je me surprends parfois à crier avec la foule. Sûr de mon bon droit, de ma justice. Je hurle avec les loups. Ce n’est pas le bon Nobel, pas le bon ministre, pas la bonne liturgie, pas la bonne manière de réagir. Mon opinion, je la sais sûre, d’ailleurs je la partage.

Avec soupçon de distance, je me rends compte de la vacuité de ces énervements, et peut-être même de leur insanité pour la vie de chrétien. Le feu qui nous brûle est-il toujours celui de la charité? Frappat, dans son chemin de croix, avait ainsi fait résonner Simon de Cyrène.

Dans la foule hystérique, c’était presque l’unanimité. « A mort ! » « Salaud ! » « tu fais moins le fier, hein, maintenant ! » Foule abrutie de simplisme et de méchanceté. Foule qui rend bête, foule qui hurle, foule des slogans haineux et des fureurs qui se croient sacrées. Foule de lynchage, attirée par le sang. Foule des bonnes consciences qui tendent les poings vengeurs vers les fourgons cellulaires. Foule qui rend la justice, à sa manière, par des vociférations, des sarcasmes et de la lâcheté.

Mais, parfois, dans la foule agglutinée aux portes du malheur, un homme libre se dresse. Il tranche sur le reste. Il crie : « ça suffit ! Taisez-vous ! Ne voyez-vous pas dans quel état se trouve le condamné ? ne voyez-vous pas qu’il souffre mille morts ? »

Il brave les braves gens. Il fait de sa conscience un rempart contre les bonnes consciences.

Il va, seul, vers le méprisé. Il le soulage d’une partie de son fardeau.

En agissant ainsi, en sortant de la foule, il se prépare un avenir plein d’ennuis. Il se moque des conséquences. Il ne tremble pas pour sa réputation. Il s’est dressé au mépris de sa carrière, de son statut, de sa place dans la société. C’est un dissident. Il sera marqué à vie par cette imprudence.