vendredi 25 mai 2012

Ecrire sur le pourtour de l'ineffable

parfois je parle de Dieu, plus souvent je lui parle,
mais j’aime que les mots frôlent l’ineffable sans le définir, sans même le circonscrire
il n’apparaît que plus lumineux si je ne l’ai terni de ma description
si j’ai dit les ombres que sa lumière permet
si j’ai ouvert l’espace de la recherche
de la contemplation.

w-e dio nov 2011_113 

ou, pour reprendre les mots d’Erri de Luca:

Fai come il lanciatore di cotelli, che tira intorno al corpo.
Scrivi di amore senza nominarlo, la precisione sta nell’evitare.
Distràiti dal vocabolo solenne, già abbuffato,
punta al bordo, costeggia,
il lanciatore di coltelli tocca da lontano,
l’errore è di raggiungere il bersaglio, la grazia è di mancarlo.

Fais comme le lanceur de couteaux, qui tire autour du corps.
Ecris sur l’amour sans le nommer, la précision consiste à éviter.
Détourne-toi du mot solennel, déjà ripaillé,
vise le bord, longe,
le lanceur de couteaux touche de loin,
l’erreur est d’atteindre la cible, la grâce est de la rater

Erri de Luca, Aller Simple, Gallimard, p. 158-159

samedi 12 mai 2012

depuis 100 heures j'ai

partagé avec des étudiants un dîner tout en parlant de la souffrance
accueilli 60 sixièmes au bord d’un chemin, pour le premier moment des 3 jours de retraite,
décroché mon téléphone juste avant le début pour apprendre une triste nouvelle, ingérable
marché avec les jeunes, traversé une rivière pieds nus, puis couru dans la rivière pour tenter de récupérer, sans succès, la chaussure d’un gars que l’onde taquine avait subtilisée
prêté ma semelle intérieure afin de la coller dans la chaussette de l’animatrice qui a prêté sa chaussure audit jeune,
foncé pour passer l’après midi à dire à chaque niveau de collégiens qu’une de leurs camarades de 3e s’était suicidée, avec le plus de décence et de prudence possible
foncé pour introduire un temps de prière sur l’amour de Dieu, dans le silence
affronté quelques put***s de tempêtes frigorifiantes
parlé du pardon
donné le sacrement de la réconciliation à 21 jeunes
sauté dans les dunes
témoigné de ma vie de prêtre par trois fois
prié de nuit sous le crachin d’un bord de mer
expliqué aux sixièmes le symbole de Nicée Constantinople en sautant sur des tables
incarné un personnage Balinais
célébré l’eucharistie finale de la retraite
prié auprès de cette jeune, qui ne respirera plus dans sa chambre
discuté avec une famille blindée d’espérance quand leur fille vient de les quitter
écouté une famille inquiète de voir la manière dont les jeunes gèrent si difficilement sur FB leurs émotions
choisi avec eux qui parlerait à l’inhumation
trouvé grâce à la famille une sono pour assumer la foule prévue
demandé à des lycéens de faire les courses pour leur repas, en leur confiant mes économies
discuté pendant une heure trente de la mort, du suicide, de la vie et de l’espérance chrétienne avec eux
préparé une église de bon matin
vu deux familles pour préparer à l’arrache le baptême
célébré les obsèques à 10h30. 250 personnes dans l’église, autant dehors. une parole d’espérance, une parole de reconstruction pour les jeunes, mis ma main sur des épaules pour laisser parler, regardé une foule dans les yeux. Gueuler son espérance dans une homélie, c’est la seule parole possible qui ouvre un avenir dans le sombre des larmes.
rencontré un couple pour préparer leur mariage
célébré un baptême, et l’eucharistie dominicale
deux messes dimanche, deux baptêmes aussi.

heureusement, une réunion de réflexion s’est annulée ce soir.

j’ai la vie la plus belle du monde. Au plus précieux, en concentré. j’ai juste un peu les yeux qui piquent.

mardi 8 mai 2012

le mont à fleur de pierre

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le rétablissement du “caractère insulaire” du mont, interdisant tout véhicule, rend l’organisation des événements dans l’Abbaye plus compliquée. Alors que le “média” prend de plus en plus de place dans la vie des jeunes, il faut, à défaut de tout porter sur des kilomètres, se jouer de la nudité de la pierre, du silence, de la flamme. Ce n’est pas pire, c’est simplement plus exigeant. Nous avons vécu la veillée dans l’abbatiale, le cloître et le réfectoire réservés pour les jeunes, au service de cette expérience. Sobre, sombre, silencieux, nécessairement dépouillé, l’événement fut beau, comme souvent, l’expérience frissonnante, mais les conditions un peu difficiles. Quelques photos, à fleur de pierre, de sable, et d’air.

mardi 1 mai 2012

Jn 19,34

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Ce n’est pas encore l’averse, mais pas loin. Pas au point en tout cas de réduire des 10 km/h réglementaires la vitesse de ma voiture. Les kilomètres défilent en ligne droite départementale rurale. A peine une heure de route encore et je serai rentré avant 23h. Tout à coup, surgit l’éclat fugitif d’une main inattendue dans le faisceau des phares. Je les dépasse à pleine vitesse, ces deux jeunes, de noir vêtus, qui marchent sur le bas côté herbeux à 3-4 kilomètres du dernier village. La main aperçue, c’était un pouce tendu. Dans le noir, sous la pluie, à 22h, après une butte dans une ligne droite sans dégagement pour s’arrêter. Je ne suis pas si pressé de rentrer, finalement, et fais demi-tour un peu plus loin. Personne n’aura le temps de s’arrêter pour les prendre. Au mieux ils marcheront encore une bonne heure et demie. Au pire, ils vont finir sous un pare-chocs. Deuxième demi-tour juste derrière eux, je les embarque, mal rangé, en feux de détresse, sous la pluie. Ils n’ont pas 16 ans. Ni lui, ni elle.

Ils ne voulaient pas rester avec sa mère à un loto quelconque, ils avaient décidé de rentrer, et le pote qui devait les emmener était déjà sorti alors ils sont partis à pied, et plutôt qu’attendre au rond point, ils ont commencé à avancer. Depuis une heure, en blousons et pantalons sombres. Et avec aucune idée de ce qu’ils risquaient, mis à part un “ils foncent les gens sur cette route”. Oui. Exactement. Le plus mauvais plan “stop” que j’aie jamais vu. Je les pose plus loin.

L’averse redouble maintenant, et dans la radio, une voix pleine de sourires illumine l’habitacle. Sur inter, on interviewe Mory Kante, un griot célèbre à la voix fleurie. C’est fou comme certaines voix semblent habitées, rieuses, imaginaires, une voix à s’asseoir par terre pour écouter la suite des aventures passionnantes dont on ignorait tout juste avant. Son récit est pétillant, roulant comme des galets dans le lit d’un ruisseau, chantant. Le griot, c’est l’apogée du “participe-présent”, dans le plein sens de ces deux mots. Il raconte le Mali, l’empire Mandingue, la place de chacun, le rôle des griots qui sont comme… le sang. Le sang connaît mieux que personne tous les organes. Il est du corps et le sait au mieux, et sans ce sang, pas de vie, pas de corps vivant. Le griot, c’était le sang de l’Afrique, le liant connaissant et chantant qui reliait tout le monde.

L’image me semble si parlante en ces périodes anniversaire de concile. Il nous faut étendre la métaphore paulinienne. Si le monde, si la création toute entière doivent être en Christ, alors les chrétiens ne sont pas nécessairement tant des “membres”, mais pour le monde “le sang”… Le sang qui connait chacun des organes et des membres, le sang qui passe au cœur pour être envoyé, qui puise dans les poumons de la grâce de quoi alimenter tout le corps, qui reçoit non pour lui mais pour les autres, qui lui apporte les protéines de la Parole, qui se charge d’emporter peu à peu les scories du monde pour qu’il en soit purifié… Il a le devoir d’aller partout, de relier. Certes, l’Esprit a bien d’autres manières de vivifier le corps tout entier… Mais notre vocation, c’est de recevoir la grâce pour la laisser rayonner dans chacun des endroits que nous traversons. Ne vous leurrez pas, le sang n’est rien seul, mais, il est porteur d’un trésor dont tout le corps a besoin.

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