comme de l'eau et du feu sur de la pierre

Devant moi, du roc et du bois.

du bois de cercueil, joliment travaillé avec des visseries patinées, des poignées du même acabit, un voile qui cache les pieds de mauvais métal, et pas mal de fleurs, mortes pour la plupart elles aussi, coupées en couronnes, décorées de ruban. Tout est arrivé là, amené par un ballet millimétré d’hommes en costume gris et à la cravate assortie, grise, ou violine, un ballet qui porte, qui salue le corps d’une légère inclination au signal : “messieurs”. De la componction chorégraphiée d’hommes aux bras lourds. Parfois même, c’est bien fait. Mais reste le bois, et le sticker rouge, ridicule, de la police. Du bois

et juste derrière, de la pierre, massive, brute, souvent, résistante toujours.
Le gros bloc de granit du fils, visage tendu, rugueux, d’un bloc tremblant par moments, inabordable, pogne fermée, broyant les doigts d’un autre, d’une craie plus friable, qui s’effrite sous l’eau salée des sentiments qui l’assaillent. On l’appellerait mollasse, si ça ne prêtait à confusion.
Et l’argile imperméable, fermée, sans eau ni prise de cette femme qui toujours regardera ailleurs
le grès sillonné de pluie, raviné, qui tient à peine, le tuf qui s’effrite, la jaspe qui affleure, colorée, mais fragile, et le silex coupant de celui qui n’a pas digéré, depuis si longtemps avant, et qui toise la religion d’un regard d’acier, sans parler des roches molles, presque liquides, qui ne se raccrochent à rien.
Et derrière, le pierrier, instable, divers, de ceux qui sont venus.

Et dès les premiers mots, je sais que je n’aurai qu’une parole qui effleurera le bois pour aller résonner dans la pierre.
et le silence me répondra. Souvent, en tout cas, ils ne sont que peu à dire, quand bien même ils les connaîtraient, les dialogues liturgiques auxquels je les invite. Mutisme du notre père tu, signe de croix à peine esquissé, bloc massif de regards fuyants pendant l’homélie. Ils sont bruts de douleur, rarement aérés de foi ou d’espérance. Ils sont atterrés, et lestent tout.

Généralement, on obtient qu’un, plus léger, plus proche, plus touché vienne allumer les cierges près du cercueil. Mais ils refuseront de lire. Sauf des mots de leur part, des mots trop lourds impossibles à dire sans choir.

Des chrétiens sont là, qui lisent, répondent, mettent des mots sur l’espérance, rappellent en mots choisis, équilibrés, la vie du défunt, chantent. Parce que sinon planerait un silence de mort. Celui dont on n’a pas besoin.

Il faudrait un burin, ou une mer, un torrent de tendresse pour faire crier les pierres, les faire prier. s’accrocher dans l’homélie sur un accroc de texte, sur un éclat de la nécro pour frayer dans le massif de la pierre un espace où résonnera une parole d’espérance, une parole de vie, une parole de fidélité, d’un amour qui ne sait s’arrêter.

Parfois, leurs histoires ont croisé la grande histoire : ils se sont rencontrés dans un camp de travail, elle était ukrainienne, lui cherbourgeois, ils sont revenus, après la guerre, d’Allemagne, et ont continué à s’aimer. Il aura fallu un de Gaulle pour permettre leur mariage, et lui, les enfants, petits enfants sont là, de pierre (il est sourd comme un caillou) autour de son cercueil de bois. Petite histoire dans la grande. Et la grande histoire du Christ ressuscitant de la mort vient surgir dans leur petite histoire de famille lestée de chagrin, mais ils ne peuvent encore le savoir, pas encore le voir. Ils sont encore la pierre du tombeau.

Parfois, son histoire était plus petite, elle était là, fidèle, aimante, auprès de ses enfants, avec force amour, persévérance, petits métiers et quelques accrocs. On n’oubliera pas les accrocs parce que la fidélité n’est pas panégyrique. Il faut vivre pour elle, par elle, avec elle. En communion. “vous comprenez qu’elle attend de vous que vous viviez?”, parce qu’elle vit, je vous le dis, contre toute évidence.

Parfois la haine a enflammé les familles, parce que la mort remue la vase, parce que le mal était fait, et les mots de l’espérance voudraient polir les arêtes acérées…

Parfois la mort est venue trop tôt, et tout le monde est pétrifié, de près ou de loin, par le mal si visible.

Parfois le mort est seul.

Souvent, ils sont plusieurs qui l’ont connue. Les proches, oui, mais aussi les voisins, les relations, ceux qui n’oublient pas d’être là, mais qui n’osent pas plus laisser respirer l’espérance. Je ne comprends pas vraiment ce qui les empêche de s’avancer pour recevoir le corps du Christ quand l’eucharistie est célébrée, ce qui les pousse à égoutter le goupillon dans le bénitier avant de tracer approximativement deux gestes sur le cercueil, ce qui pousse à laisser quelques centimes pour la forme quand on a donné des dizaines d’euros pour les gerbes mortes, ce qui pousse au silence mutique quand il faudrait dialoguer, à plier la nuque, à rester de marbre devant le bois, je ne comprends pas, comme un marcheur qui ne sait pas lire le pierrier dans lequel il s’aventure, à quelques cairns près.

Quelquefois, la parole touchera, sans faire pleurer, éclaire, étincelle dans quelques regards quelques instants. Ce n’est pas un feu de longue haleine. Je ne crois pas qu’on se convertisse près d’un cercueil, quoi qu’on en dise. On choisit le Christ Vie, on se laisse aimer par lui, pas par la peur de la mort. Il faudra d’autres pas que beaucoup, presque tous ne feront pas. Ils laisseront s’enfouir la pierre.

Et plus tard, quand la brèche ouverte par la Parole, quand l’espérance permise par la prière, quand le Christ qui a été présent à leur douleur persévèrera dans sa tendresse, ils pourront choisir de le suivre, de laisser la lumière transfigurer l’albâtre.

Plus tard, sur ces pierres, il bâtira son Eglise.

Pour l’instant, je n’ai devant moi que bois, et dureté de la pierre.

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PS: Si personne ne pose les paroles d'espérance et de choix de la vie quand la mort vient frapper, alors on mettra de la mélasse autour des tombeaux, rappelant vainement et pétrifiés le passé, et personne ne construira rien sur ces rochers mazoutés. 

Commentaires

1. Le mardi 7 août 2012, 23:37 par Nitt

Eh ben, on dirait que ça a pris le temps de mûrir, tout ça, avant de sortir sur le papier virtuel du blog...
Les pierres de l'Église ne forment un tout que maintenues ensemble par le ciment de l'Esprit... et le maçon est le prêtre, non ?
Mais tu as raison, si on n'est pas un peu plus pour mettre des mots de vie au milieu des silences de mort, vous risquez bien d'avoir du mal à faire quoique ce soit au moment voulu.

Et sinon, tu passes de bonnes vacances, dis ?

2. Le mardi 7 août 2012, 23:56 par @IleBouchard

Cher confrère, merci pour ces paroles que je confirme toutes ... de pas plus tard cet après-midi :)

3. Le mercredi 8 août 2012, 07:51 par David

et je devine, face à tant de massivité brute, l'impossibilité de plus jeunes à entrer dans ce genre de deuil. En même temps, on ne les y emmène pas non plus (ils sont nombreux les parents qui veulent "épargner" ça à leurs enfants et ne les emmènent pas, créant des dommages irréparables). Les jeunes doivent alors se démerder avec leur hyper émotivité et pas un mot pour affronter et construire autour de la mort. Du coup, ils bricolent. Des marches blanches, des ballons, des RIP tagués sur les murs, des .pps "aux anges partis trop tôt", de l'émotivité tout aussi brute, mais beaucoup plus dangereuse. 

entre le feu de l'émotion et le froid de la pierre mazoutées, on devrait leur apprendre les mots sûrs des rituels. Pour dessiner leur jardin. 

4. Le mercredi 8 août 2012, 17:35 par Else

"La mort remue la vase". Un jour, lors des obsèques de la grand-mère (milieu "bourgeois"), un peu avant l'homélie, l'un des petits-fils,au micro, règle ses comptes. La belle-fille, dans un silence de mort (pardonnez-moi ...) sort de l'église en claquant des talons.

5. Le mercredi 8 août 2012, 17:46 par David

des familles qui se déchirent au bord de la tombe, c'est hélas plus que fréquent, parce que la tristesse horrifiée est acérée, parce que les pierres n'arrondissent pas les angles. hélas bien souvent.

6. Le jeudi 9 août 2012, 10:19 par Anne-Laure

Plus encore que ton texte, effectivement rude mais ô combien lucide, je suis touchée par ton commentaire (n°3)... je crois effectivement que c'est dans ces moments-là que la pauvreté de ma génération (pauvreté spirituelle, à défaut de meilleur terme) est la plus criante... mais c'est malheureusement ce que font les pierres, crier, quand nous nous taisons, non ?

7. Le jeudi 9 août 2012, 10:52 par David

@Anne laure; j'aimerais autant qu'on ne les laisse pas trop se pétrifier, ces jeunes pousses. :)

8. Le jeudi 9 août 2012, 12:50 par Artemis

"Je ne crois pas qu'on se convertisse devant un cercueil"? Et si ça commençais par là? "J'ai pleuré et j'ai crû" disait le futur auteur du "Génie du Christianisme".

Si l'annonce de la Résurrection était explicite aussi sur la forme? Comme cette laïque engagée au Chemin Neuf qui a lu le Cantique des cantiques "Voici mon Bien Aimé, il est à la porte et il m'ouvre" à l'enterrement d'une de ses tantes.

9. Le vendredi 10 août 2012, 08:35 par David

@Artémis: le "si ça commençait par là" est probablement une des raisons d'une tel investissement des chrétiens dans la pastorale des funérailles, en plus des honneurs dus aux morts et l'espérance chrétienne. Néanmoins, l'expérience tendrait, à 98% à dire le contraire. Les "bonnes résolutions", les découvertes, les recentrements opérés sous la contrainte du chagrin et du deuil s'atténuent souvent avec les larmes... quand bien même ils étaient sincères (Et Dieu sait qu'on entend des promesses). De là la conviction (que j'ai trouvée aussi chez Thévenot sous une autre forme) que la conversion est rencontre de vie et pas choc de la mort. C'est la rencontre du Christ ressuscité qui fait bouger, et pas la peur de la fin. Quelque part, je pourrais être d'accord avec vous, mais en fait non. Le décès n'est pas le lieu de la conversion. Jamais (et tant pis pour mes propos péremptoires), c'est la rencontre du Christ.

Quant aux conseils sur "comment rendre la forme plus explicite", je vous aime bien mais conseilleurs/payeurs toussa. Parce que le plus explicite des discours peut lui aussi devenir lavasse formatée. Alors, écoutez bien, parce que souvent, c'est très explicite, pas comme vous le voudriez, mais explicite quand même. (cf mon billet à Yvan Rioufol)

10. Le lundi 13 août 2012, 21:21 par isabelle gothier

"elle vit, contre toute évidence"... c'étaient des paroles allant dans ce sens que j'attendais, il y a exactement une semaine, à l'enterrement de ma mère. j'attendais aussi la célébration de l'Eucharistie, que j'avais d'ailleurs demandée; ce rappel de la victoire du Christ sur la mort, ce symbole de la vie éternelle, le centre de ma foi. ma demande n'a pas été prise en considération, ma foi a été foulée aux pieds, ma mère traitée sans respect. merci pour ces lignes.

11. Le lundi 13 août 2012, 21:41 par David

vous savez Isabelle, les messes, c'est vraiment compliqué. Parfois deux répondent, parfois 4 communient, 4 sur 80 personnes. Et c'est pas si simple. Et quand face à vous, 80 personnes font pierre, les paroles de la foi et de l'espérance, on les planque un peu plus quand une seule personne peut les entendre. on les met en sourdine, mais elles sont là. dans l'homélie, dans les mots du rituel. Faut bien tendre l'oreille. et le respect, il est dans la prière du rituel, pas ailleurs. N'ayez crainte. Et relisez, si vous le pouvez ce rituel, vous entendrez les mots que vous attendiez

12. Le mardi 14 août 2012, 21:59 par isabelle gothier

le rituel? n'est-ce pas l'offertoire, la consécration ? n'est-ce pas des paroles d'espérance et de vie ? tous les prêtres répondent-ils à une famille en deuil "oh, la communion, vous savez ...."? comme si la mort et la résurrection du christ n'avaient aucune importance.
je sais le peu de participation des "fidèles". mais le repect, cela existe. surtout dans ces moments-là. surtout de la part d'un prêtre. surtout quand il s'agit du respect de la foi. l'homélie ? je préfère l'oublier.

13. Le mercredi 15 août 2012, 08:11 par David

vous savez, quand l'Eglise accompagne un défunt pour ses funérailles, elle ne célèbre pas toujours l'eucharistie. Elle le fait même peu. Le rituel auquel je faisais référence, celui des funérailles justement, regorge de mots de foi et d'espérance, à leur juste place et avec leur juste manière de venir (ni trop tôt, ni trop fort) tant dans les oraisons, le choix des textes bibliques, les actions de grâce, les invitatoires au dernier adieu, les gestes (lumière, croix, encens, aspersion...) et ainsi exprime, de manière mesurée et amenée, son espérance. Il est possible de célébrer l'eucharistie, de donner la communion, mais ce n'est pas toujours le cas, c'est même finalement moins que la majorité des cas. Sans doute y a-t-il eu des maladresses, mais je maintiens que les gestes et la paroles de la liturgie des funérailles, font ce qu'elles disent, faire entrer, depuis le deuil, dans le feu discret de la foi. 

Quand je préside des célébrations, parfois je trouve des mots justes, mais seulement parfois. Souvent, comme vous venez de le lire, il y a du roc impossible devant moi. avec si peu de choses sur la vie du défunt, avec si peu de "laisser voir" que c'en est redoutable. ou à cran. ou à vide. ou à rien. ou en souffrance. Bref

dans tous ces cas, je crains que mes mots ne touchent rien. Et dans ces cas là, je m'appuie TOTALEMENT sur la richesse et la justesse des mots du rituel. 

Oui, on peut célébrer une eucharistie, action de grâce pour le et du Christ à jamais vivant. Oui, on peut faire résonner les paroles de sa vie donnée pour que le monde ait la vie, oui, on peut  le faire. Mais de mon côté, c'est quasiment systématiquement un calvaire. Parce qu'au lieu d'élever une prière commune d'une communauté, j'y deviens le magicien qui dit à l'autel des paroles magiques, le druide quoi, ou rien. 

Certaines fois, ça vaut vraiment le coup. Mais ce n'est pas souvent. Et le signe de ces familles où 2 personnes sur 50 communient? Ben j'y perds quelque chose de la communion, ensemble, au pain rompu. franchement. 

il y a certes un sens spirituel plus profond dans l'eucharistie, une efficacité autrement que dans l'instant. mais franchement, souvent, c'est rude. 

Alors j'entends que vous ne compreniez pas que le prêtre ne réponde pas "comme vous le vouliez" et peut-être même maladroitement à votre demande. Mais c'est quelque chose de plus profond, croyez moi, que la question du respect. 

14. Le mercredi 12 septembre 2012, 22:32 par Christine

Belle réponse...
Merci.

15. Le jeudi 13 septembre 2012, 08:23 par David

je viens de relire les réponses... apparemment, Isabelle n'est pas revenue... moments délicats où la parole est difficilement entendue.

16. Le mardi 21 juin 2016, 12:07 par Vieil imbécile

Relire ce billet et les commentaires, près de quatre ans après, par la magie du "Billets aléatoires".
Être touché.

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