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premier mai, c'est férié

Le ciel est blanc de nuées qui n'osent s'affirmer, le soleil chaleureux attise les couleurs et invite à flâner. Hier en réunion, aujourd'hui, premier mai, jour du muguet et jour où tout un chacun est sensé chômer au nom du travail. Les rues de Saint-Lô sont très calmes, les espaces publics passablement désertés. Sous le premier soleil de mai, la ville est comme en apnée. Elle ressemble à sa réputation, à l'exception de la pluie!

En plein après midi, je suis allé rendre mes derniers hommages au livre de François Cheng , L'éternité n'est pas de trop, dans le jardin qui jouxte la préfecture, en haut des remparts. J'avais emporté un bloc, le livre, mon appareil photo. J'ai choisi un coin d'herbe, et j'ai tranquillement attendu que le monde passe devant mes yeux. Tel Dao Sheng dans le vestibule, j' "observe les gens, [m]e demande ce qui les attire ici". (p. 249) Et ils passent, s'arrêtent, repartent, reviennent tels...

cette femme allongée, ses deux chiens batifolent autour d'elle, allant un instant narguer deux molosses, aux laisses carmin, qui ignorent superbement les provocations des petits roquets ("eh petit je suis le lion, allez, va jouer au ballon" leur aurait fait dire Fersen);

 

ces jeunes qui traînent pesamment leur désœuvrement, écoutant un rap assourdi par l'intermittence des oscillations de leurs corps. Ils se vautrent dans une pose négligée savamment travaillée, s'interpellent à coups de portables, hésitent à aborder l'une des deux jumelles qu'ils ont repérée, et finissent par bouger, vont, viennent, et avant de partir, négligemment crachent dans le sable où les enfants vont s'amuser;

les enfants, justement, qui jouent avec le sable et l'eau, commencent leur carnet d'adresse (moi, c'est Jessica, et toi ?), quémandent un aval maternel, ignorent un reproche, rient aux éclats, éclaboussent les autres, pleurent quand ils sont arrachés à cette petite société;

 

l'homme qui suit sa femme, avec elle s'assoit sur un banc ombragé, puis rapidement dit "Bon" en esquissant un mouvement. Elle répond "Déjà ? on est bien là, hein ?" il arrête son mouvement et soumet, timidement : "On peut aller plus loin". Il a raison, ils le feront, ... plus tard;

ces deux mecs, aux gants de pilote Ferrari, qui boivent virilement un coca et un sprite puis rivalisent de brio dans l'art de roter devant la nana qui rit à gorge déployée devant tant de virilité;

ces boulistes qui colonisent petit à petit chacune des allées. Ils ponctuent leur avancée de scores, de jurons, de cris ébahis à chaque coup insensé autour du cochonnet

ces touristes en quête affairée et dépitée du monument introuvable

 

ces couples commençants ou à commencer qui s'effacent discrètement quand le voisinage se fait trop pressant. Elle a fait attention aujourd'hui, sac coordonné aux chaussures noires à pois blancs, T-Shirt rose pimpant, chouchou assorti. Il est habillé gaiement aussi. ça doit être un signe.

ces vieux qui restent là, absorbant quelques calories, immobiles et silencieux... les seuls à être complètement passifs au milieu de ce conglomérat de loisirs juxtaposés.

le lecteur dans son coin d'herbe ensoleillé, qui relevant le nez de son roman, attrapant quelques couleurs du bout de l'objectif, voit Dao Sheng "s'intéresser aux gens pour eux même. Il s'applique à aviver en lui la sympathie dont il est capable, et il s'aperçoit dans la situation présente du bienfait que cela procure" (p. 265), et ça le fait sourire.

Il finit son livre, se lève, part. Et il commence à pleuvoir.

Commentaires

1. Le mardi 1 mai 2007, 00:00 par Amélie Heurtaux
Apprendre à observer... facile quand on a l'intuition d'un témoin au regard acéré, qui franchit les barrières naturelles des comportements. Surtout quand ledit témoin n'a pas conscience des ses fines et désarmantes facultés.

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