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samedi saint, travail d'espérance

 

Plus j’'avance dans l’'expérience chrétienne, plus le samedi saint, journée apparemment sans événements, m'’apparaît comme un temps liturgique, ou plutôt a-liturgique, tout à fait essentiel. Ce n'’est évidemment pas un hasard si une telle journée se trouve au milieu du triduum pascal qui, lui-même, est le coeœur de toute l’'année liturgique.

Du point de vue anthropologique, il est très signifiant que la temporalité chrétienne mette en son centre une sorte de confrontation au vide. Cela signifie qu'’elle juge essentielles les expériences de l'’absence, de la perte et du deuil. Expériences sur lesquelles les penseurs contemporains ont attiré, parfois à 'l’'excès, l’'attention. La perte et la désillusion, disent-ils, sont fondamentales pour le processus d'’humanisation. Ce sont elles, entre autres, qui permettent au petit d'’homme, après une courte période structurante d’'illusion intense[1], de devenir peu à peu un être de parole prenant sa place dans les échanges sociaux[2]. Perdre le mode d’'attachement aux premiers objets d'’amour et les images illusoires de soi-même ou d'’autrui afin de trouver des relations qui, intégrant bien le réel sous l'’égide d'’une alliance[3], sont sources de paix et de joie, telle est la logique qui anime toute existence humaine digne de ce nom.

Vu sous cet angle, le samedi saint se présente comme une période de deuil. Mais il s’agit d’'un deuil peu commun, car chacun, en ce jour, est confronté de façon terrifiante à la perte. Les grands compositeurs de musique l'’ont parfaitement compris. Par exemple, les plaintes déchirantes, sur fond de ténèbres, que nous fait entendre le Stabat Mater de Francis Poulenc traduisent, mieux que toute parole, le séisme qui frappe l’'entourage de Jésus. Tout semble atteint par la démesure de l’'absurde : une mère qui a assisté impuissante à la mort - une des plus horribles qui soit - de son fils supplicié; des disciples qui ont fui, voire trahi; des autorités religieuses qui ont considéré tout cela comme un juste châtiment... ! Et voici que la pierre du tombeau se referme, laissant chacun, dans le silence apparent de Dieu, face aux excès de douleur, de non-sens, et même de honte pour ceux qui ont été lâches. Ce samedi, jour de sabbat, conduit donc chacun à devoir élaborer un immense désarroi provoqué par de multiples pertes : perte d'’un être cher, perte d'’un « maître admiré », perte de certaines convictions religieuses que l'’on s’était forgées à son sujet, perte de la belle image de soi-même comme disciple fidèle... Aucun moyen, dès lors, de fuir devant ces trois évidences : oui l'’échec existe, oui la perversion de la liberté existe, oui la mort existe! Tout travail d’'espérance qui n'’intègre pas de telles vérités est par avance invalidé.

D'’un point de vue théologique, le samedi saint nous révèle un visage de Dieu qui est loin de coïncider avec celui que souhaitent nos désirs infantiles. Ceux-ci sont en quête d'’un Etre triomphant qui vient immédiatement effacer toute trace du tragique de la passion. Un Etre dont la présence s’impose avec une telle évidence qu’il n’est plus possible de douter, et même qu'’il n’est plus besoin de croire. Ce Dieu-là est un Dieu compensateur et surprotecteur. Or voici que la compassion de Dieu, révélée dans l'’Évangile, déjoue ce type d’'attentes. Elle ne conduit en rien à faire l’'économie du temps de désillusion et de deuil. Bien au contraire! Par le samedi saint, l'’espérance de chacun est profondément sollicitée en vue d'’un lent et difficile travail contre l’'absurde , en faveur de l’'accueil du Royaume.

Tout d’abord, chaque disciple est conduit à mettre encore plus de lucidité et de confiance dans sa relation à Dieu; notamment en faisant siennes, dans leur tension dialectique, deux des prières du Christ sur la croix : la première, « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'’as-tu abandonné? », qui, ouvrant grand les yeux sur l’'ampleur du drame, exprime la profondeur du questionnement existentiel, et ose formuler des reproches à ce Dieu dont le dessein parait soudainement obscur; la seconde, « Père, entre tes mains je remets mon esprit », qui est remise radicale de soi à Dieu, parce qu'on est sûr qu’il ne peut faillir à sa promesse.

Ensuite, puisque le travail d’espérance a toujours une dimension communautaire, il convoque chaque disciple à sortir de son isolement et à échanger avec d’autres pour essayer de trouver le sens de l’événement. C’'est ainsi qu’'en ce samedi saint, certaines lectures des Écritures, par trop conformes à des vues seulement «humaines[4] », s’effondrent. Inversement, des textes, comme ceux du Serviteur souffrant, prennent soudainement un sens nouveau[5]. Des paroles de Jésus, qu’on ne voulait ou ne pouvait pas entendre jusqu’alors, concernant son rejet par les anciens et les scribes (Lc 9,22), reviennent à la mémoire et commencent à s'’éclairer : tout cela ne serait-il pas l'’accomplissement de l’exode qu'’il avait dit devoir parachever à Jérusalem[6] ? Comme Marie, après la naissance de jésus, ne faut-il pas entrer encore plus profondément dans une méditation « symbolique[7] » qui permette d'’accueillir du sens là où n'’apparaît que l’'excès du mal ?


Bref, c’'est à une conversion du coeœur que les disciples sont appelés par le silence de Dieu et par le vide de ce sabbat. Ils doivent découvrir encore plus, dans l'’Écriture, la logique de l’'agapè qui « crucifie » (1 Co 1, 18-25) les images du Dieu Sauveur surgies des vues par trop « raisonnables » de la seule rationalité. Mais - le récit des disciples d’Emmaüs le montre à l’évidence - c’est là une tâche impossible pour des coeœurs obscurcis par le péché. Il faut la présence du Ressuscité qui ouvre à l'’intelligence de l’'Écriture (Lc 24, 32), ou la puissance libératrice de l’'Esprit (Ac 2), pour qu'’enfin les yeux puissent s’'ouvrir et accueillir la « folie du langage de la croix ». Alors, mais alors seulement, le travail de deuil du samedi saint peut vraiment, se transformer en travail de pâques.

X. Thévenot, avance en eau profonde, Paris, Desclée De Brouwer, 1997, pp. 92-95, que je cite ici intégralement, parce qu'il dit mieux que je ne pourrai jamais le faire des convictions profondes. Il faut posséder ce petit bouquin de Thévenot, chaque page est une respiration.
Photos d'une oeuvre de Fabien Meisnerowski, Samedi Saint, le passage des Ecritures à la Parole, fermé puis ouvert. Pour mieux découvrir le travail de Fabien, mieux vaut aller sur son site,
ici


[1] Dans les premiers mois de la vie, lors des interactions avec la mère « suffisamment bonne » (cf. les travaux de Winnicott).
[2] Pertes et désillusions sont même probablement à l’origine des principales distinctions de la grammaire, car c’est par elles que l’on apprend à faire la distinction « entre un objet que l’on manipule dans le travail : un il neutre, et un sujet que l’on reconnaît dans l’inter­action : un tu qui est un je pour lui-même, tout en sachant qu’il n’en a pas le monopole » (cf. J. -M. Ferry, Les puissances de l’expérience, T.1 1, Éd. du Cerf, 1991, p. 9).
[3] Voir, supra, « Le travail symbolique de Marie », P. 36.
[4] Cf. La parole de Jésus à Pierre : « Derrière moi, Satan. [ ... 1 Tes vues ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes » (Mt 16, 23).
[5] Cf. le Christ expliquant les Écritures aux disciples d’Emmaüs Lc 24, 27.
[6] Cf. l’entretien de jésus avec Moïse et Élie lors de la Transfiguration : «Ils parlaient de son exode qu’il allait parachever à Jérusalem » (Lc 9, 3 0).
[7] Cf. supra, p. 36 : « Le travail symbolique de Marie ».

Commentaires

1. Le samedi 7 avril 2007, 00:00 par Isabelle
Effectivement ! Et il dit ça drôlement bien en plus !!!! Merci de nous avoir partagé ce beau texte !
2. Le samedi 7 avril 2007, 00:00 par WidoW WidoW
Merci pour ces paroles de réconfort et d'espérance mon Frère... Belle et douce Fêtes de Pâques ;o))) Michèle
3. Le lundi 16 avril 2007, 00:00 par Amélie Heurtaux
De fait, il est fort. Tous ses mots traversent le livre, le coeur et l'esprit avec aisance et franchement, c'est plutôt chouette... quand on apprend à connaître, puis à aimer...thank's

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