T'écrire, quelle étrange chose ! Écrit-on à cette part intime de soi, à ce qu'il y a de plus profond en soi, comme le dit si bien Etty Hillsum, et que par commodité certains appellent Dieu ? Eh bien soit! Écrivons à ce dieu intérieur que chacun porte en soi.

Il faut d'abord lever cet affreux malentendu. Je n'écris pas à un dieu extérieur, lointain, perché dans les étoiles. Un dieu qui peut tout, qui voit tout et qui sait tout. Ce dieu-là, je n'y crois pas !

Il m'a fallu un certain temps pour devenir enfin athée. Car enfant, je craignais ce dieu tout-puissant. Je Le priais tous les soirs pour obtenir Son pardon et Sa protection.

Dans mon catéchisme d'enfance, on Le représentait furieux, le bras tendu, bannissant Adam et Ève hors du paradis terrestre. Je les revois, les pauvres ! cachant leur nudité, morts de honte, la tête cachée sous leur coude levé pour se protéger des foudres divines. Cette image terrifiante m'a longtemps poursuivie. Heureusement l'intelligence des uns, l'écoute des autres m'ont aidée à me délivrer de ce faux dieu dont j'ai essayé par la suite, à mon tour, de libérer les autres. Que de dégâts il a fait ! Que de culpabilités, que d'élans de vie abîmés, que de pensées tordues au fil de la perversité, quel mal tourné contre soi ou contre les autres!

Je bénis tous ceux qui - hommes, femmes, textes ou lieux sacrés - m'ont aidée à découvrir que Tu n'as rien à voir avec ce démiurge. N'es-Tu pas notre vie la plus intime, notre source la plus secrète, et en même temps cette présence qui nous enveloppe et nous porte ? N'es-Tu pas cette joie et cette force de rayonnement qui parfois nous traverse ? Mais aussi cette soif d'amour que l'on capte si souvent dans le visage d'autrui, quand il nous apparaît sans masque, dans son authenticité, dans son extrême vulnérabilité ?

Je bénis ce vieux moine, frère Roger, qui ne fait pas de grands discours, mais en quelques mots si simples invite les jeunes de Taizé à écouter « la musique silencieuse ». Je bénis ce prêtre suisse, Maurice Zundel, qui a osé dire un jour: « Ne parlez pas trop de Dieu, vous l'abîmez! » et encore: « C'est dans le silence que nous pourrons respirer la présence de Dieu. » Je bénis ce beau texte de l'Inde védique qui parle de Toi comme d'un « ami sublime ».

Je bénis ma rencontre avec le désert, car c'est là, m'a-t-on dit que Tu parles au coeur de l'homme. Il m'est arrivé, en effet, plus d'une fois, d'avoir la surprise de me sentir portée par Ta présence vivante, au coeur de cette immensité de sable, dans le silence si particulier de la nuit saharienne.

Je bénis certains regards de mourants, si profonds, si intenses, si pleins de vie, alors même qu'ils allaient s'éteindre. Comment alors ne pas être sûrs que la vie est plus forte que la mort ?

Ma vision de Toi se précise chaque fois que je tiens un tout petit, abandonné avec confiance dans mes bras, chaque fois que la main d'un humain blessé par la vie cherche la mienne.

Je Te vois dans tout ce qui m'émeut. La beauté de cette voix de moniale qui s'élève fragile et pure sous la voûte romane de ce vieux monastère. Le murmure de deux amants, assoiffés d'échanges sur ce banc de rocher, la nuit tombée devant la mer. Cet air de bonté qui traverse le visage de l'être aimé quand il taille ses roses.

Mais Tu es là aussi dans la petite main délicate de l'enfant qui vient soulager l'épaule douloureuse de sa mère après une chute de ski. Dans le cri du coeur de cette jeune femme, qui promet de ne pas abandonner ses parents quand ils seront vieux et malades.

Tu es ce dieu d'amour, lui-même assoiffé d'amour. C'est Toi que l'on console, chaque fois que, dépassant nos propres désespoirs, nous consolons les autres.

Marie de Hennezel, Psychologue, écrivain