Aller à la recherche

les faiblesses du nucléaire

blogDavidLerouge-fr-tousdroitsreserves_210Avec toute ma famille, nous sommes officiellement passés dans la catégorie des cyniques. Alors que nous nous étions organisés autour de l’indépendance chez eux et de l’autonomie assumée mais en voie de restriction de mes grands parents, la maladie de l’une, le décès de mon grand-père de l’autre nous ont amené il y a pas loin d’un an, à une décision que personne ne nous envie : mes parents ont raccompagné mes deux grands-mères dans leur maison de retraite. Ce n’est pas aussi simple qu’un “on évacue les vieux” mais un accompagnement, et en même temps probablement le fruit d’une logique toute occidentale. Ils ne pouvaient plus vivre chez eux, certes… mais ça pourrait ressembler surtout à un scandale.

A vrai dire, tout a commencé par ma grand-mère la plus isolée, qui vivait bien dans son indépendance de longue haleine. Grande maison, petite voiture, petit bout de femme, grande volonté. Le système tenait bien, tout autant qu’elle tenait son réseau d’amies, le cimetière et les affaires de la paroisse. Et puis la volonté et la santé ont faibli, et le quotidien est devenu une plaie. S’occuper d’elle-même et continuer à y croire devenaient un combat qui, inexorablement, se révélait de plus en plus perdu d’avance. Quand la volonté de vivre s’affaiblit, il faut une attention, un soin, un quotidien à recréer. Après plusieurs hospitalisations, elle a repris pied dans cette maison de retraite, en compagnie d’autres. Et ce qui s’était amoindri faute de force, et de temps a repris de plus belle, amies, vie sociale. Quand les forces vous manquent, c’est sur elles que vous rognez pour tenir dans la durée. Avant de se résoudre à une telle décision, il a fallu des mois, et des descentes vertigineuses. Elle reprend pied.

L’autre grand-mère vivait de l’équilibre de son couple. Le grand-père est parti le premier, d’un cancer qui est toujours méchant. Elle est là, bien en place, et ses enfants se sont organisés pour la faire vivre chez eux. Vraie organisation, où tout le monde mettait du sien, vrai choix de famille, juste répartition. Jusqu’au jour où l’un des enfants a trouvé la grand mère tombée dans sa chambre. Peu de temps avant, heureusement. Mais tous, qui travaillons, n’aurions pu accepter de la trouver morte, un soir, en rentrant du boulot. Trop grande responsabilité. Trop de deuil à porter. Bien sûr, tout avait été fait pour éviter cette solution, la retarder tout au moins… mais…

Dans la maison où elle est maintenant, elle qui ne s’occupait que de sa maison, avec son mari, et d’eux, reprend une vie sociale, de rencontre, de jeu, d’attention à elle, en perspective. Mais de pleurs aussi. 

Ces deux choix sont un “moins pire” et même un mieux, pour l’instant. Je suis sûr que les deuils seront tout autant à porter dans ces maisons qu’ailleurs, tant les liens qui s’y tissent se déchireront et seront sans doute une souffrance supplémentaire. Nous ne savons pas non plus laisser mourir chez nous ou ailleurs ceux qui s’essoufflent. La médecine n’aime pas la mort, qu’elle vit comme un échec, même quand parfois le temps est là. La vieillesse devient alors une maladie dont on ne guérit pas. Et au lieu de laisser le temps de laisser mourir, on voudrait même là choisir et maîtriser l’instant… comme si on avait réellement maîtrisé les instants qui ont le plus compté. Pour comprendre ce rapport difficile de la médecine avec la vieillesse, la souffrance et la mort, il faut discuter avec les médecins de soins palliatifs, qui se sentent encore parfois déconsidérés par la profession, tant ils ne sont pas “artisans de guérison”, ou de “réparation”.

Chez les Indonésiens, les adultes ont des enfants qu’ils élèvent, pour qu’au moment où ils vieilliront et ne pourront plus, ces enfants prennent leur place et surtout leurs responsabilités dans la société, et les accompagnent dans leur “perte de puissance”. Mais ils vivent aussi “en famille” tout le temps et leur mode de vie est avant tout social. Nos familles nucléaires ne le supporteraient pas. Mais associer le temps de “la puissance” à celui de la responsabilité ouvre des perspectives différentes que celles admises par une société qui promeut un “jouir plus” et “rester jeune le plus longtemps possible pour en profiter le plus longtemps possible”. C’est une société qui oublie son passé et ignore son avenir. Elle est limbique dirait Scholtus. Il a d’ailleurs écrit un petit livre redoutable mais passionnant où il fait le parallèle entre la société actuelle et le concept des limbes, en théologie… Les limbes sont cet entre deux où allaient les enfants morts nés. Pas baptisés, donc pas sauvés du péché originel, on estimait qu’ils ne pouvaient avoir droit au paradis, n’ayant pas vécu, ils n’avaient pas péché. Ils allaient donc dans les limbes, endroit où on ne profitait pas de la béatitude éternelle, certes, mais où on ne savait pas ce qu’on manquait. Le parallèle avec la société d’aujourd’hui est sidérant.

Pour l’instant, pour mes grands-mères, bon an, mal an, avec toute la bonne volonté des enfants et des petits enfants fidèles, le système tient, pas si mal. Un spécialiste vous dirait qu’il y a des caps : caps de santé qui d’un coup dégringole, caps de moral qui s’enfuit sous les chaussettes ou les bas de contention, cap des six mois où tout le monde a entendu les histoires de votre vie d’avant et où on en vient à avoir moins à raconter, à moins de se mêler activement de la vie des autres.

Je vais de temps en temps, mais rarement, dans les maisons des retraite pour célébrer des messes, dans des après-midi qui sont souvent sordides. C’est une expérience toujours particulière. On y retrouve des histoires qu’on devine sacrées, certaines éteintes dans un sommeil bouche ouverte, d’autres pétillantes, ou malades, ou désespérées, ou attentives et attentionnées. Une semaine ne fait pas l’autre, mais il faut apprendre à discerner dans cette assemblée bigarrée et épuisée parfois, ceux dont les histoires et l’expérience les rapprochent d’autant plus de Dieu qu’ils n’ont, pour beaucoup, plus les moyens de les faire avancer d’eux mêmes. 

Que fait-on de la faiblesse?

Commentaires

1. Le lundi 7 mars 2011, 11:46 par David

ce billet n'a pas pour objet de juger, mais essaie de mettre des mots sur l'expérience que mes parents et oncles et tantes ont dû assumer, pour m'y retrouver. Vos expériences ne sont sûrement pas compatibles, j'espère ne pas vous avoir choqué.

2. Le lundi 7 mars 2011, 12:36 par Corine

Pas choquée, non. J'aime bien ce billet. Que fait-on de la vieillesse? Souvent, le sujet est éludé.Je préfère quand on met des mots sur les expériences plutôt que de les taire.
(et chouette, te revoilà ;-) )

3. Le lundi 7 mars 2011, 14:17 par Tigreek

Oui, expérience difficile, et équilibre difficile à trouver. Mon arrière-grand-mère, touchée par Alzheimer, a terminé sa vie chez ma grand-mère. Pas dépendante physiquement, mais épuisée et épuisante psychiquement. La conversation tenait de l'ubuesque, en un quart d'heure on répétait trois fois qui on était...
.
Rien à voir mais parfois il m'arrive de repenser au grand-père dans 'Germinal'. Intégré à la maisonnée, parfois indésirable, d'autres fois indispensable.

4. Le mardi 8 mars 2011, 12:59 par Nitt

Moi aussi j'aime bien ce billet. Il est profond et renvoie mine de rien à ces maisons de retraites craintes ou visitées, un jour, ou plusieurs fois.

En Asie on est tellement différent face à la faiblesse, qu'elle soit due à l'âge ou à la maladie ! En Occident on la craint, on la cache, on ne veut pas y être confronté. Ici, et surtout dans mon bout de pays si pauvre où les soins basiques sont encore trop chers ou très mal dispensés, on vit par les autres et avec les autres. En permanence.
Notre culture de saurait pas faire cela, nous avons besoin d'indépendance... mais nous avons aussi beaucoup à apprendre de ces pays où les liens sociaux assurent une appartenance au monde à tout être humain, quelles que soient ses capacités physiques ou mentales.

5. Le mardi 8 mars 2011, 16:12 par Cath+

Mon expérience se situe de l'autre côté, celui des soins en maisons de repos. Dans votre billet, je reconnais les questions, les inquiétudes, les soulagements aussi des familles qui choisissent ou subissent l'entrée en MR d'un proche.
"Que fait-on de la faiblesse ?" Pour ma part, j'essaie de mettre en pratique ce que Edmond P. avait écrit : honorer par un verre d'eau ou une parole, un sourire ou une présence. Et de "prendre soin de" (et non "faire des soins à") ceux qui me sont confiés pour être aimés.
Mon travail est un choix, une vocation aussi. Et malgré mes propres questions face à la souffrance, la faiblesses, et mes propres pauvretés à y répondre, le résultat en est beaucoup de joies et de lumière dans nos yeux et nos coeurs de soignants-soignés !...
J'en souhaite autant et longtemps à vos grand-mères !!!

6. Le mardi 8 mars 2011, 17:27 par Claire 78

J'aime bien votre billet et je ne le trouve pas choquant. Vieillir n'est pas facile, je ne sais pas comment cela se passera avec mes parents, ni comment mes enfants ou autres feront avec nous. Mes beaux-parents sont partis avant d'avoir besoin d'aller en maison de retraite et mes grands-parents y sont encore... Rester chez soi jusqu'à la fin, affronter la solitude ou se retrouver en maison de retraite et se confronter à l'image renvoyée de nos carcasses défaillantes.... mais être avec d'autres. Accepter de s'en remettre à autrui, le laisser mettre notre ceinture et nous emmener là où nous ne voulons pas aller.... Je pense tout de même qu'il peut y avoir de la joie dans ce chemin !!!
C'est sans doute de bon augure, #2 rêve de s'occuper d'otaries.... ;-)

Ajouter un commentaire

Les commentaires peuvent être formatés en utilisant une syntaxe wiki simplifiée.

Fil des commentaires de ce billet

Page top