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petit précis d'ébriété existentielle

ces heures où je me laisse happer par ta colère, je la sens m’irradier, me soulever, me défigurer, me pousse à répondre au lieu d’écouter la souffrance qui en est le vrai objet, chaque fois que je crie plus fort que toi, ou que je me tais, te murant dans le silence parce que je ne crois pas en ta parole, je titube ma vie

ces heures où j’ai peur, de tout, de toi, de l’autre qui m’inquiète, de sa parole, de son regard, de son jugement, ces heures où l’extérieur n’est que le reflet de ma peur, je titube ma vie

ces heures où je mate une série, épisode après épisode, tenu dans une haleine sans souffle, dans une passion sans raison, dans un vide sans fond, jusqu’au bout de longues nuits, je titube ma vie

ces heures où je ris trop fort, parce que tout va bien, ou parce que je voudrais que tu le croies, que je le croie, je titube ma vie

ces heures où je bois ce verre en plus, ce verre pour l’ébriété légère et oublieuse, celle des lendemains de bois et des soirées qui finissent dans la ouate, celles des joies par omission, je titube ma vie

ces heures où j’ai laissé le temps filer sans vie sur Facebook et ses amis, je titube ma vie

ces heures où je ne ris plus mais je te l’impose comme l’ascèse de ma souffrance, je titube ma vie

ces heures où j’attends la réponse à tel billet, tel trait d’humour, telle im-pertinence, désirant des fruits sans maturité, je titube ma vie

ces heures où je te regarde en te désirant, non pour ce que tu es, mais pour ce que tu me fais, me passionnes, me rends désirant, ces fois où l’autre ne vaut que pour moi, je titube ma vie

ces heures où je n’aime pas mon fils, mon premier, mon second, ces fois où j’ai du mal à supporter son petit penchant qui m’agace, que n’a pas son frère sa sœur, ces fois où j’ai peur de ne pas assez l’aimer, je titube ma vie

ces heures où je laisse mon confrère, mon collègue s’enliser, s’enfermer, s’humilier, que cela serve ou non mes intérêts, je titube ma vie

ces heures où j’oublie la distance entre l’information, la vraie, et son concentré dans le robinet régulier de mon flux Twitter, rss, télé, radio, chaque fois que je crois juste de m’époumoner pour défendre la vérité, où mon habitation dans La vérité t’empêche par ma vindicte de nous y laisser baigner ensemble, je titube ma vie

ces heures où j’erre sur les linéaments du sacrement du pardon, où je dis peu, où je dis rien, où je n’ai pas la simplicité de Te dire ce qui me brise vraiment, je titube ma vie

ces heures où je mens, à dessein, et parfois même sans enjeu, je titube ma vie

ces heures où je t’ai dit “oui”, “je te rappelle”, “je ne t’oublie pas”, et je ne le fais pas, presque consciemment parfois et ironiquement, je titube ma vie

ces heures où je te souris dans le dos, ironique, je titube ma vie

ces heures où je baisse les yeux pour ne pas me laisser transpercer par ton regard, je titube ma vie

ces heures où je blablate, plus ou moins précieusement, pour enjoliver une platitude pas assez incarnée, je titube ma vie

ces heures où le désir sexuel se fait irrépressible parce que sans accroche, sans raison, futilement, où je glisse inexorablement vers l’inanité d’un site porno, pour rien, sauf pour le regretter, je titube ma vie

ces heures où je t’impose mes yeux pour te terrasser par mon regard, je titube ma vie

ces heures où je ne veux pas aller voir l’autre con, je titube ma vie

ces heures où je lis et oublie, dans une poursuite éperdue d’une culture qui ne me travaille pas, je titube ma vie

ces heures où je retarde le moment pour aller te voir, parce que ça ne sera pas gai, parce que ni toi ni moi n’irons mieux après, mais il faudrait pourtant y aller, je titube ma vie

ces heures où j’ai péroré seul ou en société sur la cohérence d’une vie, sur sa simplicité, taisant l’échec, je titube ma vie

ces heures où je t’ai écrit, consciemment ou même pas, ces mots qui te déchirent encore, je titube ma vie

ces heures où je t’ai dit “oui” mais du bout du cœur, à peine, je titube ma vie

ces fois où je Te prie, embourbé en moi, laissant la glaise du quotidien s’immiscer dans les silences, je titube ma vie

ces heures où je me laisse glisser, mort un peu déjà, je titube ma vie

ces heures où je m’en veux de ne t’aimer que par fidélité, je titube ma vie

ces heures où je t’ai dit “désolé, j’ai pas d’argent sur moi” parce que je ne sais pas te donner 2€, je titube ma vie

ces heures où je ricane de la sainteté, je titube ma vie

ces heures où j’ai raison, mais m’en gargarise, en jouis, je titube ma vie

je titube, balançant d’un pied sur l’autre, sans équilibre, sans direction, je tourne sur moi même et ne m’effondre pas. Certaines heures se saoulent de déraison, de méraison, de vide lâchement consenti. Je titube un instant, repars plus avant, je titube parfois plus longtemps. Pourquoi t’acharnes-Tu à me redresser, l’alcoolique de la faiblesse ? C’est si éprouvant de se laisser aimer.
pourquoi ne puis-je pas te donner plus de raisons de m’aimer ?

et sans cesse Tu le fais.

billet où, bien souvent, je est un autre.

Commentaires

1. Le vendredi 20 janvier 2012, 23:37 par Christophe

Merci David,

Chacun pourra reconnaître un bout de sa vie.

2. Le vendredi 20 janvier 2012, 23:37 par Zabou

Ca va pas d'écrire un truc qui boxe autant à l'intérieur à une heure pareille ?
Merci...

3. Le vendredi 20 janvier 2012, 23:51 par Adebouard

Merci, cher frère, de renouveler avec autant de subtilité et de poésie le style des examens de conscience...

4. Le vendredi 20 janvier 2012, 23:57 par Béatrice

Merci pour ce si beau billet qui nous bousculera, je l'espère, tous!

5. Le samedi 21 janvier 2012, 00:27 par do

le jour où tu fais un billet sur la sobriété existentielle, préviens moi, hein.

...non, laisse tomber, finalement.

6. Le samedi 21 janvier 2012, 00:39 par François

Merci ! Belle prise de distance de notre train-train spirituel.

7. Le samedi 21 janvier 2012, 00:45 par Corine

à certaines de ces heures, du mal à rester debout.

8. Le samedi 21 janvier 2012, 07:54 par cybersister

Silence et méditation s'installent au fil de la lecture de ce billet.
Humble et vrai... Merci David !

9. Le samedi 21 janvier 2012, 08:03 par Isabelle

...

Comme Zabou!
A lire, relire...

10. Le samedi 21 janvier 2012, 09:03 par Anne-Claire

Tu le sais, ma première lecture fut rude, âpre, piquante. La seconde et les suivantes ce matin tout autant. Mais dans ces mots qui cognent, tout y est, tout de notre vie, petite vie, mais si importante à Ses yeux...
Merci David, ça valait le coup ces trois semaines de "mijotation" !....

11. Le samedi 21 janvier 2012, 09:20 par Vieil imbécile

Oui, le miracle c'est que je ne m'effondre pas. Et qu'imperceptiblement, je sache que malgré cela, par cela, grâce à cela je reste dans Ton amour.
Merci d'avoir écrit ce billet, je me sens moins seul ! :)

12. Le samedi 21 janvier 2012, 09:51 par Eriluc

Quel regard, quelle compassion , ... en communion des saints titubants.

13. Le samedi 21 janvier 2012, 11:44 par Guîta

Bravo et merci David!
Chacun d'une façon ou d'une autre peut s'y retrouver .... et se remettre en question !
Ok avec Isabelle : à lire et à relire!

14. Le samedi 21 janvier 2012, 12:04 par Eliette

Idem que Zabou, ça va pas de foutre ça à la gueule (de bois?) des gens qui sortent de 3h de physique? ;)
Je te remercie pas tout de suite, faut le temps de décuver après un billet pareil. Y a des mots qui cognent comme dirait la dame des petits riens. Mais... tellement vrai, tellement à en tirer.

15. Le samedi 21 janvier 2012, 21:22 par Mahina

Silence...
A relire... et à méditer

16. Le samedi 21 janvier 2012, 21:24 par Nitt

Ça doit être joli à regarder du dessus, ce petit monde rempli de culbutos qui essayent d'avancer...

17. Le samedi 21 janvier 2012, 22:23 par fanfan

c'est mieux qu'un manuel de confesseur !!!

... plein d'échos, à genoux ou les larmes aux yeux... merci !

18. Le dimanche 22 janvier 2012, 08:04 par David

merci à tous.
au travers des petits échanges, je découvre les lectures qui sont faites de ce billet, lectures de nuit, à vif, lectures de jour, plus apaisées. Je consonne avec Zabou et Eliette, ça boxe, dur, de l'intérieur. En écrivant, j'étais plus sur la consternation que sur la méditation, mais je suis touché du décalage que vous osez. Merci donc.
pour le coup de la liste de péchés ou du manuel de confesseur, c'est encore plus inattendu. ces heurts de nos volontés, ces pauvretés à peine consenties, sont difficiles à dire... elles sont glissement, difficiles. De là à pouvoir les confier... Sûrement, il faut, il faudrait. Je y est à peine Je...
Et si le "je" n'y est pas nécessairement "moi", ces histoires me semblent très incarnée

et Nitt: commentaire redoutable! :)

19. Le dimanche 22 janvier 2012, 10:26 par sr élizabeth

et dire que j'ai pris comme résolution d'année de ne pas boire d'alccol....et bien vu comme ça l'année sobre va être difficile à tenir !

20. Le dimanche 22 janvier 2012, 11:50 par eliane

merci, ça me va très bien, nous sommes bien de la même fraternité des ébranlés...Ca fait du bien de trouver un frère.

21. Le dimanche 22 janvier 2012, 22:49 par cgene

Impressionnant de vérité. Je n'ai jamais autant ressenti le roulis de ma "titubance".... Merci Zabou de m'avoir "rabattue" ici, ou pas....

22. Le lundi 23 janvier 2012, 09:37 par Nicolas

Merci David !
Ce billet me fait penser aux mémoires de Soeur Emmanuelle, qui en pareille circonstance se disait quelquechose comme "allons Emmanuelle, tu es tombée. Relève-toi !".

Entre les chutes et trébuchements : Yalla !

Merci.

23. Le lundi 23 janvier 2012, 11:14 par LaLangelliere

Vos maux sont si vrais. Vos mots sont si beaux. J'en ai pleuré !

24. Le lundi 23 janvier 2012, 13:01 par francois.vinsot

Longue vie à des commentaires comme celui là. Merci

25. Le mardi 24 janvier 2012, 08:15 par David

@sr Elizabeth: on prend un pot si tu veux

@Eliane: je crois que c'est un des effets du texte... remettre de la fraternité dans la tristitude des nuits solitaires

@cgene: roulis. c'est exactement ça.

@Nicolas: et je me souviens de la lecture par les médias de ces trébuchements de st emmanuelle. ils n'avaient rien compris.

@Lalangellière: ne pleurez pas... mais on peut se remettre en route, hein. merci de vos RT...

@françois.vinsot: il me semble qu'on peut l'écrire sans le rougir, ne serait ce que parce qu'on peut se cacher derrière la multiplicité. merci de votre passage.

26. Le mardi 24 janvier 2012, 09:16 par David

une première version de ce texte était plus narrative, une deuxième en "tu", une troisième moins abondante en "je" elliptiques, elle commençait par "ces fois"... c'était assez vrai mais pas très joli... alors j'ai épaissi, et opté pour "ces heures"
et ce matin, éclair: "ces heures qui tuaient parfois, au coeur du bonheur". OK. rien de nouveau donc.

27. Le mardi 24 janvier 2012, 11:43 par sr zabeth

quand tu veux !

28. Le mardi 24 janvier 2012, 13:09 par Lune

et dans la lueur parfois, ces heures où "rien" fait "tout". Et le balancement du noir à la lumière qui fait danser nos ombres...
Merci pour ces mots là...

29. Le mardi 31 janvier 2012, 21:12 par Camille

misère...misericorde ! merci pour ce billet.
j'aime bien la chute (!).

30. Le mercredi 1 février 2012, 13:29 par David

@Lune: danser nos ombres, c'est parfois un triste programme, et on retrouve le jour sans peine
@camille: si c'est la chute qui vous relève... ;)

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