C'est le soir et je ne suis pas chez moi ;

Ça arrive de temps en temps, plutôt pendant l'été, un camp, une balade, des vacances, une absence... Pas mal de variantes sont possibles, avec des amis, ou seul pour quelques jours, toile de tente, dortoir, clapier de montagne, chambre d'amis ou familiale, moquette de salle paroissiale...
Dans ma besace, quelques fidèles tout de même, une Bible, un bréviaire, une boîte à messe dans le coffre, quelques bouquins cet été (Pennac et ses chagrins d'école, Corto Maltese, Les braises de Sandor Marai, Bulles et Nacelle, un Baricco, le dernier Delerm...), Brel et Brassens pour les oreilles, Valse avec Bachir pour le plaisir.

non seulement ça nous arrive, mais on est même sensés le faire... elle est pas belle, la vie?

Parfois incognito, une (trop) discrète croix en bois, péquin d'assemblée dominicale, ou un anonyme sac à dos de randonneur, parfois plus visible, avec un groupe de jeunes, ou dans une église où je me retrouve à présider. C'est arrivé une fois ou l'autre, cet été, pour éviter à un prêtre de longues heures de voiture en montagne, ou...

pour la joie de célébrer avec un prêtre qu'on ne connaissait que par ses écrits, pour habiter le lieu de sa vie, et vivre avec lui l'eucharistie. Aux débutants et négligents (j'alterne entre les deux) l'omission récurrente de se faire préciser le nom de l'évêque avant la célébration (et blam, un blanc, un chuchotement), et la politesse de laisser lire l'Evangile.

Il arrive même dans ces moments là qu'on tombe sur un texte inconnu, un inouï. A la question habituelle des premiers cours de caté de savoir si on a déjà lu toute la Bible, une pirouette sur le caractère rébarbatif de certaines listes législatives ou généalogies sauve bien souvent la face, et la certitude que la liturgie nous fait fréquenter tout un joli parcours sauve l'amour propre de l'aveu d'impasses qui feraient rougir un élève de terminale à deux heures du bas. Sauf que finalement, il y a bien des trous dans la Bible de la Liturgie, même en trois ans, et les célébrations particulières se chargent de miter le reste de trous sympathiques.

Plus question alors, sur un texte inconnu, de sortir une mini homélie du chapeau, notamment quand, à Dijon mercredi on tombe sur ce texte ci:

Livre des Juges 9,6-15. 
ah ça, les buissons d'épine, on sait jamais où ça vous mène!Tous les notables de Sichem se réunirent près du chêne de la Pierre-Dressée, à Sichem, et ils proclamèrent roi Abimélek, fils de Gédéon. On l'annonça à Yotam, son rival. Celui-ci vint se poster sur le sommet du mont Garizim et il cria de toutes ses forces : « Écoutez-moi, notables de Sichem, et Dieu vous écoutera !
Un jour, les arbres se mirent en campagne pour se donner un roi et le consacrer par l'onction. Ils dirent à l'olivier : 'Sois notre roi ! ' L'olivier leur répondit : 'Faudra-t-il que je renonce à mon huile, qui sert à honorer Dieu et les hommes, pour aller me balancer au-dessus des autres arbres ? '
Alors les arbres dirent au figuier : 'Viens, toi, sois notre roi ! ' Le figuier leur répondit : 'Faudra-t-il que je renonce à la douceur et à la saveur de mes fruits, pour aller me balancer au-dessus des autres arbres ? '
Les arbres dirent alors à la vigne : 'Viens, toi, sois notre roi ! ' La vigne leur répondit : 'Faudra-t-il que je renonce à mon vin, qui réjouit Dieu et les hommes, pour aller me balancer au-dessus des autres arbres ? '
Alors tous les arbres dirent au buisson d'épines : 'Viens, toi, sois notre roi ! '
Et le buisson d'épines répondit aux arbres : 'Si c'est de bonne foi que vous me consacrez par l'onction pour être votre roi, venez vous abriter sous mon ombre ; sinon, qu'un feu sorte du buisson d'épines et dévore jusqu'aux cèdres du Liban ! ' »

La comparaison est jolie, mais le sens à la première écoute résiste quelque peu... faut-il y comprendre un sentencieux "quiconque accepte le pouvoir devra renoncer à beaucoup," un poujadiste "on est gouvernés par des incapables" ou un spirituel "Dieu fait feu de tout bois". Dans l'expectative, mieux valut se taire... et la messe n'en fut que plus courte, au grand désarroi des jeunes qui étaient habitués aux célébrations dominicales... pour un peu, ils en redemandaient !