur dise, on leur crie
"Merci d'avoir vécu

Merci pour la tendresse
Et tant pis pour vos fesses
Qui ont fait ce qu'elles ont pu".

Anne Sylvestre.