Ma grand-mère n'est pas en forme... ou plutôt elle l'a été toute sa vie, replète et rondouillarde, elle n'est pas du tout l'image d'Epinal de la mamie poule, qui choie ses petits lardons, les accueille à la maison, en leur préparant du riz au lait, dans une ambiance de guimauve. Aux enfants, elle demande "tchi qu't'a fait d'biô, a'ni?", le genre de question qui laisse coi le nourrisson hébété... Non, son truc c'est pas les bébés, elle compose autrement... Elle a choisi sa place dans un monde d'adultes...

On dit souvent que nul n'est irremplaçable, cependant elle l'est un peu devenue. Dans la paroisse, la Belle Hélène est de toutes les activités, donc elle a toujours été la copine des curés, avec une préférence pour l'Abbé Hélaine, forcément. Dans la commune, pour le jumelage, les personnes malades, l'entretien des tombes, à grands coups de 106 verte approximative, elle va et s'occupe de tout. Au point que pour ses 80 ans, pendant qu'elle accompagnait le car des alsaciens au Mt St Michel à son insu, on montait des tentes dans sa cour, grillait des saucisses, installait une pompe à bière... 150 personnes dont je ne connaissais qu'un tiers étaient venues lui dire merci, parce que c'est vraiment mieux du vivant qu'autour d'une tombe larmoyante. Elle est un peu un mythe, et à bouger de partout, on l'a surnommée le "petit fait-tout". Tout le monde a entendu parler de ce petit bout de femme, (ah oui, les femmes ne sont pas grandes par ici, 1,48m, ça va pas percher haut) mais ça ne l'empêche pas dans certaines grandes célébrations, de se tenir debout à côté des chaises du premier rang des officiels, où un galonné embêté finit toujours par lui laisser une place.

Depuis longtemps, elle n'a plus de mari, et n'en parle jamais; elle a tout reconstruit à la volonté, jamais ne se plaint, ou pas trop, elle va son chemin, dans sa grande maison mal chauffée. Parfois la santé la bouscule, mais ça l'a toujours fait. Jusqu'à ces derniers temps, une nouvelle maladie est venue la saisir, qui l'avait visitée de-ci de-là, discrètement, mais qui prend de la vigueur... une maladie de la volonté. Elle n'en a plus. Et la faiblesse la saisit. Elle ne sait plus vouloir s'en sortir et tout le noir de sa vie qu'elle tenait emprisonné en dessous resurgit brutalement. C'est une maladie insaisissable que la dépression, une de ces maladies qui fourbit lentement ses armes en vous dépouillant des vôtres, tout en distillant la honte des faibles et des lâches.

Les médecins font leur travail et peu à peu, ma grand mère apprend à se situer dans son nouvel univers. Reste à construire un nouveau monde. Ces maladies rendent caduques les bondieuseries en forme d'éloge de la souffrance ou de la faiblesse. Cette dernière n'est pas qu'un dessaisissement, ou un placebo pour les non-désirant, elle peut être une ruine de la personne, quand elle s'impose, vous dépose, vous perd.

La faiblesse des uns apprend aux autres à ne pas abuser des belles et roses idées, et à réorganiser leur univers en dehors de ce contexte de force. Quelle est la place de ceux qui ne peuvent pas la prendre? Dans tous les cas, retenir ses mots. de la retenue pour ne pas être grossier.

"Croire au soleil quand tombe l'eau."
Louis Aragon, Le Fou d’Elsa

Commentaires

1. Le vendredi 29 février 2008, 00:00 par Michaël H
Toute ma plus profonde et plus sincère affection , transmet bien de ma part à ta grand mère le "petit fait tout" toute ma chaleur humaine , toute ma générosité de coeur , embrasse ta grans mère de ma part très chaleureusement je partage et je m'associe a ta peine , je souhaite de tout mon coeur qu'elle reprenne confiance en elle
2. Le vendredi 29 février 2008, 00:00 par Cécile LEMAIRE
Quel beau témoignage qui nous rejoint si fort. Nous, à l'image d'un Dieu qui souffre qui est faible et puis tout ça, ça saute quand on est malade, quand on a cette maladie de la volonté... ne reste rien... à peine l'essentiel...
3. Le vendredi 29 février 2008, 00:00 par NO NAME
Très joli...
Les personnes en détresse ne demandent rien. Mais elles ont bien souvent besoin d'attention, de sentir qu'on a envie de passer du temps avec elle, partager leurs douleurs...
Beaucoup de courage à vous, pour accompagner votre grand mère à travers cette épreuve...

"Même notre propre douleur n'est pas aussi lourde que la douleur coressentie avec un autre, pour un autre, à la place d'un autre, multipliée par l'imagination, prolongée dans des centaines d'échos."
Milan Kundera, in "L'insoutenable légèreté de l'être"
4. Le vendredi 29 février 2008, 00:00 par Claire
Quelle est la place de ceux qui ne peuvent pas la prendre ?  "L'en-bas de l'en-bas" de M. Bellet.... construire n'est pas toujours possible et il faut beaucoup d'humilité pour y consentir.  L'autre est une parole de Dieu pour moi.  Il est présent en lui avec tout ce qui peut nous échapper, nous contrarier, nous fatiguer, nous blesser, nous heurter. Comment l'ignorer et avoir l'illusion de le voir dans le Saint Sacrement, pour moi la vraie présence réelle elle est là aussi dans tous ceux de l'en-bas de l'en-bas, ces contemplatifs qui nous apprennent à aimer.
5. Le vendredi 29 février 2008, 00:00 par bébé54 bébé54
ça donne beaucoup à réfléchi ce joli texte
6. Le vendredi 29 février 2008, 00:00 par David
il y a aussi des gestes qui ne se posent pas, aussi, Guîta, la pudeur, la pudeur...
et il y a des choses qui passent autrement, ne serait-ce que parce qu'on est prêtre...
elle est comme ça. moi aussi. c'est comme ça.
7. Le vendredi 29 février 2008, 00:00 par Guîta -Shakti
Il faut aimer, être  tendre, très démonstratif: auprès d'une grand-mère, l'affection des petits-enfants est presque plus importante que celle des enfants.
8. Le vendredi 29 février 2008, 00:00 par Romy
 
9. Le vendredi 29 février 2008, 00:00 par David
je ne savais pas si je voulais mettre ce texte en ligne... mais l'article de frappat, , enfin vous comprendrez.
10. Le samedi 1 mars 2008, 00:00 par manucolomb​ani
J'aime David, quand l'humanité prend le dessus sur le prêtre, quand la réalité fait dire "allez, stop, là, on ne joue plus, c'est du vivant, c'est du qui souffre, c'est du fragile, ce ne sont pas des mots qu'il faut, mais de l'amour, même si ce n'est pas celui de Dieu" ... enfin, j'espère que vous me comprenez.
11. Le samedi 1 mars 2008, 00:00 par David
je suis très sensible à la sympathie de tous les commentaires qui ont été laissés ici, merci à chacun... ce texte a été écrit il y a quelques temps déjà, (ce blog n'est pas un journal intime, mais un regard sur des événements) et la grand mère reprend du poil de la bête. La question du moment est moins celle d'une compassion à montrer qu'une autonomie à redonner, à sa juste valeur. Et certaines personnes ne sont pas du genre à se laisser dicter, même avec des mots doux, ce qu'elles doivent faire ou penser. Pour des raisons de parité en cette période d'élections, il faudrait parler du reste de la famille... mais bon, ça va finir par être long.
pour ce qui est des gestes, des mots, et tout ça, je reste très marqué par l'Abbé Pierre (si, si, le premier qui doute, je le ...) qui, face à un homme perdu dans la rue ne lui donnait pas d'argent, ne faisait pas la charité de sa richesse, mais lui disait qu'il avait besoin de lui, lui permettait de se relever, lui donnait une dignité. Quand c'est possible, c'est un bel acte de foi en l'humanité.
12. Le samedi 1 mars 2008, 00:00 par Guîta -Shakti
David, la pudeur n' arien à voir avec le fait d'être prêtre.
13. Le lundi 3 mars 2008, 00:00 par fred
"Il advint qu'un beau soir l'univers se brisa,

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