vendredi 17 août 2012

petit traité de légèreté montagnarde

chaque soir, depuis le balcon, la même vallée,
la même chaise pliante que j’ai défoncée sans faire exprès
usée dans sa fatigue, manque de ménagements, 
parfois un livre, une BD, de la musique, ou rien
de l’air et de la lumière.

2012_07_14-26 la rosière
et sans doute, chaque soir, presque la même photo,
mais ajustée différemment suivant la couleur de l’ombre.

Et aux soirs grisâtres, en demie teinte, les monts les plus lointains s’allègent,
la pierre s’aère, le rocher, de près en loin, avale la lumière et se pastellise.

Blogdavidlerouge-6
Bizarrement, comme dans ma foi, ce sont les nuages, bien moins consistants, qui me semblent les plus sombres.

Blogdavidlerouge-5

car l'ombre, vois-tu, est un voir qui ne dit rien. Elle l'est dans la lumière. 

et j’oublie que si l’on se penche un peu plus près,
si l’on marche un peu, un tout petit peu, et qu’on s’abaisse,
le roc, gravi, n’est plus sa massivité,

mais …

Blogdavidlerouge-2

dimanche 12 août 2012

des ampoules parce qu'on n'est pas des lumières

Je crois que je marche comme un parisien. N’entendez pas par là que “je la ramène tout le temps”, ou que “je sache tout mieux que quiconque” ou que “j’aie payé un équipement hors de prix et complet au vieux campeur”, non, ni moins que “j’aie garé ma voiture comme un sauvage”, ou que “je trouve charmants ces paysans qui ramassent leur foin, c’est joli la montagne, mon brave, tous ces gens qui vivent en week-end”, non plus. Non, simplement, en montagne, je marche toujours comme sur un trottoir, trop vite, et finis toujours essoufflé à la moindre dénivelée. Peut-être pour rester dans le temps indiqué par la carte “pour un bon marcheur”, peut-être pour ne pas arriver trop tard en haut, déjà que je ne suis parti, mollement que sur le coup de 10h. Toujours est-il que je marche un poil trop vite, et que j’avale les dénivelées dans la moyenne montagne pour cette balade. Au petit pont, sur le torrent imprévisible succède la forêt, dans les lacets carrossables, puis au-delà du dernier chalet d’altitude, plus rude face à la pente. Le sentier se resserre, légèrement indiqué, mais marqué des crampons de mes prédécesseurs. ça grimpe dur, mais on reste au frais, jusqu’à ce que les résineux s’espacent.

Cela fait deux heures que je marche, et je me dirige moins vite vers la première barre rocheuse. Il y a longtemps que la forêt est passée, encore une bonne heure et je serai là haut. Sur le bec rouge, la destination de la “balade”, et il fait chaud. Mis à part le sentier et quelques panneaux de loin en loin, comme à 2048m tout à l’heure, on ne voit plus beaucoup de traces de la vie humaine. C’est un peu plus la montagne, celle qui n’a que le ciel comme frontière. L’effort, au delà du quotidien, un poil et une suée plus haut. Au fil des heures, les métaphores spirituelles de la montagne ont refait surface. L’image est rabâchée, usée presque à force d’être parcourue : l’effort, l’altitude, le chemin à choisir en connaissance de cause, la pondération, l’élévation, le temps, les crevasses cachées du bas mais qui prendront du temps à contourner, là haut, quand on ne verra plus le sommet…

Tout concorde. Le désir du sommet, le combat de l’effort, le sentier des prédécesseurs à ne pas quitter. J’y suis, dans cette montagne des alpinistes de la foi. Seul, au delà du monde des hommes. Quand surgit, au revers d’une bosse, les ruines d’un chalet d’alpage. Si haut, énorme, construit. Dans ces altitudes qui sont mon exploit du jour, d’autres ont habité, demeuré. Je ne suis pas si haut finalement. Le monde est toujours grand pour le débutant. Certaines hauteurs ne sont que campement pour d’autres, le lieu de leur quotidien.

Pan dans le nez. Comme dans la prière. Parfois, on est heureux d’un temps passé avec Dieu, une retraite, une consolation, et au détour d’une oraison, ou d’une lecture, on découvre que le ciel où l’on croyait être ouvreur de voie est le champs quotidien de celui qui aime la montagne, et lui a donné sa vie.

La métaphore en berne, j’attaque les derniers sursauts du terrain. Chaque barre rocheuse ressemblait au sommet. Elle n’ouvre que sur une nouvelle étape. Pierrier, Névé, sentier dodelinant entre les rochers. Une heure plus tard, c’est finalement le sommet. Et le paysage qui était fermé sur cet unique but s’ouvre tout à coup, majestueux, sur les sommets et vallées alentours, plus hauts, plus profonds, plus acérés, se répondant les uns aux autres. Et le vent cingle tout à coup, les nuages sont accrochés sur quelques sommets plus hauts, il faut avaler le pique nique assez vite, caché dans une anfractuosité, sous la croix plantée là.

Parce qu’en haut, au bout de ces efforts pourtant conséquents, à la frontière du ciel, on trouve une croix, plus haute encore. Une croix qu’on n’aurait jamais pu porter.

et puis il faut redescendre. Comme Pierre de la montagne de la transfiguration, parce que ce n’était pas encore le moment de la croix, la croix qu’on ne choisit pas, le temps de la vie demandée et donnée. Pas encore temps pour le ciel… Mais simplement, après quelques heures d’effort pour les articulations dans la descente, heures de souplesse, ce sera le temps de la mémoire, mémoire de la terre vue d’en haut, pour transfigurer le regard. De toutes façons, d’autres habitent plus haut. De toutes façons, passer par la croix sera objet de son don, de sa grâce. Plus tard. En attendant, récupérer… pour découvrir d'autres sommets

métaphore à la con. Clignement d'œil

mardi 7 août 2012

comme de l'eau et du feu sur de la pierre

Devant moi, du roc et du bois.

du bois de cercueil, joliment travaillé avec des visseries patinées, des poignées du même acabit, un voile qui cache les pieds de mauvais métal, et pas mal de fleurs, mortes pour la plupart elles aussi, coupées en couronnes, décorées de ruban. Tout est arrivé là, amené par un ballet millimétré d’hommes en costume gris et à la cravate assortie, grise, ou violine, un ballet qui porte, qui salue le corps d’une légère inclination au signal : “messieurs”. De la componction chorégraphiée d’hommes aux bras lourds. Parfois même, c’est bien fait. Mais reste le bois, et le sticker rouge, ridicule, de la police. Du bois

et juste derrière, de la pierre, massive, brute, souvent, résistante toujours.
Le gros bloc de granit du fils, visage tendu, rugueux, d’un bloc tremblant par moments, inabordable, pogne fermée, broyant les doigts d’un autre, d’une craie plus friable, qui s’effrite sous l’eau salée des sentiments qui l’assaillent. On l’appellerait mollasse, si ça ne prêtait à confusion.
Et l’argile imperméable, fermée, sans eau ni prise de cette femme qui toujours regardera ailleurs
le grès sillonné de pluie, raviné, qui tient à peine, le tuf qui s’effrite, la jaspe qui affleure, colorée, mais fragile, et le silex coupant de celui qui n’a pas digéré, depuis si longtemps avant, et qui toise la religion d’un regard d’acier, sans parler des roches molles, presque liquides, qui ne se raccrochent à rien.
Et derrière, le pierrier, instable, divers, de ceux qui sont venus.

Et dès les premiers mots, je sais que je n’aurai qu’une parole qui effleurera le bois pour aller résonner dans la pierre.
et le silence me répondra. Souvent, en tout cas, ils ne sont que peu à dire, quand bien même ils les connaîtraient, les dialogues liturgiques auxquels je les invite. Mutisme du notre père tu, signe de croix à peine esquissé, bloc massif de regards fuyants pendant l’homélie. Ils sont bruts de douleur, rarement aérés de foi ou d’espérance. Ils sont atterrés, et lestent tout.

Généralement, on obtient qu’un, plus léger, plus proche, plus touché vienne allumer les cierges près du cercueil. Mais ils refuseront de lire. Sauf des mots de leur part, des mots trop lourds impossibles à dire sans choir.

Des chrétiens sont là, qui lisent, répondent, mettent des mots sur l’espérance, rappellent en mots choisis, équilibrés, la vie du défunt, chantent. Parce que sinon planerait un silence de mort. Celui dont on n’a pas besoin.

Il faudrait un burin, ou une mer, un torrent de tendresse pour faire crier les pierres, les faire prier. s’accrocher dans l’homélie sur un accroc de texte, sur un éclat de la nécro pour frayer dans le massif de la pierre un espace où résonnera une parole d’espérance, une parole de vie, une parole de fidélité, d’un amour qui ne sait s’arrêter.

Parfois, leurs histoires ont croisé la grande histoire : ils se sont rencontrés dans un camp de travail, elle était ukrainienne, lui cherbourgeois, ils sont revenus, après la guerre, d’Allemagne, et ont continué à s’aimer. Il aura fallu un de Gaulle pour permettre leur mariage, et lui, les enfants, petits enfants sont là, de pierre (il est sourd comme un caillou) autour de son cercueil de bois. Petite histoire dans la grande. Et la grande histoire du Christ ressuscitant de la mort vient surgir dans leur petite histoire de famille lestée de chagrin, mais ils ne peuvent encore le savoir, pas encore le voir. Ils sont encore la pierre du tombeau.

Parfois, son histoire était plus petite, elle était là, fidèle, aimante, auprès de ses enfants, avec force amour, persévérance, petits métiers et quelques accrocs. On n’oubliera pas les accrocs parce que la fidélité n’est pas panégyrique. Il faut vivre pour elle, par elle, avec elle. En communion. “vous comprenez qu’elle attend de vous que vous viviez?”, parce qu’elle vit, je vous le dis, contre toute évidence.

Parfois la haine a enflammé les familles, parce que la mort remue la vase, parce que le mal était fait, et les mots de l’espérance voudraient polir les arêtes acérées…

Parfois la mort est venue trop tôt, et tout le monde est pétrifié, de près ou de loin, par le mal si visible.

Parfois le mort est seul.

Souvent, ils sont plusieurs qui l’ont connue. Les proches, oui, mais aussi les voisins, les relations, ceux qui n’oublient pas d’être là, mais qui n’osent pas plus laisser respirer l’espérance. Je ne comprends pas vraiment ce qui les empêche de s’avancer pour recevoir le corps du Christ quand l’eucharistie est célébrée, ce qui les pousse à égoutter le goupillon dans le bénitier avant de tracer approximativement deux gestes sur le cercueil, ce qui pousse à laisser quelques centimes pour la forme quand on a donné des dizaines d’euros pour les gerbes mortes, ce qui pousse au silence mutique quand il faudrait dialoguer, à plier la nuque, à rester de marbre devant le bois, je ne comprends pas, comme un marcheur qui ne sait pas lire le pierrier dans lequel il s’aventure, à quelques cairns près.

Quelquefois, la parole touchera, sans faire pleurer, éclaire, étincelle dans quelques regards quelques instants. Ce n’est pas un feu de longue haleine. Je ne crois pas qu’on se convertisse près d’un cercueil, quoi qu’on en dise. On choisit le Christ Vie, on se laisse aimer par lui, pas par la peur de la mort. Il faudra d’autres pas que beaucoup, presque tous ne feront pas. Ils laisseront s’enfouir la pierre.

Et plus tard, quand la brèche ouverte par la Parole, quand l’espérance permise par la prière, quand le Christ qui a été présent à leur douleur persévèrera dans sa tendresse, ils pourront choisir de le suivre, de laisser la lumière transfigurer l’albâtre.

Plus tard, sur ces pierres, il bâtira son Eglise.

Pour l’instant, je n’ai devant moi que bois, et dureté de la pierre.

69193759_p

PS: Si personne ne pose les paroles d'espérance et de choix de la vie quand la mort vient frapper, alors on mettra de la mélasse autour des tombeaux, rappelant vainement et pétrifiés le passé, et personne ne construira rien sur ces rochers mazoutés.