Il y a si longtemps Sylvain Brison m’avait contacté pour écrire, écrire un témoignage, une relecture de ma vie de prêtre, quelques années après mon ordination. J’avais douté, renâclé, et finalement obtempéré. Je me sentais bien peu exemplaire, bien peu “normal” et conscient de ma difficulté comme de ma joie à vivre cette vie de prêtre à laquelle j’ai consenti. S’il me fallait témoigner, ce ne pourrait être que dans la rugosité de mon quotidien, dans mes faiblesses dont Dieu se joue si bien. L’expérience du blog était un préalable rassurant, et j’ai décidé de m’appuyer sur les petits récits repiqués ici pour illustrer et accrocher cette relecture. J’avais écrit un peu laborieusement, puis relu, repris, et encore repris. Nos textes finalement aboutis avaient échu sur le bureau d’un théologien, pour en extraire ce que nous ne savions, dans la singularité de nos vies, discerner. Ce livre sort aujourd’hui. Une fois le texte donné, il avait fallu ajouter une citation. Je déteste faire ça, alors j’ai cité Audiard, à rebours, puis des dédicaces… qui ne furent que celles d’enfants auxquels je tiens. Témoigner, c’est accepter de n’être qu’une parole, jamais assez transparente à Celui qui la permet, et accepter qu’elle soit entendue…

Je me permets de vous le conseiller… Et puisqu’il faut des premières lignes, j’ose un incipit, celui de mon témoignage.

C’est fou ce qu’il y a comme papier dans le bureau d’un prêtre, des forêts de feuillets, comptes-rendus de réunions, homélies, brouillons, projets, livres, partitions, dessins, listes, cartes… et probablement encore plus dans son ordinateur ! Des pages et des pages d’écritures en tous genres dans la vie d’un homme qui se situe sans cesse à la frontière du « dit » et du « tu », de l’exhortation et de l’aspiration, de la vie spirituelle la plus intérieure et de l’aventure la plus communautaire. Papiers écrits, papiers reçus… et pour peu qu’il soit ordonné (et normalement, il l’est), papiers rangés ! Un archiviste patient pourrait y lire des traces de tant d’événements, de tant de bouts de vie éparpillés au fleuve de ses ministères, de ses questions, de ses avancées, de son enthousiasme éveillé ou de son épuisement passager. L’homme de l’oral, de la parole échangée ou reçue se découvre strié d’écritures. On y trouve beaucoup d’idées, les siennes, celles qu’il a lues, reçues voire adoptées, beaucoup d’idées plus ou moins incarnées…

C’est d’ailleurs un des risques de sa vie, de sa parole : être l’homme des idées, idées à incarner, idées plus ou moins complexes… Les années de séminaire familiarisent avec les concepts, avec les théories, avec les finesses de la Tradition et de la théologie. On s’y découvre même parfois une verve hors du commun quand il s’agit de stigmatiser telle ou telle habitude, mise en œuvre, manière de faire qui s’éloigne ostensiblement du « droit chemin », même si celui-ci est bien large. En cela, nous ressemblons aux jeunes futurs parents qui, du haut de leur projet d’enfant, regardent d’un sourcil circonspect les « enfants des autres » si mal élevés en pensant « nous, le nôtre, au moins, il respectera les adultes »…

Bien sûr, cette vision est outrancière, car déjà, au séminaire, à défaut d’une immersion pastorale pleine, on fait un bain de pieds dans la vie de l’Eglise, sous beaucoup de ses modalités. On expérimente que l’enthousiasme, la richesse de la vie spirituelle, l’audace, la fidélité, la foi, la relation vivante à Jésus ne sauraient tout faire, et qu’avec le secours de la grâce, il faut quand même beaucoup de temps pour permettre au Christ de s’ancrer profondément tant dans la vie de chacun que dans les vies des communautés, avec toute(s) leur(s) histoire(s). Peu à peu, c’est « homme de la rencontre » que le futur prêtre se découvre.

Séminariste, on écrit déjà beaucoup, on se prépare, on anticipe, plongé dans l’immense océan de la théologie et des études bibliques, on commence à vouloir faire brûler le monde du feu qui irradie nos cœurs, et celui de l’Eglise. Les projets sont alors plus nombreux que les réalisations, et c’est bien ainsi. Se situer face à la tradition récente ou plus ancienne, voilà un des enjeux de la formation, pour apprendre à poser sa pierre dans l’Eglise. En ce sens, un des écrits décisifs de cette période de maturation est évidemment ce « projet de ministère »[1] que le séminaire nous invite à rédiger. On y reprend en quelques pages ce qui, dans nos histoires, est écho de l’appel de Dieu, comment on l’a reçu, et fait grandir pendant le cheminement qui en suit. On nous demande aussi de dessiner à grands traits le ministère tel qu’on le perçoit, du haut de nos quatre ou cinq années de formation et d’entrevoir quelle place nous voulons proposer de prendre dans cet édifice.

Dans l’aube de ma sixième année de vie de prêtre, je me suis replongé dans ces lignes. Que d’idéaux, que de belles idées, des « on doit » et « il faudrait », que de beaux projets a priori… L’intuition était là, puisqu’elle entre encore et toujours en résonnance avec aujourd’hui, mais toute une (petite) épaisseur est venue habiter ce projet. En relisant, je me suis surpris à redécouvrir des aspects oubliés, d’autres plus enracinés que jamais, d’autres encore en attente profonde. Je me suis réjoui d’y voir une fougue et un idéalisme, et me réjouis encore plus de le voir devenir réel. Mais le séminaire, c’était pour moi il y a déjà cinq années. Mes aînés s’amuseront de cette courte période. A mieux y regarder, je la trouve déjà longue. Et si j’en juge par la somme de documents traînant sur ma table de travail, dans les étagères, et malgré l’écrémage d’un déménagement, il s’est déjà passé pas mal de temps… Et le feu ne s’est pas affaibli même au milieu de quelques cendres.

Mais il est tard, ce soir. Et je n’ai pas particulièrement envie de tout trier. Il y a même des semaines, des journées où tout se succède tellement vite que les strates s’empilent. Heureusement que les complies sont là, avec ce bréviaire sur le coin du bureau, pour tout remettre, déposer, laisser reposer… Dans la pénombre, le calme s’installe.


[1] Adressé à l’évêque au cours de la 4e année du séminaire des Carmes, c’est un document décisif que l’on prend le temps d’écrire et de relire au séminaire.

Commentaires

1. Le jeudi 3 novembre 2011, 15:08 par David

sinon, les autres témoignages sont vraiment intéressants, encore plus quand nous sommes mis en perspective par Laurent Villemin. Nous n'avons pas prétention à être représentatifs, mais il faut bien témoigner pour que chacun n'oublie pas qu'il est appelé, lui aussi, dans sa pauvreté, à le faire.

PS, il y a même une page FB à "aimer": http://www.facebook.com/JeunesPretr...
une possibilité d'achat en ligne à la Procure http://www.laprocure.com/recherches... ou mieux encore chez votre libraire.

2. Le jeudi 3 novembre 2011, 15:18 par Vieil imbécile

Bon, ok... écrit comme ça... j'vais à la Procure !

3. Le jeudi 3 novembre 2011, 16:37 par Nitt

Quatre beaux témoignages sans nul doute. Merci pour ces "quelques" lignes qui mettent l'eau à la bouche, et bon vent à votre livre, puisse-t-il ouvrir des yeux, changer des regards, et surtout mener à Celui qui est Source de tout.

4. Le jeudi 3 novembre 2011, 22:49 par Gilles GRIMAUD

Je suis de passage sur votre blog…
Un régulier passage, abonné, par mes flux Google reader…
Je ne crois à rien s’il se peut et sans doute curieux de tout…
J’ai un plaisir à vous lire…
Des commentaires remercient vos regards et cela est juste…
Je vais peu dans les églises, il n’y a guère à lire… je vais régulièrement à la bibliothèque de Cherbourg…
Un gros mot existe : bookcrossing…
Le « livre voyageur » est plus poétique et dit la même chose. Un livre posé là, à lire sur place ou bien à emporter cher soi et faire circuler jusqu'à voyage…
J’irai voir à « La Trinité » si la chose repose, si, « ils sont jeunes, ils sont prêtres, ils sont heureux » sont (est) dans la nef, pour peut-être en ce lieu circulant lisant en ce périmètre ou lisant assis au mieux éclairé, l’ouvrage fait « priez de transmettre »…
Je suis sûr de la qualité de l’ouvrage, et pourtant il ne m’est pas marchand… mais marchant.

5. Le jeudi 3 novembre 2011, 22:55 par David

Gilles, je guette vos passages, et me réjouis de cette ouverture qui est la vôtre. Pour l'instant, je crains que le livre ne se balade encore trop dans la Trinité à Cherbourg, qui est sans doute trop bien rangée pour cela. peut être est-ce parce que c'est moins un lieu où on lit qu'un lieu où on parle... en silence. Wordcrossing. Traversé par la Parole pour oser Lui adresser.
vous faites comment pour la bibliothèque? elle n'est pas encore rénovée!

6. Le jeudi 3 novembre 2011, 23:12 par Gilles GRIMAUD

Pour l’instant j’en suis à « Huysmans Nouvelles », et « Lettre aux parents des futurs illettrés » de Ghislaine Wettstein-Badour m’attend…
Après il me faudra aller à la bibliothèque d’Octeville qui prend le relais du centre-ville pour tourner d’autres pages…

7. Le dimanche 6 novembre 2011, 15:31 par Axolotl

10h ce samedi matin, messe d'enterrement à St Sulpice... merci La Procure d'ouvrir à 9h30 et de me permettre d'acquérir ce livre (ainsi que celui de M. Bellet dans lequel vous piochez régulièrement). De quoi alourdir mon sac, mais alléger mes pensées et enrichir ma réflexion dans les prochains jours.
Merci à vous. Vous voici ainsi lié à ce fort moment d'union familiale !!!

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