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sébile

Les plus fidèles de l’eucharistie dominicale ne s’assoient pas tous devant. Certains se tiennent en retrait, quelque part, vers le porche, on les connaît sans en savoir plus. Au mieux un prénom, jamais de nom, toujours un état. SDF, “pauvre”, “aviné”, “perdu”,  “A la rue”, rue de leur vie, rue de la société, ils s’égarent en périphérie tant des eucharisties que des avenues, vous disent invariablement “bonjour mon prêtre”, se fendent d’un sourire abîmé. Ils apparaissent quelques minutes dans nos vies hebdomadaires. En dehors, on ne sait rien, sauf les blessures ou cicatrices qu’ils exposent en ouvrant leur main, quémandant quelques euros… Une famille? un logis? une histoire? des liens?  Peut-être, on n’y a jamais réfléchi. On les croise parfois dans un magasin, flânant eux aussi, on bougonne qu’ils ne sont pas toujours là où on les avait cantonnés. Et le dimanche d’après, ils sont encore là. Ou pas.

Parfois, ils sont plus amochés que d’habitude. Bras cassé, gueule de travers, sale odeur de vin. Parfois, on se surprend à réaliser que ça fait des semaines qu’untel n’était plus là. Et il revient. “Bonjour mon prêtre”.

Certains sont organisés. Ils “font” toutes les messes… entrée de celle-ci, sortie de celle-là, ils s’inquiètent des changements d’horaires pour s’organiser. Parfois, souvent même, ils entrent, suivent la messe depuis le fond. On les voit même s’avancer dans la file de communion, bras croisés, “non” de la tête. Je ne peux communier, je veux la bénédiction, parce qu’une paroissienne leur a indiqué comment faire. Christelle d’ailleurs nous avait demandé de préparer son baptême. Le lendemain, elle n’y pensait plus. Le surlendemain, ça revenait. On en parlait, quelques minutes par semaine…

Hier, j’ai appris que Christelle, la trentaine abîmée, fidèle de nos portes ne reviendrait plus. Elle était morte d’un arrêt cardiaque. A l’hôpital. Elle avait été inhumée, après une célébration à Octeville. Pour une fois dans le chœur, pour une fois avec un nom, pour une fois avec ses deux enfants… Je ne connaissais que son prénom, je n’ai même pas su, je n’y suis pas allé, et je découvre que la main ouverte d’une minute hebdomadaire avait deux enfants qui ont perdu une mère, une mère abîmée qui était à ma porte.

Et je rage de ne pas avoir su le demander. Demain, et dimanche, son nom, je le dirai dans le chœur, pour que sa main ouverte soit redécouverte comme une vie, pour arrêter de ne pas voir les invisibles de nos vies.

Commentaires

1. Le mardi 29 juin 2010, 17:45 par Marie-Anne

Merci, ça fait réfléchir…

2. Le mardi 29 juin 2010, 18:28 par fabrice85

Je le voyais tous les jours ce confrère. Je le saluais, poignée de main furtive accompagnée du rituel “ça va ?”. Je n’entendais pas forcément sa réponse, emporté par ma course vers qqchose d’évidemment primordial et urgentissime. JF est mort ce dimanche dans un accident d’ULM. Il a fallu qu’il parte pour que je le découvre à la faveur de discussions avec ceux qui, eux, s’étaient arrêtés pour attendre sa réponse et s’ouvrir à lui … Demain, pour un autre, pour tous les autres, saurai-je m’arrêter et me rendre disponible ? Saurai- je moi aussi, comme vous, voir dans chacun une vie ?

3. Le mardi 29 juin 2010, 20:22 par claire

MERCI DE NOUS REVEILLER AVEC CE BILLET!!!, je rage aussi mais pas pour la même chose, plus sur ma lâcheté, et une certaine forme de gêne devant le dénuement, parce qu’à part un sourire et un boujour, je passais assez vite pour bavasser avec ceux de ma “zone” Mais ne ferais je pas la même chose la prochaine foi……….

4. Le mercredi 30 juin 2010, 23:51 par do

ben,moi, j’ai un peu l’expérience inverse:
Il y a eu Eric, qui est mort peu à peu parce que son foie ne fonctionnait plus.
Son compagnon perpétuel, Patrick, orphelin venu du Portugal, un peu simple, très simple, même, qui est venu seul ensuite. Il y a deux ans, il a eu un dentier: son sourire était devenu acceptable, normal, …mais ce n’était plus son sourire. Je lui faisais la bise.
Il y a aussi Olivier, avec son chien: lui, il était chrétien. Il mettait des paroles de Jésus devant lui. Il faisait un peu mime, au début. il est diabétique, il a deux enfants, il faisait ça pour leur payer des études (bon, maintenant, ça doit être fini), mais eux, ils avaient honte de lui, ils lui demandaient d’arrêter.
Il y avait -je sais plus son nom-, qui avait perdu son chien, il avait très peur que ce soient des gens qui l’aient volé pour des expérimentations sur les animaux. On lui en a acheté un autre, il voulait un labrador, lui aussi: 3500F, à l’époque.
Maintenant, il y a quelqu’un à qui je n’ai pas envie de demander le nom. Il nous empêche d’entrer en se mettant un peu en travers de la porte qui ouvre, au lieu de se mettre de l’autre côté. Mais j’ai un peu peur de le lui dire.

Je faisais partie d’une petite conférence de St Vincent de Paul “jeunes”: ces gens là, c’était notre quotidien, on allait vers eux à plusieurs (2, ou plus), on allait chez eux, on leur apportait chaque semaine de l’aide de la banque alimentaire, c’était le prétexte pour discuter, en espérant un “feu vert” pour parler de Jésus. C’était super. Des jeunes professionnels, des étudiants, des jeunes handicapés, des RMIstes, qui se retrouvaient chaque mois pour se dire qui avait besoin, qui aller voir, avec qui…

Mais ces gens là n’ont pas changé: Patrick est toujours dehors à l’Eglise (ils ne sont rentrés que le jour de la mort d’Eric, pour prier pour lui), Olivier est maintenant à mi chemin entre chez moi et l’Eglise, il fait la conversation aux passants, il pense les aider ainsi, eux pensent de même…

Ces gens là n’ont pas changé parce qu’ils n’étaient pas nos amis.

On avait leur numéro de téléphone, mais ils n’avaient pas le nôtre.
On allait chez eux, mais ils ne venaient pas chez nous.
Ou rarement:
quand on était plusieurs (c’est vrai, comment faire, quand on est une fille de 20 à 35 ans, si jamais cet homme nous demande autre chose, et s’il ne comprend pas qu’on dise non, que pour nous, il ne pourrait pas en être question, et s’il a subi des violences, et qu’il ne connaît pas le respect? )

C’est pas facile d’aider quelqu’un qui est en détresse,
qui est blessé par la vie.
Il ne suffit pas d’être gentil.
Leur mal est trop profond.
On ne peut pas leur faire croire qu’on est leurs amis:
on blesserait encore plus leur confiance, parce qu’un jour, un geste de recul, une parole d’impatience, leur dévoilerait que non, ils ne sont pas de notre monde, que devant l’Eglise, oui, on veut bien leur faire la bise, mais quand on est avec notre patron, c’est plus pareil.

Les pauvres sont sensibles,
ils comprennent bien plus que nous toutes ces subtilités.

La seule chose qu’on puisse faire pour les comprendre, les atteindre un petit peu, c’est de laisser Jésus nous appauvrir nous aussi, c’est vivre nous aussi un peu de cette pauvreté. Pour certains, ça arrivera avec la vieillesse, pour d’autres, ça n’arrivera jamais. Il ne faut pas le regretter: on n’est pas tous appelés à ça, je crois. Les familles avec 5 enfants, elles ont 5 pauvres, nus, affamés à la maison, on peut pas toujours accueillir un drogué ou un alcoolique en plus. Ou alors, il faut être très clair: c’est le repas du dimanche, ou autre, mais il ne faut pas mentir. Il ne faut pas “jouer” avec les pauvres. Leur pauvreté matérielle n’est que le signe extérieur de la pauvreté intérieure qui les a empêchés de construire une vie professionnelle et familiale. et cette pauvreté intérieure est une immense fragilité. souvent à cause de blessures d’enfance terribles, d’abandons, de rejets. Alors il ne faut pas qu’ils ouvrent leur coeur si c’est pour être blessés de nouveau dans ce sens.

ça n’empêche pas un certain lien, il est parfois très important, même si c’est seulement 1/4h par mois: je ne dis pas qu’il ne faut pas le faire, et ça convient bien aux gens qui n’ont pas (encore) d’enfants. Mais je crois qu’il ne faut pas “promettre” plus que ce qu’on est sûr de pouvoir tenir jusqu’au bout, définitivement. La personne ne restera pas toujours, mais le temps qu’elle aura besoin de nous, il faudra rester fidèles.

Je crois aussi à la puissance de la prière: la meilleure personne n’est peut-être pas nous. C’est Jésus. Si ces personnes rencontrent Jésus, il pourra les aider, à travers la prière personnelle et les sacrements, à s’apaiser, à guérir, à devenir agréables pour d’autres, autour d’eux, et à construire enfin une vie.
On peut leur parler de Jésus, mais on doit surtout prier sans relâche pour que L’esprit Saint les guide. Il a des moyens que nous n’avons pas, et il voit toute chose.

Ensuite, si, avec discernement, l’Esprit Saint nous demande d’aider concrètement une personne, alors oui, allons-y, car Dieu peut faire de grandes choses, même à notre insu, dans la vie de quelqu’un. Mais avec discernement.

(bon, désolée, pour le commentaire 2 fois plus long que le post! j’aurais pas réussi à le dire en plus court. …incorrigible.)

5. Le jeudi 1 juillet 2010, 08:28 par Claire 78

Merci Do ! Je crois qu’il faut accepter d’être mal à l’aise, d’être impuissant à tout résoudre surtout ce qui nous dérange. Difficile de donner sans donner comme l’arbre donne de l’ombre en surplombant, j’aime cette image de l’abbé Pierre… Se rappeler le “que veux-tu que je fasse pour toi ?” du Christ avant de projeter ce qui serait bien pour les autres…

6. Le jeudi 1 juillet 2010, 20:56 par do

@ Claire 78 : oui, c’est exactement ça: donner ce que l’autre me demande. En somme, lui accorder ma confiance.
Et cette autre phrase du St Curé d’Ars:
“Il y en a qui disent : ‘Oh, il en fait mauvais usage !’ Qu’il en fasse l’usage qu’il voudra ! Le pauvre sera jugé sur l’usage qu’il aura fait de votre aumône, et vous, vous serez jugés sur l’aumône elle-même que vous auriez pu faire et que vous n’avez pas faite. »
Donc, pas ne rien faire, mais rester vrai (et oui, humble…)!

7. Le lundi 5 juillet 2010, 20:50 par Anne

Cet écho de la semaine dernière me fait réagir plus que d’habitude…
Envoyés par l’évêque pour une semaine de mission de rue nous avons accueuilis parmi nous Eric, Patrick, Franck, et quelques autres.
Et là où nous sommes riches eux sont pauvres mais là où nous sommes pauvres, eux une foi riche et des paroles magnifiques pour l’exprimer…
A 2h du matin devant l’église, Eric accoste un jeune qui fume: “Si tu veux trouver quelque chose de vraiment pur qui te rendra heureux, va là, dans l’église. C’est Jésus qui te rendra heureux.” Que dire de plus?
Toute la semaine à été porté par eux qui étaient présents à la messe, chaque jour et particulièrement dimanche pour la cloture.

8. Le lundi 5 juillet 2010, 21:47 par David

je suis très étonné de la couleur des commentaires… tant mieux d’ailleurs, on finira par avancer ensemble. merci de vos échos.
j’ai commencé les messes de ce week end par le nom de Christelle, et là encore les échos ont été divers.

9. Le dimanche 11 juillet 2010, 23:53 par AncillaDomini

Vous avez raison, Do : quoi que l’on fasse pour qui que ce soit, il ne faut jamais “paraître”, il ne faut pas mentir.
Quand on ne fait partie de rien, on prend l’habitude d’observer ceux qui font partie du monde, de la “vraie vie”. Ceux qui agissent à la va-vite ou par pitié, on le voit : leur sourire est faux, leurs yeux mentent, leurs paroles sont vides. Ce qu’ils disent n’a pas de sens parce que toute leur attitude le contredit. Il n’y a rien, c’est du vent.
L’amour, c’est un don de soi qui engage tout entier. Si on ne veut donner qu’un peu en paraissant donner plus, on ne donne rien du tout. Celui qui ne peut se donner qu’un peu, qu’il ne donne que ce peu-là… mais avec la plus grande sincérité, le plus grand abandon : rien que cela, c’est plus que tout l’or du monde ! :-)
Seule la Vérité sauve… la Vérité et l’Amour, c’est la même chose.

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