vendredi 10 février 2012

devant moi se tenait Natalia

mais l’idylle se termina globalement là. Peu de sourires en réponse aux miens, pas la moindre réponse à mes tentatives désespérées de nouer le contact. Pas plus de succès d’ailleurs avec son frère, Santo, qui émettait un vague et court mhh quand le conducteur lui avait demandé si c’était bien là le chemin.

Natalia et Santo étaient donc quelques minutes auparavant sur le siège arrière, silencieux, le visage fermé. En communication mineure, nous avons tout de même trouvé la petite route au bout du 6e pont. Au-delà, la mer. Simplement.

Descendre de voiture sous le cagnard, aviser un jeune qui disparait sous quelques planches, et une fois les sacs sur le dos, se retrouver posés dans le fond d’une barque, Natalia et Santo devant, le P. Yance, Benoît, moi puis le jeune marin qui avait disparu sous le ponton. La mer est haute, le vent souffle bien du nord, et la barcasse toute basse emporte quelques paquets de mer quand elle accroche des vagues sur son flanc. 30 minutes, sous un soleil de plomb, slalomant entre des îles apparemment bien peu habitées. 

IMG_0808web©DLerouge

Rien de prévu comme ça dans mon emploi du temps. Levé avant 7h pour le petit dej, deux trois discussions avec un ancien directeur du lycée en train de fonder un petit séminaire, 20 minutes à l’arrière de la moto du gardien, son fils à l’avant entre ses bras, j’avais rendez-vous avec la directrice actuelle du lycée, femme dévouée qui avait accepté cette responsabilité. Nous devions relire le parcours du coopérant qu’elle a accueilli dans son établissement. L’échange fut bon, bref, efficace et intéressant. Si toutes les réunions pouvaient avancer aussi vite... Bon, la veille, elle m’avait collé un sacré lapin, mais on ne gère pas toujours aussi bien qu’on le désire son emploi du temps, surtout quand un de ses professeurs doit emmener son fils à l’hosto…

10h, nous convenons avec le responsable de l’organisation qu’il pourrait être bon que je retourne voir le foyer où des volontaires étaient venus quelques années auparavant. Un foyer au milieu de nulle part, sans eau courante ni électricité, sans moyens mais accueillant les enfants des îles alentours, un foyer pour enfants de primaire. Le confort, ici, c’est pas fourni avec ! Même pour les deux sœurs qui gèrent les 76 garçons et filles.

Ce que je n’avais pas saisi, c’est que Yance, le prêtre, avait envisagé de pousser un peu plus loin, visiter une petite communauté locale à une demie-heure de bateau du bout de la route. Et comme c’est le village des deux enfants, ils nous accompagnent, histoire de voir quelques heures leurs parents. Sinon, ils ne rentrent qu’aux vacances. A 9 ans.

IMG_0823web©DLerouge

Ils sont donc à la proue durant ce petit périple et disparaissent à peine sommes-nous arrivés. nous avons dépassé d’autres villages sur pilotis, des mangroves, des îles en pagaille… il y en a en gros 300 dans les environs. A peine le pied sur le ponton peu raccord, un chino-malais nous aborde en souriant… et pendant trois heures il ne nous lâchera pas. Yance a lancé il y a 3 ans un crédit coopératif, permettant à des petites gens d’ouvrir un compte et de pouvoir demander des micro crédits. Alors le chinois raconte, et raconte encore toutes ses aventures. Il montre ce qu’il réalisé, les 220 bassins de mer pour les poissons d’élevage, les bassins pour les alevins, les aventures avec la police… discours ponctué de “tu n’oublieras pas de leur dire, hein”. Il paiera, certes, mais pas forcément juste dans les temps, alors il faut raconter.

On mange du poisson tout frais, et juste cuit, absolument délicieux, et accompagné d’un piment absolument violent. A la fin du repas, les deux prêtres que nous sommes bénissons un enfant bien mal en point depuis sa naissance, avec un handicap qui ne pourra que s’accentuer. ça promet de ne pas être facile pour lui, dans ce village de pêcheurs. Avant de s’installer ici il y a une petite trentaine d’années, ils étaient de ces hommes et femmes qui vivaient sur leurs bateaux, au gré du temps, des pêches… ils se sont installés mais pas franchement enrichis. Pas tous en tout cas.

IMG_0846web©DLerouge

Nous finissons l’après-midi dans la famille de Natalia (invisible) et Santo (impassible). Maison au bout d’un autre ponton, simple à l’excès, toujours avec le chinois qui emplit la conversation, les hommes de la famille, ses employés qui opinent et sourient, les jeunes qui écoutent : rien que des hommes assis par terre pendant qu’on nous offre… un verre d’eau. Ici, clairement, il n’y a : rien. Aux femmes il manque des dents de devant, et certains jours, l’assiette doit sembler bien creuse. La maison, c’est un micro-crédit qui l’a permise. Elle n’existe que parce que certains ont quand même cru en eux.  Natalia et Santo, avec leur CM1, doivent dépasser le niveau d’études de quasiment tout le monde dans la maison. Mais ils ne parlent pas plus, s’effacent à force de ne pas avoir de place. Ils sont des petits. Et leur scolarité, ce sont des chrétiens de Singapour qui la paient.

Au retour, on discute avec Yance. Ils ont tellement rien que lors de la dernière grossesse d’une des femmes de la famille, grossesse qui tournait en fausse couche, ils hésitèrent sur la conduite à tenir. En un coup de fil, et quelques heures de transport, on l’emmena à l’hôpital. Et quelqu’un avança l’argent qu’il faut montrer avant les soins. Sinon, simplement, elle en serait morte. simplement.

IMG_0838web©DLerouge

Du coup, c’est con mais j’ai envie de filer un coup de main, aussi. Et Yance me reprend. L’organisme de micro crédit a financé pour un des jeunes un des bassins pour faire grandir des poissons, sous la coupe du fameux chinois parleur. L’argent ne lui a pas été donné, mais prêté. Argent qu’il faudra rembourser, argent qu’on ne pourra pas dépenser ou jouer… argent qui compte. Parce que les respecter, ce n’est pas leur faire la charité. C’est apprendre à se tenir debout, même quand rien ne vous y a jamais préparé.

Pan sur le nez du petit blanc en mal de générosité.

Alors le silence de Natalia, je l’aime.

IMG_0848web©DLerouge

Je sais qu’on pourrait prendre ça pour des vacances, et mes bras auraient du mal à le démentir… mais au travers de tout ça, on pressent autre chose, une construction d’un monde auquel j’aspire, et qui fait du bien… jusque dans ces non-lieux là

. IMG_0854web©DLerouge

mercredi 1 février 2012

hiems LIV

Mise en situation. #vismaviedaumonier

il fait froid.
très.
vous avez un groupe de cinquièmes.
vous voulez les sensibiliser à l’autre, celui qui souffre, celui qui perd, celui qui…
vous décidez de leur passer un film.
vous passez quoi ?

Hiver 54 bien sûr.
dans la petite maison “aumônerie” sans chauffage du fond de la cour.
une foi investie, un monde en changement, le soutien des petits qu’on ignorait
l’Eglise qui fait advenir le royaume…

hiver-54--01-g

et juste avant,
vous leur posez la question facile,
la question qui suscite la curiosité, l’assentiment :
“vous savez qui est l’Abbé Pierre ?”

non.
aucun ne sait.
sur 40.

l’Abbé Pierre est mort en 2007. Ils avaient 7 ans.

tout passe, je vieillis Clignement d'œil.
Et maintenant, sans Abbé Pierre, sans Soeur Emmanuelle, sans Mère Térésa, quelles sont les figures d’aujourd’hui communément reçues de foi vécue ?