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t'as vraiment qu'ça à fout'?

Franchement, quand on sait le nombre de camps scouts ou MEJ qui peinent à dégoter un aumônier pendant l’été, le nombre de mariages qui auraient pu être célébrés durant ces deux mois (16 au bas mot), ou de baptêmes (48) ou de messes dominicales (32), on est en droit de se demander ce que fout un prêtre français dans une île indonésienne à une heure de bateau de Singapour.

Certes, il sirote du cognac avec le P. Arro et un séminariste MEP, hyper accueillants ; certes, il boit des bières avec le séminariste MEP tout en parlant de notre ex-supérieur de séminaire commun et révéré, et des enjeux d’envoyer des jeunes volontaires en Indonésie ; certes, il apprend cette délicieuse pratique pastorale qui consiste à passer sa soirée, répertoire de la paroisse en main, à aller sonner à la porte des paroissiens, et rester, sans prévenir, 10 minutes chez eux pour s’enquérir de leur santé, de leur vie, de leurs questions ; certes, il découvre la richesse des parcours bibliques américains proposés aux chrétiens singapouriens ; certes, il décline l’invitation pressante d’une protestante Batak à danser avec eux une danse surprenante mais surtout assourdissante et un peu chiante, malgré l’enthousiasme évident des participants ; certes, il blague à table avec des prêtres de Florès quelque peu difficiles à dérider, tout en attendant patiemment qu’ils aient fini d’avaler à toute blinde les gâteaux qu’il avait gentiment apportés de France ; certes il discute le bout de gras avec une directrice de lycée afin de caler avec elle la venue de coopérants ici en octobre et janvier prochains ; certes il se balade un peu pour connaître mieux une île à deux pas de Singapour, et des richesses à découvrir et valoriser… parce que Batam, au premier coup d’œil, c’est pas gagné.

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Pour toutes ces démarches, être un prêtre ouvre pas mal de portes. Les portes des milliers de presbytères et d’évêchés, les portes des congrégations religieuses, masculines ou féminines… car si le statut des laïcs est quelque peu reconnu et valorisé partout (il y a des “chefs de paroisse” fort compétents en Indonésie), le statut social sacerdotal est assez différent dans nombre de pays. Certains en parlent d’ailleurs avec humour : Ce serait ici le 3e sexe. Google+ n’a qu’à bien se tenir. Néanmoins, une connaissance assez bonne de la langue ouvre aussi des milliards de portes.

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Tout ceci présente aussi quelques inconvénients, à être reconnu et piédestalisé, on perd un peu de liberté de mouvement, il faut constamment se demander si tel ou tel geste est approprié, acceptable par la communauté qui vous accueille et reçoit, il faut aussi un certain sens de l’humour pour passer au delà de situations embarrassantes, et accepter de ne pas être incognito mais potentiellement repéré partout : blanc, parlant indonésien, chrétien et prêtre…

Il y avait tout de même un truc que je n’avais pas prévu. L’année dernière, à Bali, j’avais accepté de concélébrer les messes et avais fait l’expérience de la difficulté de “dire” la messe en langue étrangère. Chaque pays a son rythme de lecture, et un prêtre qui bute sur les mots à la lecture, pose les césures là où il ne faut pas, ou lit mal tel ou tel mot a vite fini par devenir ridicule. Parler, ça va, célébrer, c’est une autre paire de manches. Sans parler des soutanes blanches, des rites propres, et de la difficulté de prêcher dans une langue pas si naturelle que ça.

C’est sans doute fort de toutes ces réserves que je n’ai pas vu le coup venir. Samedi soir, 18h, de nuit donc, on frappe à la porte de ma chambre. C’est le type de l’accueil en bas, serviable et dispo qui vient me poser une question innocente. “mon père a quoi de prévu demain ?”. Ici, le titre sert souvent de pronom personnel. “Ben rien de particulier, la messe ici à 8h, et ensuite je verrai”. “OK. Le prêtre de la paroisse d’à côté est malade. Tu pourrais le remplacer ?” Là, c’est le moment où je lui balance tout mon argumentaire comme quoi ça me parait un peu difficile passque tu vois, la langue, le rythme, les prières, l’homélie, les lectures, toussa, litanie qu’il écoute patiemment puis redemande. Pas de vraie raison pour dire non. J’accepte. Une heure plus tard, on m’apporte tous les bouquins, histoire que je prélise les lectures, oraisons et me familiarise avec le missel. C’est peut être bête, mais dans un missel, il y a des milliards de choix, des rubriques, des traductions, et la première fois, on reste con. On raconte même dans les presbytères l’histoire célèbre de religieuses chantant en latin la rubrique “chanter à mi-voix”. Pour les lectures, pas de bol, c’est le bon grain et l’ivraie, un texte subtil pour lequel l’homélie se doit d’être fine.

Dimanche matin, 7h, on passe me prendre au presbytère. Ici, les paroisses ont facilement une voiture avec chauffeur. Ou plutôt, n’ont qu’une voiture par paroisse et c’est quelqu’un qui est chargé de la conduire/gérer/réparer… On m’avait dit qu’il ne fallait pas que je m’inquiète, c’est une petite paroisse. 800 personnes à la messe de 8h.

Finalement, c’est plus facile que prévu. Etre prêtre seul à présider, et en l’occurrence absolument seul dans le chœur, permet de prendre le rythme de lecture que je veux, et comme j’ai préparé les pages avant et demandé le prénom de l’évêque (Hilarius), tout se passe pas trop mal. Homélie à deux balles sur un texte difficile. Petite surprise toutefois, le diocèse est en synode, et la prière universelle se conclut par une prière récitée par toute l’assemblée… Pour le reste ça va.

Jusqu’au notre père et la prière qui suit que je lis sans encombre notable (à part un nombre conséquent de fautes de lecture, forcément). Mais alors que j’enchaîne avec la prière pour la paix, je vois les sourcils s’arquer. Pas de bol. En France, il n’y a qu’un seul choix de prière après le Notre Père. ici, au moins 6, et je suis en train de lire doctement une variante. Quelques excuses plus tard, je passe 10 pages et retrouve le fil. Tout va bien. On en rira après. Comme on rappellera que “La Providence” (ou le coup de bol, c’est selon) était là, on a donné la communion, il n’est resté qu’une hostie dans le tabernacle. Après la messe, il faut bénir les objets en tous genres, signer les livrets de messe des enfants scolarisés dans le catho (ils doivent noter dans leur livret les références et le sens des textes écoutés.), manger un bakso tout en taillant la bavette avec le prêtre malade qui ne l’est pas tant que ça. (trop sans doute pour présider). La “prestation liturgique” est une des grosses parties de la vie de l’Eglise indonésienne, ils y consacrent beaucoup d’énergie, et pourtant les champs de la mission et de la charité sont immense et encore pour certaines à explorer. Expérience marquante en tout cas, et intéressante. Il y aurait beaucoup à faire.

Deuxième passage obligé de la vie de prêtre, l’invitation à des Ulang Tahun. Si Sœur Machin a son anniversaire, tout le presbytère est invité à casser la graine. Et là, commence un manège tout à fait surprenant. L’autre soir, on a atteint un summum. Invités à 19h pour l’anniversaire de quatre religieuses dans une communauté d’une dizaine, à peine arrivés, nous passons à table, chacune redoublant d’invitations à prendre la soupe de poisson et c’est ici que tout commence à vriller : deux des prêtres enchaînent des petites blagounettes et les sœurs gloussent comme des jouvencelles, faisant mine de s’offusquer. et voilà un des prêtres qui pique une rose rouge dans un bouquet pour l’offrir à une jeune et jolie religieuse, puis qui interpelle les autres jeunes et jolies, les invite à s’asseoir près de lui. On rit à gorge déployée, peut être d’autant plus que la communauté est composée quasiment uniquement de Batak, au tempérament plus expansif. Après ces petites récréations, vient le moment des cadeaux et des discours, dans ce style inimitablement pesant que savent prendre les Indonésiens dès qu’il s’agit d’être officiel. il n’en reste pas moins une impression surprenante de “cour” à peine masquée, ou plus simplement permise parce que rien ne serait réellement possible.

Il me reste toujours une difficulté à comprendre la manière de vivre et de s’équilibrer de ces prêtres, à la fois pachas, et loin de tous, sur occupés sacramentellement parfois, soucieux du développement de leur paroisse et si loin, apparemment de toute initiative pastorale percutante… c’est réellement une autre vie.

Autre vie troublée par l’arrivée pour la nuit d’un prêtre de Kalimantan aux cheveux longs, détaché par son diocèse à la création artistique et la sculpture de statues, et dont le souci pastoral serait de créer non pas une paroisse ghetto où les chrétiens seuls seraient heureux de se retrouver et de donner de l’argent pour la confection de la fausse grotte de Lourdes qu’on retrouve dans chaque paroisse, , mais comme un lieu de rencontre et de dialogue très ouvert, autosuffisant par le travail manuel de ses habitants, curé y compris.

jamais, jamais je ne réussirai à les résumer.

Commentaires

1. Le jeudi 21 juillet 2011, 12:17 par Fred

pas mal l'ambiance. Ca n'est pas sans me rappeler un petit séjour à Pondichéry (du temps où...), et d'ailleurs il y avait là bas le MEP de Singapour avec qui tu bois des bières. A l'occasion salue-le de ma part.
Peu d'initiatives pastorales déplores-tu. Sincèrement y en a-t-il plus de ce côté-ci du monde, à célébrer des mariages et baptêmes "gourmettes et camescopes" ou des camps MEJ pour fils à papa avant d'aller rejoindre le reste de la famille pour la régate annuelle à la Trinité s/Mer ?
Mais je sens que je glisse là...
Bon voyage. "Ah ! les voyages..."

2. Le jeudi 21 juillet 2011, 19:30 par antoine

David, ca fait longtemps que tu n'as pas dit grand chose de l'Innefable... ca manque...

3. Le vendredi 22 juillet 2011, 04:32 par David

@Fred: l'acrimonie, ça finit par faire mal à l'estomac, alors on va donc continuer à faire ce qu'on peut, et peut être un peu mieux. Vu d'ici ou d'ailleurs, il y aurait toujours tant à faire, et se laisser déborder, ou renoncer. ça ne peut pas être mon chemin. Je continue donc à ne faire que ce que je peux, et c'est peu, à me réjouir de ce qui naît, à vouloir être témoin et acteur d'un certain royaume.
pour ce qui est de notre ami commun, il n'a pas trop changé, toujours aussi généreux, simple, et aux mots d'esprit inattendus. Mais à Singapour comme ailleurs, m'est avis qu'il aura toujours autant besoin, comme nous ici, de notre fidèle soutien.

@Antoine: vous vous êtes fait discret vous aussi. Peut être cours-je trop, ces derniers temps pour laisser aux mots le temps d'être signifiants. Quand ça se reposera, plus tard, ça viendra sûrement. merci de me le rappeler. je ne suis pas sûr de pouvoir pour l'instant vous exaucer.

4. Le samedi 23 juillet 2011, 09:31 par yayon

et bah moi j'dis qu'il y en a qui s'ennuie pas ;)

ouahhh franchement effectivement ça doit pas être simple de présider la messe dans un pays "étrangers" mais alors là encore plus et pourtant tu "maîtrises" la langue (plus que moi j'entends), un peu les coutumes mais bon quand même c'est juste faire comme un équilibriste sur son fil et surtout sans filet (ou presque) si ça ça c'est pas un bel acte de foi, un magnifique oui confiant à la grâce de Dieu...

alors oui tu t'es peut-être fait quelque "frayeurs" mais moi j'aime bien ce témoignage que tu nous offres de cette expérience finalement pleine de richesse.
MERCI

5. Le mercredi 24 août 2011, 15:33 par mad

Pour les fiestas des sisters... j'ai passé quelques jours à Madagascar cet été, logée dans une communauté où j'ai été un peu décontenancée de cette alternance entre discours un peu pompeux et ultra solennels et conversations type "faux flirt"...

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