Un prof de philo que je côtoie de temps à autres me confiait, il y a peu, qu'il voyait une réelle évolution parmi les jeunes qu'il maïeute depuis pas mal d'années. Ayant passé moi aussi par ses très larges paluches, il y a fort longtemps, je l'écoutais avec attention. Grâce à lui, j'avais appris me méfier du "on dit" et du "on pense" et à me plonger dans la pensée d'auteurs, et dans les réflexions argumentées pour mieux penser... Alors peu à peu, les illusions de l'opinion tombaient au profit d'un "ben finalement, je ne sais pas vraiment pas quoi penser, va falloir reposer la question!". La grande évolution, selon lui, n'est pas dans l'opinion de départ, mais à la fin du parcours, après moult argumentations savantes et passionnantes, le point final des élèves est désormais: "enfin c'est ce que vous pensez vous, moi j'ai mon idée, et vous devez la respecter..." Parangons de l'opinion, vous n'avez comme mesure que vous-même, alors que votre génie pouvait consister à digérer et réarranger les idées plus fondées d'autres, en une cuisine personnelle et originale.

Je ne crains pas de le dire, à l'aube de l'ère de l'autosuffisance intellectuelle, quoique ce mot soit largement surévalué, j'ai rencontré, tout au long de mes études, des hommes qui m'ont profondément marqué par la qualité de leur réflexion, par l'art de le transmettre, et par la nature même de leur démarche.
La souplesse de l'écoute et la douceur de la sagesse non péremptoire de Michel Guittet m'inspire tout autant que la finesse de l'analyse mâtinée de littératures éclectiques de Robert Scholtus, un pasteur supérieur de séminaire, à la plume sûre. Il faudrait dire un mot aussi d'un clerc obscur, directeur de l'institut supérieur de liturgie, Patrick Prétot, bénédictin qui m'a ouvert à la théologie pratique, théologie qui essaie de discerner l'action de Dieu dans l'action de l'Eglise en vie... toute une école.

Point de volonté de plagiat ou de soumission dans cette reconnaissance, mais je leur dois d'ouvrir un chemin pour penser, et de m'aventurer, claudiquant, là où ils avancent à grands pas.

Sans doute me faudrait-il aussi, dans l'écriture, reconnaître de grands maîtres dont la plume leste et célèbre aurait pu donner à la mienne le sens des pleins et des déliés... mais la littérature, grande, belle et lagarde et michardesque m'a longtemps fermé ses portes, apeuré dans une culture atrophiée, par les ouvrages d'envergure, je ne pouvais lire, ni écrire...

Les textes qui me viennent spontanément sortent de petits romans, de chroniques, de chansons, que je pourrais réciter tant je les ai goûtés... En allant au ski cet hiver, je me suis rendu compte que je fredonnais tous les morceaux de Brel qui passaient en cd, mais il en va de même pour pas mal de pompes de Brassens comme ces "quand ils sont tous neufs, qu'ils sortent de l'oeuf..." que j'écoutais à fond pendant mon séjour balinais, les soirs d'énervements, tout en répondant aux jeunes interloqués, que oui, c'était un beau cantique marial.

Desproges et ses chroniques de la haine ordinaire dont je me repais fort souvent, Brel, Brassens ont déposé dans nos mémoires les mots que j'aimerais tracer, saisir, frapper (sur un clavier) et mon ignorance crasse de toute forme de poésie se doit de reconnaître une filiation plus musicale, simple, ou un peu boboïsée, après les Cabrel, Renaud, Perret de mon enfance, pour puiser dans les textes des Têtes Raides, Juliette, Delerm, Fersen, Cherhal, Bénabar, Alexis HK, ou le sombre mais délicieux Vincent Baguian, aux textes noir de jais, sinistres, mais bien tournés. Je lui dois de ne pas savoir écrire simplement ce qui est simple, mais de tourner autour du pot comme il le fait (mieux) autour du mot.


J'aimerais beaucoup t'écrire des chansons d'amour,
sans jeux de mots ni fleurs autour.
N'user que du vocabulaire ordinaire,
des petites phrases de tous les jours.

Ça me plairait d'oser te dire sans détour
le temps qu'il fait, le temps qu'il faut... pour
Poser mes deux pieds dans le plat,
être un peu lourd. Savoir enfin manquer de tact.

Ça parait simple comme bonjour,
simple comme tout.
Ça parait simple comme la vie ne l'est pas :
je garde ça pour moi.

J'aimerais bien oublier la diplomatie,
qu'enfin ma langue se délie,
et balancer au moins une fois dans ma vie
les sous-entendus, les non-dits.

J'aimerais bien écrire sur les murs de nos villes
un peu du mal que je me donne
pour dissimuler sous des effets de
styles
ce qu'il me reste d'honnête homme.

Ça parait simple comme bonjour,
simple comme tout.
Ca parait simple comme la vie ne l'est pas :
je garde ça pour moi.

Et pour te dire le fond de ma pensée,
si je tourne autour du mot,
c'est que mes "je t'aime" pourraient bien te blesser...
La vérité, c'est parfois trop...

dissimuler sous des effets de style ce qu'il me reste d'honnête homme... Si je ressors ses petits textes, c'est que j'ai découvert un dernier album dudit baguian, toujours aussi sombre et désabusé, mais abusant des champs lexicaux verdoyants!

Commentaires

1. Le jeudi 22 mai 2008, 00:00 par David
il faudrait parler de ceux comme Fred qui ont ouvert cet espace d'écriture. Sans eux, je n'aurais jamais osé!
2. Le vendredi 23 mai 2008, 00:00 par Guîta -Shakti
autosuFFisance!
3. Le vendredi 23 mai 2008, 00:00 par NO NAME
Par ce texte,  vous pensez provoquer un effet maïeutique et obtenir de grandes dissertations sur notre propre façon d'écrire....
4. Le vendredi 23 mai 2008, 00:00 par David
ah merci Guîta, d'avoir osé le commentaire, je pariais sur aucun, comme les billets un peu philo et longs savent taire les réactions. Je me réjouis que vous ne soyez pas autosuffisante, car c'est un mythe que cette intelligence qui ne se partage pas.
écrire parce que Fred, Desproges, Baguian, les têtes raides plus que Chateaubriand ou Hugo, voilà ce qui pourrait ressortir, sans honte de ce billet. Mais le choix de la chanson a pour but d'avouer une faiblesse, je ne sais pas faire simple... il me faut moi aussi tourner autour du mot. Sans brio et dans l'embrouillamini parfois, mais on ne se refait pas.
mais vraiment merci Guîta d'avoir relevé la plume que j'avais jetée ainsi en l'air!
5. Le samedi 24 mai 2008, 00:00 par NO NAME
et je savoure en écoutant Vincent Baguian... Brel, Brassen, Cabrel, Renaud, bien sûr, mais les Têtes Raides,  Bénabar, Juliette, Delerm, Fersen, vous m'étonnez !  Mais j'ai l'habitude, remarquez, d'être étonné. Des goûts excellents ! Il n'y a que Bénabar, je n'accroche pas, je ne sais pas pourquoi  !
Il faudra aussi un jour que je fasse un article pour tous les auteurs et chanteurs à qui je dois tant ... Plus tard, quand  je saurais écrire comme vous !
6. Le samedi 31 mai 2008, 00:00 par Vivie
Bonsoir David
7. Le vendredi 22 juin 2012, 13:05 par Isabelle

"Parmi les jeunes qu'il maïeute depuis pas mal d'années".
C'est superbe! Bravo!

8. Le samedi 29 septembre 2012, 17:10 par doudette

où je réalise que nous avons plusieurs références communes...

9. Le samedi 29 septembre 2012, 17:35 par David

je suis content que tu aimes Michel Guittet, Robert Scholtus, et patrick Prétot! :D (tiens d'ailleurs, il devient quoi Robert Scholtus? #nonewsgoodnews)

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