Prière de ne pas me roucouler dans l'oreille

Je tiens à mes neurones. J’en ai pas assez et ne suis pas sûr de vouloir les laisser en viager à qui que ce soit. Je n’ai jamais bien compris comment ils fonctionnent mais me garderais bien, comme firent les grecs en associant les éclairs à Zeus, d’y voir une mécanique divine. Bien sûr, je prie, avec tout ce que je suis, je prie en me tenant en la présence de Dieu, en élargissant l’espace intérieur pour y écouter sa Parole, pour y laisser rayonner son amour et sa lumière, pour apprendre à agir en conséquence. “Ô Toi qui es présent dans le fond de mon cœur, laisse-moi te rejoindre dans le fond de mon cœur”. Je prie l’Esprit de me donner l’intelligence des Ecritures, je lui demande de m’aider à bien connaître Dieu… et à rester juste.

De là à parler d’inspiration, je me tâte. Je me demande même si, quand on évoque ce sujet, on ne serait pas, parfois, à deux clics d’un énorme cliché.

En version conscience, ça pourrait ressembler à un dessin animé, ou à une scène de Pirate des Caraïbes… un petit être vaguement cornu ou ailé qui batifole à deux pas de vos pavillons, et vous susurre vos bonnes ou surtout vos mauvaises actions, une personnification de la bonne ou mauvaise conscience, toute extérieure à soi. Nous sommes le ring d’un combat, avec l’autonomie intellectuelle du ring. C’est pour la version “décision”. Le thème se décline d’ailleurs assez bien, en version intracrânienne, avec la version de Lars Von Trier dans Breaking The Waves: L’héroïne, passablement allumée, parlait à Dieu avec sa petite voix et des larmes dans les yeux, dans le bizarre de sa vie tourmentée, et elle se faisait elle même les réponses, avec une grosse voix toute pathologique en reprenant les mots indigestes et acérés du Pasteur.

pssst

Dans la version inspiration, c’est la colombe, ou le petit Jésus à califourchon sur votre épaule, et qui vous dicte ce que vous avez à dire, les paroles qui toucheront. Dieu se sert du prédicateur, en court-circuitant son cerveau et susurrant “la” Bonne Parole. D’ailleurs, avec une telle vision, on imagine assez facilement les évangélistes soufflés par les mêmes bourrasques. “Ecoute ce que l’Esprit di(c)t(e) aux Eglises”.

Sans aller jusqu’à ce cliché, j’ai pourtant l’impression, quand j’écris mes homélies, que mes neurones sont passablement verrouillés, et peu sujet à manipulation spirituelle. Je choisis, pense, préfère les mots que je vais utiliser. Je n’attends pas qu’ils me tombent dans l’oreille. Les mots viennent de mon écoute de la Parole, que je sers, les mots viennent de mon attention au peuple auquel je vais devoir faire entendre la Parole, que j’écoute aussi, les mots me viennent de choix, d’audace, d’humour, d’écriture. Dans MES synapses.

Mais alors, quid de l’Esprit Saint? Il est présent tout le temps, et plus encore.

C’est avec lui, comme tout un chacun, que je peux comprendre un peu Dieu
C’est avec lui, que je prie, dans l’audace de sa présence
C’est avec lui, que je reste serviteur et adorateur de ce même Dieu

C’est lui qui se saisit de mes mots, de mes mots choisis, et fait que tel ou tel touche. Non pas que j’aie été télécommandé, mais parce qu’il donne la fécondité. Il prend les choses comme il prend les mots pour en faire des signes. ça, je ne peux le faire. Je ne peux que donner. Lui, il donne la profondeur et la justesse que je ne saurais deviner. Et c’est très bien ainsi.

Ainsi, même quand je suis mécontent du propos, untel vient nous dire qu’on a touché juste, ou quand on est content, qu’on a bien cerné le mystère, un autre vous dire “rien compris” “bien aimé ton petit exemple ridicule” ou rien.

Une homélie s’écrit, avec toute l’intelligence du prédicateur, sa foi, sa vie, sa plume. On ne peut pas plus. L’Esprit, lui, lui donne sa fécondité (bis, je sais, mais tout est là)

Commentaires

1. Le vendredi 1 juin 2012, 12:24 par Nitt

L'Esprit donne tellement la fécondité qu'il a rendu féconde une vierge à Nazareth il y a quelque deux mille ans, et tout le monde en parle encore...

(Et : "rrrrrrou rrrrrrrrouuuuu !"
Ben quoi ? C'est pas ton oreille, c'est ton blog !)

2. Le vendredi 1 juin 2012, 12:45 par Emmanuel

Ah ha, le cliché.

Jésus qui va au désert jeûne quarante jours, et le diable lui dit de manger des pierres parce qu'il a faim, c'est pas un peu cliché ça? Et son papa qui lui fait comprendre qu'il faut accepter tout ce péché qui suinte de l'humanité, c'est cliché au possible. On a un petit diable, un petit ange, et entre les deux, notre homme tourmenté.

Et il a joué le jeu à fond notre copain Jésus! Tellement qu'il a fini sur la croix. C'est ultra-cliché tout ça, et il l'a accepté.

T'inquiète, David, tant que tu restes toi, tu peux laisser parler l'esprit par ta plume et par ta voix. Mieux tu le fais et plus tu es Toi: un être de joie!

Tu fais tout ça très bien je pense. Je voudrais bien entendre une de tes omélies un jour!

Emmanuel

3. Le vendredi 1 juin 2012, 12:47 par Vieil imbécile

Pas facile de faire passer à travers des mots le mystère de l'Esprit Saint. Beaucoup de trahisons au passage : ce qu'on a dans notre esprit, la manière dont on va le retranscrire en mots, la traduction que l'autre va faire de nos mots, l'intuition qui en résultera dans son propre esprit. Via ces trahisons, deux intuitions très proches peuvent se combattre par l'intermédiaire des mots. Seule la bienveillance mutuelle pourra alors dépasser l'incompréhension.
Il me semble que la fécondité de l'Esprit Saint va s'exercer à la fois sur l'intuition du lecteur/auditeur (ce que vous exprimez par "on a touché juste"), et sur l'intuition de l'écriteur/orateur. Une fois de plus, à mon sens, on est dans le ET, et pas seulement dans le OU.
Mais là encore, je me sens trahi par mes mots :)
"C’est une des plus incompréhensibles disgrâces de l’homme, qu’il doive confier ce qu’il a de plus précieux à quelque chose d’aussi instable, d’aussi plastique, hélas, que le mot" - Georges Bernanos

4. Le vendredi 1 juin 2012, 13:54 par jonastree

J'ai connu un prêtre qui faisait ses homélies, les yeux fermés, le visage orienté vers le ciel (plafond). On avait l'impression qu'il n'était qu'un médium, que l'Esprit descendait et parlait par sa bouche et cela devait etre le cas.

5. Le vendredi 1 juin 2012, 17:01 par François+

Edmond Prochain (y paraît qu'il est pas prêtre ce gars ...) te dirait que je ne peux pas m'empêcher de citer l'un ou l'autre texte du 2e Concile Œcuménique (prononcez : (è-ku-mé-ni-k') et non (eu-ku-mé-ni-k') du Vatican, c'est même pas vrai !
Mais, dans la constitution dogmatique sur la Révélation divine, numéro 11, on lit un peu la même chose. Toute proportion gardée bien sûr ... tu n'es pas un écrivain biblique.
Bref, trop bien, ton billet.

6. Le vendredi 1 juin 2012, 18:03 par Vieil imbécile

Il faut donc que j'essaie de passer la barrière des mots... c'est ce que j'appelle l'extuition, cette capacité que l'on a #oupas d'exprimer en mots sonnants et surtout trébuchants ce qu'on a intuité.
J'ai vu une certaine tension dans votre billet entre "C’est avec lui, comme tout un chacun, que je peux comprendre un peu Dieu", ce que j'intuite comme la faculté de l'Esprit Saint d'affiner notre... intuition, pour peu qu'on Lui ouvre la porte ; et votre conclusion "Une homélie s’écrit, avec toute l’intelligence du prédicateur, sa foi, sa vie, sa plume. On ne peut pas plus. L’Esprit, lui, lui donne sa fécondité" qui me semble cantonner l'action de l'Esprit Saint chez le récepteur de votre intelligente et purement humaine parole.
Il y a peut-être juste une question de timing : l'inspiration pour vous ne viendrait qu'au cours de votre réflexion ?

7. Le vendredi 1 juin 2012, 19:04 par Corine

Quand je lis ton billet, j'ai le sentiment que c'est une belle histoire de temps.
Le nôtre, humain. Le tien quand tu pries, écris, relis, lis, dis. Et celui de tes fidèles, quand ils écoutent, entendent, retiennent, gardent ou pas tes mots, quand vous vous retrouvez rencontrez autour d'une parole, d'un mot, d'une phrase et même quand vous ne vous retrouvez pas.
Et il y a le sien. Autre et en même temps, avec. Qui inspire ou féconde, oui sans doute, mais surtout qui est là bien en dedans, bien en dehors, bien au-delà.

Qui est. 

Oui, finalement, c'est difficile de trouver les mots parce que peut-être que ce n'est pas qu'une histoire de mots et de langage. Nous n'avons rien d'autre pour le dire. Peut-être ne faut-il pas le dire. "Et qu'on ne peut pas plus".

8. Le vendredi 1 juin 2012, 20:48 par do

pourtant, ça existe, des inspirations qui "semblent" (peut-être) venir de l'extérieur de soi.
peut-être parce qu'on a perdu toute capacité à revenir à ce lieu de soi où Dieu nous parle.
je l'ai vécu personnellement, surtout au début de ma conversion, et c'est cela même qui m'a ramenée à l'Eglise.
des amis autour de moi mont aussi témoigné des choses semblables.
mais oui, tout le monde ne passe pas par là. peut-être que certains n'en ont pas besoin.
les milieux charismatiques où on trouve ces formes de relation à Dieu drainent beaucoup de gens très gravement blessés (viols, drogue, avortements..), peut-être est-ce donne pour ces cas extrêmes, comme les miracles de Lourdes ou des "réveils" massifs chez les protestants après des crises graves ou des guerres.
Ensuite, il est juste de ne pas accorder crédit à toute manifestation de ce genre: le démon en use abondamment,
et on a vite fait de prendre pour une parole de Dieu quelque chose qui est tout le contraire,
que ça vienne du démon ou de nos désirs à nous.
des tas de gens en hôpital psy en sont malheureusement des témoignages.
ensuite, il y a aussi des formes de communications spirites, qui sont très utilisées dans les milieux occultes,
il vaut mieux le savoir avant de se croire investi d'une mission divine.
(dons, flashs de voyance, écriture automatique, médiumnité..).
Il arrive un moment où Dieu nous coupe de ces sources qui ne sont pas le quotidien de la vie dans l'Esprit.
alors, on se met à avoir une vie de foi plus ordinaire. plus paisible.
les critères de discernement sont les mêmes que l'on ait des "inspirations" ou une sagesse paisible,
la charité, la Parole de Dieu (et l'enseignement de l'Eglise et des saints), le bon sens, ... et un prêtre quand tout ça ne suffit pas.
je ne dis pas ça pour polémiquer, mais juste pour témoigner.
ensuite, St Paul est très clair, tous les charismes extraordinaires réunis ont moins de valeur que le seul grand charisme: la charité.

9. Le samedi 2 juin 2012, 00:15 par @Adebouard

Pour prolonger l'échange entamer chez Zabou....

Je suis bien d'accord avec toi pour laisser de côté les clichés que tu évoques. Jusqu'à présent je n'ai jamais écris une seule homélie sous la dictée du "petit Jésus à califourchon sur mon épaule."
Pour autant, il m'arrive de me surprendre moi-même en m'entendant prononcer telle phrase qui dépasse ma pensée et semble faire mouche.

Tu écris " Sans aller jusqu’à ce cliché, j’ai pourtant l’impression, quand j’écris mes homélies, que mes neurones sont passablement verrouillés, et peu sujet à manipulation spirituelle."
N'est ce pas justement le propre de l'Esprit de faire fi des verrous pour souffler là où il veut ?

Pour ma part je ne mets pas de limite à l'Esprit, j'aspire à ce qu'il travaille mes mots autant au moment où je les pense, que lorsque je les écris, les prononce ou qu'ils sont écoutés et reçus.

Pour finir, je te rejoins vraiment sur la question de la fécondité de notre parole, c'est là que nous avons le moins de prise... Et comme certains paroissiens prient pour que leur prédicateur soit inspiré, je prie pour que les paroissiens se laissent féconder malgré la maladresse de mes mots...

10. Le samedi 2 juin 2012, 10:34 par s.u.père François

David,ne serais-tu pas un peu provocateur ? mais un provocateur inspiré ! ;-)
Tu sais qu'il y a des sujets sensibles, surtout pour un prêtre, qu'il est osé d'aborder : la politique, les femmes et l'Esprit-Saint. Le premier n'appartient qu'aux militants, le second aux féministes et le troisième aux charismatiques.
Blague à part, je te donne raison.

Dieu nous a créé avec amour jusqu'à nous donner des neurones, une capacité d'intelligence. L'Esprit-Saint (qui n'est quand même pas sans lien avec le Père et le Fils) viendrait-il contredire sa propre création, l'annihiler par une force étrangère ? ou bien l'élever, l'inspirer ?
L'inspiration, n'est-elle pas justement que des hommes (prêtres ou non) et des femmes soient avant tout des hommes et des femmes de foi, pétris de la Parole de Dieu, vivant l'intime relation au Christ, attachés au mystère pascal et à celui de l'incarnation...et surtout capables de se convertir chaque jour à Lui. Dieu nous a donné des neurones et surtout une capacité à l'aimer, et à aimer à son image. Nous agissons avec notre intelligence et quand celle-ci rejoint l'Evangile, nous rendons gloire au Créateur.

Mais agissons-nous sans Dieu pour autant ? Qui peut dire être inspiré ? Suffit-il de lever les yeux aux ciel et d'ouvrir la bouche pour qu'Il parle à notre place ?
J'ai connu aussi un prêtre qui ne préparait jamais ses homélies faisant confiance et appelant l'Esprit : ce n'était pas une réussite. Comme quoi ...
Je ne suis pas l'Esprit Saint et même s'il m'inspire je serai toujours limité par ma faiblesse, ma pauvreté... et Il devra faire avec !

Mais l'Esprit n'agit-il que lors d'un instant sur un individu ou bien ne se déploie-t-il pas dans toute notre vie de baptisé et au sein de nos communautés, de notre Eglise, dans tous les sacrements ?
Dans les Actes des Apôtres, l'Esprit Saint agit toujours au sein de son Eglise. Il est donné aux disciples du Christ, réunis et il agit sur des communautés, après qu'elles aient accueillies la Parole. Il y a toujours un 'nous' ecclésial à côté de l'Esprit y compris dans le Credo !
L'action de l'Esprit n'est pas un acte magique furtif, c'est une présence humble de l'amour divin au quotidien de notre vie baptismale et communautaire, le véritable champ d'action de Dieu (Père créateur, Fils incarné-crucifié-ressuscité et Esprit-Saint donné dans cet amour mutuel).... la Trinité : nom de Dieu.

11. Le mardi 5 juin 2012, 10:14 par Edmond Prochain

La meilleure définition que je connaisse de l'Esprit Saint est de... Jean-Claude Van Damme. Oui, oui. Bon, c'est plus une métaphore qu'une définition, mais déjà !
Je le cite donc : "Si tu enlèves l'air du ciel, les oiseaux tombent par terre." L'Esprit Saint et les prédicateurs, c'est pareil. Enfin je crois. Non ?

12. Le mardi 5 juin 2012, 10:34 par David

@Edmond! Eh, Ho. si tu ne fais pas montre de plus de gravité, tu vas décoller, bonhomme!

@Supère, j'avais oublié pour ces sujets interdits. Bon, ces deux dernières semaines, j'ai abordé 2 de ces 3 sujets. oups. 

sinon: bien d'accord avec toi. Et c'est fou parce que la ligne est difficile à tenir. Celle de l'inspiration de l'Eglise, de chacun sans prise illicite de pouvoir dans ma tête. 

@tous: je vous lis. je suis pas super d'accord avec tous, mais bon. 

13. Le dimanche 10 juin 2012, 00:47 par C.S. Indhal

Si je comprends bien, David, tu nous dis que quand tu écris, c'est bien ton intelligence qui est en marche… L'inspiration, selon toi, ça n'est pas Dieu qui parle à notre place, ni à travers nous comme si nous n'étions que des moyens de communication de Sa parole…
Mais cette inspiration, tu lui puises plutôt dans les écritures, qui sont justement Sa parole… Dans ta relation à tes frères, qui sont Son peuple et Ses enfants…
Dis-moi si je me trompe… Mais au fond, l'Esprit n'est pas l'auteur de tes homélies : c'est bien toi… Mais il est plus profondément ce Souffle qui t'anime et qui, pourrait-on dire, est le support de tes paroles… Il est ce qui, de tes mots, fait des germes vivants de Foi, d'Espérance et de Charité… Il est cette richesse de la vérité et de la justesse du Verbe qui, même lorsque tu es déçu de tes mots et de tes phrases, va toucher le coeur et la conscience de certains de tes auditeurs, les rejoindre dans leur vie, dans leur situation… (J'espère ne pas présenter les choses de façon trop "cliché", trop poétique…)
Partages-tu aussi avec le poète (et le prof) que je suis ce sentiment que, profondément, c'est l'Esprit qui donnes à ces propos et ces mots qui sont les tiens, selon tes choix et les formes que tu leur imposes, un caractère efficace ?
(Désolé pour ce commentaire sous forme de réécriture… Besoin atavique de faire du commentaire de texte ? ^^)

14. Le dimanche 10 juin 2012, 08:20 par David

@CS: oui, c'est ça. L'Esprit inspire tellement bien la vie de l'Eglise qu'il n'a pas besoin de court circuiter pour que le message passe. il est fort

15. Le vendredi 15 juin 2012, 00:35 par C.S. Indhal

Ah, ouf, je suis rassuré sur mes capacités de compréhension alors ! ^^
Et, donc, nous sommes sur la même longueur d'onde sur ce sujet, à ce qu'il semble. Je n'en suis d'ailleurs pas tellement surpris…

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