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une histoire de cordon

Bébé, enfant, petit, on est poreux, ombiliqué sans le savoir. Toutes les expériences, les convictions, les idées de nos parents nous traversent, nous inondent, nous ossaturent sans que le manque de distance ne nous effraie. On est eux et ça nous plaît, mais on ne le sait pas. On déploie ce qu’ils sont. Ce qui est nous ne nous appartient pas. On est “eux” continué. On est une manière différente de l’habiter, avec ses petits non, avec la couleur de notre caractère, mais on est eux. Sans discontinuer. 

Je ne sais pas à quel âge ça change. Enfant sûrement, juste après assurément. A moins d’une violence, d’une histoire rompue, d’un accident. Sinon.

A l’âge où on n’a pas d’avant, pas d’hier, mais un aujourd’hui en attente de demain, un âge que l’on dit adolescent. Ou juste avant. Qu’on demande à un jeune de douze ans de se souvenir de ce qui a compté, du “sensé” et il ne saura quoi dire. Son hier n’est pas à lui. Il est leur. A douze ans, on perd peu à peu ou brutalement l’expérience de ses parents comme sienne, devenant leur, et on passe d’une histoire de trente ou quarante ans, avec ses choix, ses déceptions, ses aléas, pour s’approprier une vie de quelques mois. Pas encore de mémoire. Et plus de passé. C’en est même vertigineux, surtout pour le domaine de la foi. Qui n’a cherché Dieu, avec la douloureuse impression d’avoir tout perdu de sa vie spirituelle. Qui n’a regretté la foi limpide et claire de son enfance, celle de l’évidence de Dieu, qui était en fait l’évidence née, douloureusement, des quêtes insatiables mais apaisées de ses adultes de parents. Enfant on sait Dieu comme quelqu’un qui l’a trouvé, et on est ombiliqué à celui là même. Ado, on se découvre chercheur sans expérience, et on louvoie, crie, oublie (suivant les cas) navigant à vue sur un cap qu’on ne connaît plus. On ne reconnaît plus la voix de Dieu dirait le jeune Samuel. On veut des réponses aussi claires que celles qu’on a perdues, mais sans le temps pour les éprouver, ou les choisir.

Alors on rue. Pour être de plus en plus conforme à l’épaisseur qu’on se devine, pour laisser la part à la sensibilité, aux sentiments omnipotents et destructeurs à la fois, aux convictions qui ne supportent pas la demie mesure de l’histoire vécue, aux rêves, ou au rien face à la violence d’un monde d’adultes désillusionné. Qu’on aime, rêve, fuie, construise, se tirebouchonne le cerveau, ou s’oublie, on pose les premiers jalons de nos propres mais courtes constructions, changeant de cap au gré du vent, des courants, en des caps parfois radicaux et osés, parfois déjà fort bien orientés.

tout y est sérieux. Et tous les mots sont (parfois mal) choisis, et on a beau compte, comme prêtre, de bien écouter ce qui se vit.

Sinon, on peut aussi lire Visage retrouvé de Wadji Mouawad, un roman surprenant où l’on suit les déboires d’un jeune au lendemain de ses 14 ans, alors qu’il ne reconnaît plus du tout ses parents. C’est une aventure un peu bizarre, peut être onirique, ou au contraire très sérieuse, qui part à l’aventure d’un monde inconnu, celui où on perd son passé. Si on le découvre un peu avant cet âge surprenant, il parlera aussi du haut de ses 19 ans.

“je suis à l’âge où l’on peut dire avant. Je peux. Avant, il m’arrivait d’avoir des apparitions.” “je suis à l’âge où un avant existe dans le temps. Un avant sans frontière précise. Plus jeune, ce qui était pour moi l’avant ne m’appartenait pas. Il appartenait surtout à mon père, ma mère. “ “ A cet âge là, j’étais surtout aux prises avec les plus tard. plus tard, tu seras grand, tu comprendras, tu pourras, tu feras, tu iras, et moi je me gavais d’impossible. J’en bouffais plein.”

Wahab, 19 ans, dans visage retrouvé de Wadji Mouawad aux alentours des pages 200

IMG_4234web©DLerouge

Commentaires

1. Le mardi 8 mars 2011, 10:08 par Corine

:-)

2. Le mardi 8 mars 2011, 12:58 par Nitt

Arf, encore une lecture à faire un jour !

3. Le mardi 8 mars 2011, 16:50 par Claire 78

Moi c'est plutôt ma fille de 15 ans que je ne reconnais plus ;-)
Je m'aperçois avec terreur que je ne me souviens plus quand je suis devenue "moi"... Je crois que cela s'est fait progressivement, sans heurt particulier. De toutes façons ce n'est jamais terminé....

4. Le mardi 8 mars 2011, 17:01 par David

@Claire 78: c'est exactement ça, c'est progressif pour beaucoup. Pour moi aussi, énormément progressif!

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