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privilégié

blogDavidLerouge-fr-tousdroitsreserves_356Les prêtres sont pauvres.

Enfin, pour être exact, nous faisons le choix d’une certaine simplicité, manifestée par un budget limité et un mode de vie sans prétention. Si nous ne sommes pas si pauvres, nous n’avons pas les moyens de mettre de côté. Simplicité, donc. Mais quoique je fasse, quoique je veuille, je fais partie des privilégiés. J’ai une voiture banale mais pas trop vieille que je ne répare pas tout le temps, un logement plus que décent où j’habite seul, un accès à la culture et un background livresque conséquents, je sors, lis, mange équilibré, m’intéresse à l’actu, bosse. Je me permets même de voyager, pour visiter des coopérants. Je mène des projets, rencontre des personnes passionnantes, et ai même parfois l’impression de pouvoir un peu les aider. J’ai un réseau de copains un peu partout.

Bref, je suis un faux pauvre. Vraiment. Et le pire, c’est que ça ne me coûte pas cher. Le ciné vieillot où je vais coûte 6,50 et pas 8,10 comme dans le multiplex, les fruits et légumes à cuisiner, c’est moins cher que le tout prêt, j’emprunte des livres, achète ceux que je veux garder, lis de tout mon saoul blogs et chroniques, et même mon abonnement téléphonique est beaucoup moins cher que l’I-truc, sans parler des 30€ que je laisse à free histoire de vous baratiner.

Il m’arrive de croiser la fine fleur de la société, de notables en personnes brillantes, des érudits, des passionnants, des riches, des philanthropes, ou pas. Même bosser avec eux. Mais nous ne sommes pas des abbés de cour, et je croise tout autant, à pas mal de moments de leur vie, toutes sortes de gens, de la plus grande difficulté à la vie “habituelle”, des middle class, des déstructurés, des pauvres, sans métier, sans avenir, sans espoir. Je les croise dans les joies de leurs engagements, dans les peines de leurs deuils, de leurs messes anniversaires ou dans la continuité de leur vie de foi. Mais si je les côtoie, les rencontre et apprends d’eux, je les croise dans l’exceptionnel de leurs vies, quand je les vois, ils viennent sur mon terrain. Celui de la foi, des choix, des mots. Même quand je vais chez eux c’est pour les côtoyer sur un terrain qui est le mien, beau, mais loin de la routine du quotidien.

Le vrai lieu de mixité sociale, outre le marché du matin, c’est un endroit où je ne suis quasiment jamais le bienvenu, où je suis un oiseau de mauvaise augure, celui qui annonce la mort. On ne demande bien souvent la venue d’un prêtre que quand les malades ont sombré dans le coma. N’empêche, dans les ascenseurs des hôpitaux, tout le monde monte. Pour un frère, une sœur, une mère, grand mère, malade au long court ou en derniers souffles, même pour une naissance. On y naît, on y meurt. Je ne sais pas pourquoi, j’ai toujours l’impression de voir des gens que je ne vois jamais ailleurs, ou qui disparaissent de la vue dans le flux des villes, depuis leur fond de campagne ou de quartier, invisibles de pauvreté. Je les croise à l’hôpital sur leur terrain, comme sur le mien. On ne tombe pas plus malade quand on est riche ou pauvre, on meurt tout autant, ou alors si, on y est plus quand on a rien parce qu’on n’a pas les moyens de faire attention à soi. Et là, on se côtoie, à défaut de se voir. Un sourire. Un étage. Une minute. Cinglante.

A vrai dire, tout cela est remonté dimanche dernier. Au ciné. J’avais célébré 4 messes dans le week-end et un baptême. Une messe le samedi soir, deux le dimanche matin, puis un baptême. J’avais fermé les portes d’une sacristie à 13h45 pour en rouvrir à 18h pour la dernière du dimanche soir. Il était 20h et je voulais voir un film de rien, un film sans pensée, qui tape, se laisse voir. Je suis allé voir Unstoppable, au multiplex. Place chère, et à l’heure dite, deux péquins dans la salle. 10 minutes plus tard, nous étions une trentaine devant l’écran. Devant moi, 5 jeunes tapaient dans des boîtes de pop corn en gloussant, derrière, un papa réitérait sans cesse à son fils qu’il avait de la chance d’avoir un papa qui l’aime et le chouchoute comme ça. Un couple se pelotait aussi, derrière. Je vais au ciné en esthète, je suis le genre à rester jusqu’à la fin du générique, bouquiner avant le début, attendre patiemment de goûter le moment. Là, on avait des pubs exaspérantes, et du bruit. Le film était mauvais. Ou plutôt efficace. C’est ce que j’attendais de lui. Ce moment n’a rien ouvert. C’est là aussi une autre pauvreté. Et finalement, ce soir là, j’y ai été plongé dans un monde qui m’échappe. Sans sens. Et je ne les ai pas tant compris.

Ces rencontres, au loin de chez moi, me perdent tout autant qu’eux.

peut-être pour poser la question du vrai précieux.

parce qu’on ne semble pas, apparemment, en se côtoyant, le partager.

Commentaires

1. Le samedi 20 novembre 2010, 10:16 par Edmond Prochain

Eh ! tu crois quoi ?
Le multiplexe est un lieu poétique, parce que c'est l'endroit où une masse de gens sans aucun rapport vont s'asseoir dans la même direction pour mettre leur vie en stand-by pendant deux heures. L'endroit où il vont, ensemble, soupirer devant de grosses pubs qui tachent, l'endroit où ils vont se déranger avec le bruit de leurs emballages, les coups de genoux dans leurs sièges, les bras de fer silencieux pour un accoudoir et les lumières de téléphones portables.
J'aime les petites salles, mais ce sont aussi des "réserves", des lieux pour privilégiés, effectivement, qui viennent apprécier un film au lieu de le consommer comme tout le monde... Bref : le multiplexe, c'est le renoncement par excellence. Et les gens renoncent vachement plus que ce qu'on veut bien croire, en fait.

2. Le samedi 20 novembre 2010, 10:34 par Nitt

Je ne sais pas si je préfère le billet ou le commentaire qui suit... ^^



Moi aussi je reste jusqu'au bout du générique, et quand j'ai eu le plaisir d'aller très souvent au cinéma, j'en goûtais tous les instants, et me sentais alors très privilégiée. Aller dans les meilleures salles, profiter encore et encore des films qui m'avaient vraiment tapé dans l'œil sans que ça me coûte plus, découvrir des aberrations rigolotes - ou pas - juste parce que la simple curiosité était permise.
C'était le temps béni du pass cinéma.



Le renoncement par excellence du multiplexe, ça dépend à quelle heure on y va, parfois il prend des allures de petit cinéma de quartier, où l'on est quatre dans une salle de trois cents places, et on se sent... puissant !

Le renoncement par excellence, je le verrais plutôt dans le "ah tu veux vraiment voir le dernier Arthur et les Minimoys ? Bon, si tu veux..." et le fait de passer deux heures à mettre sa vie et son sens critique en stand-by, juste pour faire plaisir à une personne qu'on aime.



Oui, le sujet du cinéma, ça me rend bavarde. Là, je referme derrière moi, voilà.

3. Le samedi 20 novembre 2010, 13:15 par David

tu vois Edmond, c'est ma manière à moi de désactiver toute tentation spiritualisante ou gentillette de la pauvreté. le multiplex. Ou l'ascenseur.

@Nitt, je ne suis pas allé voir les minimoys. Et le ciné, c'est souvent une aventure solitaire! ;) J'ai du chemin à faire.

4. Le samedi 20 novembre 2010, 15:19 par pierrot

han, mais les cinémas c'est plein de PAUVRES, je veux dire des VRAIS!
en tous cas tu viens de me faire économiser l'argent que je ne dépenserai pas pour aller voir ce navet, dois-je les reverser aux deniers du culte? :)

5. Le samedi 20 novembre 2010, 18:55 par marie

David, tu es riche !!

Tu es riche de tous ces petits bonheurs que tu distribues autour de toi.
Tu es riche de tous ces amis que tu as autour de toi.
Tu es riche de tous ces souvenirs accumulés par toutes les rencontres que tu as pu faire.
Ecoute Oltre l’invisibile ou Resta qui con noi de GENROSSO. Ferme les yeux et, si nos souvenirs sont les mêmes, ton cœur débordera de toute cette richesse 

6. Le samedi 20 novembre 2010, 19:12 par abjb

"Le Seigneur Dieu dit : Il n'est pas bon que l'homme soit seul" (Gn 2,18)

7. Le samedi 20 novembre 2010, 22:52 par PXM67

Euh, j'avoue, j'aime les pop corn. Cela fait partie de ma soirée cinoche ! Mais merci de ton témoignage, frère prêtre.

8. Le dimanche 21 novembre 2010, 10:52 par David

@PXM67: Bon, va pour le pop corn. C'est la preuve de notre diversité, hein. C'est pas toi qui fait des chroniques ciné, d'ailleurs?

@abjb: juste après, il lui fait connaître Eve. Bon, pour le ciné, on va éviter les plans "Adam et Eve", hein. ça fait du bruit ;) . Mais +1 pour la remarque de Genèse!

@marie: je suis bien d'accord. Très riche. Que la richesse soit le substrat d'une rencontre de l'autre chez lui, c'est tout l'enjeu. Sans être professeur, sans être maître, sans être sachant, sans être riche...

@Pierrot: si tu veux, je vais te dégoûter de PLEIN de films pour que tu puisses donner les euros équivalents au denier de l'Eglise (Emmanuel pic, ne me remercie pas!). A raison d'une vingtaine de films pas regardables tous les mois, ça devrait pouvoir le faire. Comme t'es architecte, ça le fait!

9. Le dimanche 21 novembre 2010, 23:50 par Fred

le cinéma n'est pas une salle à manger, mais bien une salle de "cinéma".
Pour y voir des films. Pas pour y becter du pop corn ou boire des produits pharmaceutiques made in USA... Qu'un se le dise.

Merci pour l'ascenseur de l'hôpital : celui-là, c'est un vrai ascenseur social. Un jour ou l'autre, tout le monde le prend. Riche & en bonne santé, pauvre & malade. Parfois les deux.
Souvent les deux.

10. Le lundi 22 novembre 2010, 15:53 par David
@Fred: cet ascenseur social là me touche tjs énormément. On ne devrait pas écrire sur la société sans passer deux heures dans le hall central d'un hôpital.
11. Le lundi 22 novembre 2010, 20:17 par Fred

Hôpital Bichat, années 2001-2002. Service des maladies infectieuses et tropicales (aimable nom pour dire VIH...). Tous les mercredis après midi.
No olvido...

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