sortie

des os, juste des os, rien que des os
et une peau tendue
sur un cadavre décharné,
mais qui respire encore
d’une respiration bruyante,
un souffle d’où s’extirpent
des gémissements, mots geins,
pour pouvoir décemment uriner,
sans moi, ni sa sœur dans la chambre, debout.

ce ne sera pas possible, mais on viendra l’aider.

tout dans son corps exprime la tension,
et il va mourir ce soir.
ou demain.
sans doute.
il est shooté à la Morphine
mais a le teint des triplettes de Belleville,
l’œil exorbité et le reste de muscle saillant
il lutte
au bout de 60 et quelques années qui ne verront pas la suivante.
je suis là en corbeau, oiseau de mauvaise augure
appelé par la famille, il ne verra peut être pas demain.

parfois on vient quand c’est l’heure du passage,
quand la paix est venue, le combat terminé.
Parfois, et c’était un peu le cas, on est homme de la fin
au plus chaud de la lutte, signe inquiétant
parole sans retour.

ce matin, j’ai célébré des messes
parlé mariages hier, ou encore réfléchi
à la présence de Dieu dans nos quotidiens
préparé un camp de collégien, vu un film, 
ce midi, on a bien mangé, bu aussi, et rigolé.
C’est fête, en fait.

et je suis assis là sur cette chaise propre,
aseptisée sûrement, à dire des paroles, 
donner une huile qui ne pénètrent pas
à ma vue d’homme.

je prie Dieu, sûr que c’est bon
sûr que c’est nécessaire,
que les fruits sont à venir
je prie et regarde,
malheureux de ne pouvoir aider sa sœur à ne pas trop le retenir
et le caresser comme on caresse un enfant,
je prie et il le faut.
mais la fécondité n’est pas immédiate.

Je ne sais combien d’heures encore il se débattra
ni si la paix le touchera, fier de ce qu’il a accompli
sûr de s’être assez battu, prêt à en laisser encore
pour déployer ailleurs ces prémisses de vie.

Demain, je serai à l’inhumation d’un confrère.

Parfois la vie est triste et violente en sa lisière.

Puis…

alors que j’écris, deux mails tombent dans ma boîte
deux naissances, chez des amis.
une autre lisière au même instant s’ouvre
elle pépie comme les oiseaux du matin
et chante un autre chemin de passage.

une nouvelle sente.

et je trace un chemin de crête, surtout aujourd’hui.

“ni par puissance, ni par force…”

Commentaires

1. Le lundi 21 février 2011, 11:04 par Tigreek

Suite à ton billet sur la soirée avec les jeunes, c'est vraiment la diversité des moments... Ou comment en tant que prêtre, avoir un condensé de vie(s) ; en tant qu'homme, des raccourcis, un télescopage d'émotions...
.
Le personnel médical observe, pour sa propre protection, une "distance thérapeutique"... Le prêtre, le pasteur sont appelés au coeur de l'intensité de chaque instant de vie ; une "distance pastorale" est-elle possible, souhaitable, indispensable ?

2. Le mardi 22 février 2011, 11:44 par Claire 78

Très beau ce billet. Pour rejoindre Tigreek, j'ai été touchée hier par la lecture d'un article dans La Croix sur les fragilités sur la distance entre les professionnels et les personnes accompagnées et plus particulièrement par J. Vézier : "...nous n'apportons pas uniquement des compétences techniques, mais tout notre être. Certains professionnels extérieurs jugent cette attitude dangereuse. Mais beaucoup sont bousculés."

3. Le mardi 15 mars 2011, 09:56 par David

l'homme en question est finalement décédé quinze jours après ce sacrement... le combat était bien rude.

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