lundi 30 novembre 2009

l'éclat fugitif de la beauté

commencée depuis longtemps, cette faculté des prêtres à regarder (trouvée sur le site de pervilegio)

Je me souviens de la première photo que j’ai encadrée. Une tulipe, rouge, en macro. Les feuilles de l’arrière plan s’étaient étoilées dans le flou en octogones réguliers. Composition gentille. Ce n’était que de la technique. Mais avec un réflex tout manuel, Ricoh, et sans prévisualisation, j’en avais été fier. Et je l’avais offerte.

Je ne me souviens pas de tous les autres clichés, des centaines sans doute, plus peut-être. Je ne saurais même pas dire où ils sont maintenant. Sauf déjà quelques portraits, de famille, pour les fêtes. Plan serré, une attention à restituer, à rendre la beauté. Classique.

Je me souviens qu’à Bali je ne faisais pas de bonnes photos. Rien de probant pendant la première année. Et puis Jérôme Fay est revenu, et m’a dévoilé qu’on pouvait dévoiler, qu’on pouvait extraire, d’un regard, d’une ombre une beauté plus intérieure. Alors j’ai haï les poses, les sourires composés, pour saisir cette beauté, en noir et blanc, dans le fugitif des regards.

Peu à peu, de plus en plus d’audace pour ne pas faire les photos attendues, convenues pour décaler l’objectif insolemment vers le bas, le haut, et même dans un paysage, ou une Eglise, dire une ambiance, révéler une transparence.

Et puis le numérique est venu. A l’arrière de l’appareil, un aperçu, aussitôt, de ce qu’on a essayé de faire. ça ne dit pas si la photo est bonne, ça dit si elle est ratée. ça donne aussi envie de prendre plus de clichés, (puisque ça ne coûte rien) pour ne rien laisser passer. La technique gagne en immédiateté, en précision aussi, le regard en agilité. C’est même parfois un peu grisant de réaliser qu’on regarde le monde en 24x36 noir et blanc, et se dit de temps en temps “tscheclec” dans la tête!

C’est dingue cette capacité à choper la lumière parfois, à poser des regards sur les instants où une beauté se laisse voir. Ce n’est qu’un coup de pouce d’index qui l’arrête. C’est parfois flou, c’est parfois rien, et le soir, quand les photos apparaissent en grand sur l’écran comme avant quand on dépouillait la pochette chez le photographe, je souris, heureusement surpris. Quand je prends le temps de les “revoir”, de les “relire”, une beauté parfois cachée vient s’y discerner. La photo est réussie. En deça de la pose, une profondeur est passée. Il faut le temps du développement pour le voir, il faut l’exercice du regard pour apprendre à le saisir, il faut laisser “reposer” pour pouvoir s’en souvenir. Mais dans le quotidien, le photographe peut attraper quelque chose de la fugacité de la beauté pour qu’elle se révèle à la relecture. Et mieux encore, il peut partager cette beauté.

le croyant, lui aussi, peut, avec le temps, se laisser impressionner et apercevoir, surtout en relisant, la beauté de Dieu qui passe dans les ombres du monde.

dimanche 29 novembre 2009

le rendez-vous raté

Ça aurait pu être parce que j’ai perdu mon téléphone pendant plus de 24 heures. Il a dû sonner, mais je l’avais mis en mode absolument silencieux. J’ai essayé de m’appeler. Rien. D’autres ont dû le faire aussi, ils sont tombés sur mon message enregistré il y a tant d’années !  Entre le train, le squattage dans des maisons parisiennes, le métro, il pouvait être n’importe où. Il aurait fallu le désactiver.

C’est fou ce que ce machin peut prendre comme importance. Les données qui sont dedans sont certes copiées sur le PC (au cas où), les messages sont toujours accessibles depuis le site web (ce qui me permet de les trier quand ils sont trop nombreux et de les écouter par ordre d’importance), mais je l’avais perdu. Et mes rendez-vous noté dessus aussi. Deux jours plus tard, il revenait, planqué sous une pile de papiers à jeter ranger. Bardé de messages. Pas un seul pour un rendez-vous manqué. Ouf. J’ai fait tout ce que j’avais à faire. Emploi du temps serré, que des rencontres intéressantes et fructueuses. Dans l’intervalle, j’ai même vidé ma boîte mail… En temps presque utiles !

C’est d’ailleurs une joie de prêtre de voir que tout va globalement bien. Voir que les signes qui vont dans le bon sens sont largement plus nombreux que les autres, que les projets qui avancent en rejoignent quelques uns et les font avancer.

Comme ce sondage par exemple que je me suis amusé à lancer ici… Les résultats sont fort intéressants.

image

D’abord, malgré tout ce qu’on peut dire sur l’évangélisation sur Internet, et l’alibi que ce serait pour un prêtre, vous êtes surtout des cathos à venir régulièrement ici, lire tout ce qui se dit dans la cathosphère… Dans tout ce petit monde, un bon nombre me connaissait « dans la vraie vie » et vient voir ce que je peux raconter ici, dont une inquiétante partie (10) se prend pour ma mère ;) , et peu de paroissiens… Sinon, il y en a aussi pas mal qui ont cliqué sur un lien (sacristains ou d’autres amis comme Matthieu Lefrançois, Edmond Prochain, Frédéric ou Véronique), une invitation FaceBook ou dans un article de presse (il n’y a pas si longtemps, « prêtre blogueur » était encore assez insolite pour en faire un article)… Parmi vous, un bon nombre vient finalement découvrir « de l’intérieur » la vie d’un jeune prêtre, dans ses fondamentaux comme (et surtout) dans ses accessoires… ça me plaît parce que ça a toujours été le projet : au travers de mes rencontres, lectures, photos, heurs et malheurs, des petits riens de chaque jour racontés, que Dieu se dise, et se fasse une place ! Le tout avec un certain humour pas toujours drôle, mais apprécié notamment par les 26 pingouins transsexuels de Tasmanie.

Les mécontents sont part infime… les arrivants par hasard, ou pas du « sérail » aussi… ou tout au moins ne répondent pas à ce sondage. Voilà les chiffres de la majorité. Ils sont intéressants, ils alimentent ma manière de vivre ce projet de blog…

Mais voilà aussi le rendez-vous manqué. C’est celui qui bouleverse toujours un prêtre de l’intérieur. Il ne va jamais bien parce que « tout va globalement bien », il attend toujours parce qu’il en manque un, parce qu’un enfant de six ans est mort sans raison, parce qu’une jeune pourrait se retrouver sur ce chemin là, parce qu’un seul a été blessé, parce qu’un seul manque à l’appel.

Celui qui manque, ce « un » qui vous fait tout quitter pour le retrouver, il est toujours là, en creux dans mon ministère, dans mon écriture. Creux parce que je n’ai pas su le voir, parce qu’il ne s’est pas laissé approcher, parce que mon ministère en course m’a fait oublier sa lenteur, parce que ce n’est pas « moi » qui sauve, mais le Christ qui me fait collaborateur de son œuvre. J’y suis pour quelque chose, ou pas tant que ça. Mais il manque.

Alors je pourrais écrire pour la majorité, pérorer pour ceux qui sont en vie, rire avec les joyeux, et je le fais. Mais je veux, comme prêtre, teinter ce rire, cette écriture, cette fierté des petits manques qui nous tendent comme de vrais vivants. J’ai raté le rendez-vous avec le manquant. Et rien ne saurait s’arrêter tant qu’il ne sera pas retrouvé.

dimanche 8 novembre 2009

j'ai peur de m'ennuyer

Il faut que le café soit serré.
Très.
Et en quantité.

La nuit a été courte. Et le sommeil profond quoique tardif. Pendant que l'excitant passe dans la machine, je remballe mon sac de couchage, je plie le canapé. Il est 8 heures. Je ne devrais pas être là. Je devrais être chez moi.

Autant la journée de jeudi avait été exigeante, entre les réunions et les célébrations, donnant lieu aux rassurantes courses en accélération qui laissent croire qu'on est réellement nécessaire, autant celle du vendredi promettait d'être apaisée. Du nécessaire, certes, mais en doses moins forcées. Au programme donc, des courses, un enregistrement, un groupe confirmation, éventuellement passer aux impôts, reprise de notes, comptes-rendus et invitations... et rien en soirée. L'aumônerie ne sera que la semaine prochaine. ça permettra peut être de bouquiner un peu.

En sortant du supermarché, message sur le répondeur. En déchargeant les courses, message sur l'ordinateur... l'un comme l'autre inattendus, sûrement une ré-invitation à un concert trop loin pour être envisageable. Je lis vite fait... on a dit que la soirée serait paisible... Pourquoi pas un ciné... Surprise finalement, ce n'était pas une invitation, mais une demande d'info : Est-ce que je connais un photographe pour le concert à Saint-Lô? non, désolé.

La journée continue, l'aumônerie commence à se remplir, ça cuisine à plein tubes pour les jeunes du public. Par acquit de conscience, je rappelle l'auteur des messages de tout à l'heure. Acquit de conscience et opportunisme aussi. ça faisait longtemps qu'on ne s'était pas parlés. Trois mots. Toujours pas de photographe... et c'est pour la comm' du groupe, ils n'ont pas assez de photos scène.

Si j'aime bien la photo, partager en clichés le monde tel que je le rencontre, dévoiler la beauté des instants qui s'évaporent souvent dans leur fugacité, je ne suis vraiment pas bon sur la photo de commande. Entrer dans le projet d'un autre, illustrer ou faire un reportage systématique... probablement parce que ça demande autant une attention à ce qui se passe qu'au désir de celui qui commande. Beaucoup de facteurs qui exigent un vrai professionnalisme. Donc je m'abstiens autant que possible !

Sauf qu'ils n'ont personne. OK. Fi des bouquins et des intempéries, le programme de ce soir change dans l'instant. j'avale un morceau et file écouter du jazz manouche. Beau concert, beaucoup de photos... et une nuit raccourcie en prévision. En arrivant à Agneaux, je réalise que dans la salle, il y a beaucoup de visages connus. C'était le lieu de ma précédente mission. C'est bien aussi. Je n'y avais pas songé.

Le concert finit tard, les cartes mémoire sont saturées. 400 photos, ça commence à faire. Quelques trouvailles, beaucoup de déchets, comme d'habitude. ça devrait leur plaire. Histoire de pouvoir encore discuter, on me propose un bout de canapé. Cool, comme ça je vais pouvoir partager une p'tite bière ce soir.

Ce bout de canapé, c'est l'occasion de reprendre avec un peu plus de temps un lien en suspens, et le risque assumé de ne pas dormir de bonne heure. Il est tôt le matin quand on gravit l'escalier miteux comme certaines préfectures savent en mitonner. Du béton, un carreau cassé, des bouteilles de bière et une odeur de tabac froid. Le voisin est fermement invité par sa compagne et son bout de chou à aller fumer (et picoler) dans l'escalier! Au bout de ce calvaire escalatoire, c'est la 2e surprise de la soirée : un superbe appartement, cosy, de bon goût et aménagé avec soin. Un joli havre de beauté et de paix.

On y dormira tard, pas mal de monde à passer avant... Ce n'est pas si grave, et puisque le week-end est parti de travers, c'est décidé, je continue de me mettre en retard, il est temps de passer des moments avec la famille!

beauté des yeux et des oreilles, chaleur de l'amitié et de la famille, l'imprévu sait donner du goût. C'est vrai. Je dois me faire vieux, parce que le café passé n'a rien changé!

jeudi 5 novembre 2009

Horreur ordinaire (comme du papier de verre sur l'espérance)

Au jour où le secours catholique publie son rapport annuel, dans lequel il est question de nouvelles misères, je me mets à frissonner : en deçà des féminismes de haut vol se dévoile les nouveaux lieux de la pauvreté, loin des scandales grandiloquents en millions, on passe sous des barrières de honte… on aurait un peu envie de faire comme François Morel, mais pour de vrai. réécrire autrement, en moins froid, en moins noir.

C’est fou ce que cette pauvreté peut se taire, se terrer. On ne la voit pas, on ne l’entend presque pas, dans notre monde où tout le monde va bien et peut consommer. Il y a bien ces quelques SDF qui squattent à l’entrée de l’Eglise ; mais qui sont ceux qui glissent sans bruit dans le sordide du manque ? A partir de quand commence l’horreur ? et comment faire résonner une espérance ? Parce qu’en Christ, le monde va dans le bon sens, non? non?

 
En côtoyant des “vieux” qui meurent pas joliment, des malades qui se font broyer, sans plus pouvoir vouloir s’en sortir, on entend les résonnances des clous qui continuent de massacrer sur des croix. On rêve de soleil de justice, d’apocalypses glorieuses, de résurrections sans mort, comme on attendait des messies glorieux. Le chemin est sans doute plus ardu et ne saura n’être qu’un espoir pour les hommes. Espérer, c’est autre chose. Mais c’est sans doute aussi un combat pour que le “règne” puisse réellement arriver. En actes de pure gratuité dont on ne pourra connaître la réelle fécondité.

mardi 3 novembre 2009

je prie comme une baleine

le cétacé, échoué sur une plage, se souvient de la grâce avec laquelle il se jouait des profondeurs,
de sa vitesse incroyable, de sa légèreté quand, immergé, il côtoyait les amis à branchies du monde des mers.
Sa nourriture, il la trouvait à toutes les profondeurs et de bien des manières, mais le combustible se trouvait “ailleurs”.

car si la mer était son univers, il devait sa vie à un “en haut”,
il ne tenait sa survie qu’aux respirations choisies, de temps en temps, et surtout régulièrement. 

L’humain partage avec les cétacés la nécessité d’aller respirer en hauteur,
et le devoir de décider de s’aérer les poumons sous peine d’asphyxie
Comme sa respiration de prière nécessaire n’est pas un automatisme,
il s’arrange bien souvent pour remonter “en surface” avec des congénères.

Puisqu’il faut choisir de respirer, autant que cet office se fasse en communauté
ça peut, de temps en temps, éviter la tentation d’oublier!