Je crois que je marche comme un parisien. N’entendez pas par là que “je la ramène tout le temps”, ou que “je sache tout mieux que quiconque” ou que “j’aie payé un équipement hors de prix et complet au vieux campeur”, non, ni moins que “j’aie garé ma voiture comme un sauvage”, ou que “je trouve charmants ces paysans qui ramassent leur foin, c’est joli la montagne, mon brave, tous ces gens qui vivent en week-end”, non plus. Non, simplement, en montagne, je marche toujours comme sur un trottoir, trop vite, et finis toujours essoufflé à la moindre dénivelée. Peut-être pour rester dans le temps indiqué par la carte “pour un bon marcheur”, peut-être pour ne pas arriver trop tard en haut, déjà que je ne suis parti, mollement que sur le coup de 10h. Toujours est-il que je marche un poil trop vite, et que j’avale les dénivelées dans la moyenne montagne pour cette balade. Au petit pont, sur le torrent imprévisible succède la forêt, dans les lacets carrossables, puis au-delà du dernier chalet d’altitude, plus rude face à la pente. Le sentier se resserre, légèrement indiqué, mais marqué des crampons de mes prédécesseurs. ça grimpe dur, mais on reste au frais, jusqu’à ce que les résineux s’espacent.

Cela fait deux heures que je marche, et je me dirige moins vite vers la première barre rocheuse. Il y a longtemps que la forêt est passée, encore une bonne heure et je serai là haut. Sur le bec rouge, la destination de la “balade”, et il fait chaud. Mis à part le sentier et quelques panneaux de loin en loin, comme à 2048m tout à l’heure, on ne voit plus beaucoup de traces de la vie humaine. C’est un peu plus la montagne, celle qui n’a que le ciel comme frontière. L’effort, au delà du quotidien, un poil et une suée plus haut. Au fil des heures, les métaphores spirituelles de la montagne ont refait surface. L’image est rabâchée, usée presque à force d’être parcourue : l’effort, l’altitude, le chemin à choisir en connaissance de cause, la pondération, l’élévation, le temps, les crevasses cachées du bas mais qui prendront du temps à contourner, là haut, quand on ne verra plus le sommet…

Tout concorde. Le désir du sommet, le combat de l’effort, le sentier des prédécesseurs à ne pas quitter. J’y suis, dans cette montagne des alpinistes de la foi. Seul, au delà du monde des hommes. Quand surgit, au revers d’une bosse, les ruines d’un chalet d’alpage. Si haut, énorme, construit. Dans ces altitudes qui sont mon exploit du jour, d’autres ont habité, demeuré. Je ne suis pas si haut finalement. Le monde est toujours grand pour le débutant. Certaines hauteurs ne sont que campement pour d’autres, le lieu de leur quotidien.

Pan dans le nez. Comme dans la prière. Parfois, on est heureux d’un temps passé avec Dieu, une retraite, une consolation, et au détour d’une oraison, ou d’une lecture, on découvre que le ciel où l’on croyait être ouvreur de voie est le champs quotidien de celui qui aime la montagne, et lui a donné sa vie.

La métaphore en berne, j’attaque les derniers sursauts du terrain. Chaque barre rocheuse ressemblait au sommet. Elle n’ouvre que sur une nouvelle étape. Pierrier, Névé, sentier dodelinant entre les rochers. Une heure plus tard, c’est finalement le sommet. Et le paysage qui était fermé sur cet unique but s’ouvre tout à coup, majestueux, sur les sommets et vallées alentours, plus hauts, plus profonds, plus acérés, se répondant les uns aux autres. Et le vent cingle tout à coup, les nuages sont accrochés sur quelques sommets plus hauts, il faut avaler le pique nique assez vite, caché dans une anfractuosité, sous la croix plantée là.

Parce qu’en haut, au bout de ces efforts pourtant conséquents, à la frontière du ciel, on trouve une croix, plus haute encore. Une croix qu’on n’aurait jamais pu porter.

et puis il faut redescendre. Comme Pierre de la montagne de la transfiguration, parce que ce n’était pas encore le moment de la croix, la croix qu’on ne choisit pas, le temps de la vie demandée et donnée. Pas encore temps pour le ciel… Mais simplement, après quelques heures d’effort pour les articulations dans la descente, heures de souplesse, ce sera le temps de la mémoire, mémoire de la terre vue d’en haut, pour transfigurer le regard. De toutes façons, d’autres habitent plus haut. De toutes façons, passer par la croix sera objet de son don, de sa grâce. Plus tard. En attendant, récupérer… pour découvrir d'autres sommets

métaphore à la con. Clignement d'œil