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L'homme en face

Je suis l’homme en face.

Je suis l’homme en blanc que vous avez vu sortir de l’église, alors que vous attendiez sur la place.

Je suis l’homme qui parlera, celui dont vous attendez beaucoup, mais dont vous craignez tant l’erreur que l’ardeur. Si je parle mal, si j’évoque le défunt de manière mal ajustée, si j’affirme trop brutalement la résurrection, si je bute sur les mots, si vous croyez m’entendre dire que “Dieu l’a rappelé”, si j’ai l’air distant, si j’ai l’air vivant, si j’ai l’air sinistre, ou trop ministre, vous m’en voudrez.

Je suis le prêtre des célébrations où vous avez été convoqués. Et quoique vous en pensiez, je vous regarde, de l’autre côté du micro et de l’autel. Je vous vois mais je ne vous entends pas. Ou plutôt j’entends le silence mat que vous opposez, et ce silence m’inquiète.

Oh il ne m’inquiète pas tant pour la qualité ou la beauté de la célébration. Le silence est mon ami, j’aime m’y plonger pour laisser résonner en moi la Parole de Dieu. J’adore aussi me taire en groupe, goûter les vibrations de ce moment d’intériorité partagée. Un groupe de collégiens qui fait silence vit encore plus la communion, il se surprend à se taire, à écouter… Mais si j’aime qu’on fasse silence, j’ai mal pour vous quand on me l’oppose.

J’imagine que c’est peut-être la douleur qui vous rend muet. Quand celui que vous aimiez a disparu, tout s’est déchiré, et le sanglot dispute au cri la maîtrise des cordes vocales, tel un frère Christophe hurlant à la nuit des hommes et des dieux, muré dans le cri de sa peur, de sa souffrance, sans que personne ne puisse l’aider. Il hurle comme les autres se taisent, tétanisés.

ou alors c’est la décence pour ne pas troubler la douleur plus grande du premier rang, des plus touchés, ceux qui ont allumé le cierge, ceux qui ne liront ni les mots de la Bible, ni aucune prière, mais diront leurs mots tellement plus difficiles à énoncer. Si leurs mots sont titubants, votre silence les appuiera.

Pour beaucoup d’entre vous, c’est peut-être parce que ce n’est pas votre foi. Vous êtes venus par amitié, par douleur, par fidélité, mais vous ne devez rien à cette Eglise. Vous êtes là, le regard rivé sur le sol, à 1m17 devant vous, la nuque raidie pour l’empêcher de trembler, le regard dur pour ne pas le laisser s’inonder, et vous ne direz aucun des mots du rite que vous ne (re)connaissez pas.

Franchement, ça ne me fait pas plaisir d’engager ce dialogue et que vous ne répondiez pas. Je trouve ça pire, plus dur encore, mais vous en avez le droit. C’est dommage, la parole du rite est plus facile à habiter que la seule parole que vous oseriez… elle vous emmène sur des chemins que vous ne pourriez vous donner. Je sais bien que vous ne les connaissez pas assez bien, mais ce n’est pas ma question, votre silence me fait un peu peur. Il me fait peur pour vous. 

Vous qui opposez votre silence à la parole de l’Eglise, avez-vous la possibilité de parler au dehors, au bord, au plus près ? Avez-vous dit vos questions, vos peurs, votre souffrance ? avez-vous dit votre amour, votre mémoire fragile, vos rires, et vos déceptions ? Avez-vous dit vos regrets et vos fiertés ? Avez-vous laissé parler un plus silencieux que vous, un plus perdu, un enfant ? Vous avez peut-être peur d’être emporté dans son chagrin, ou pire, de l’emporter dans le vôtre ? Le silence est moins risqué, mais plus destructeur. Pire encore si vous avez décidé de le protéger.

Car le silence se fera génétique*, transmis à votre insu, mais conditionnant le futur adulte… un autre silencieux qui ne saura pas mieux passer cette épreuve. “Taire un enfant”, c’est faire de toute mort un non dit, un inenvisagé, un mort sans visage… quand justement celui qui nous quitte n’avait cessé d’en avoir.

Dans ma famille, mon grand-père s’est suicidé. Personne ne l’a dit, personne ne l’évoque jamais. Il aura fallu de l’audace à tel ou tel pour oser dire cette mort hâtée, parce qu’elle allait le rattraper par la maladie, dire qu’il est parti trop tôt, mais consentir à ce geste, parce qu’il fut fait. Je ne comprendrai jamais, mais ça me permet d’accueillir mon grand père jusqu’au bout, quand bien même je ne l’aurai que peu connu.

Dire quelqu’un, sans l’amputer ni de sa mort, ni de sa faiblesse, ni de ses rires, ni de ses riens, de ses qualités et de ses faiblesses, et les joies-peurs-déceptions-fiertés-transmissions qu’il est pour nous. C’est une audace qu’on ne peut murer dans le silence.

Si l’Eglise parle, si dans la célébration, elle vous invite au dialogue, c’est pour ne pas vous laisser murés dans le passé, mais pour vous inviter à écrire, autrement, l’avenir. Elle vous donne des mots que vous ne maîtrisez pas, parce que vous ne pourriez vous les dire. L’Eglise est le lieu de votre parole. Chrétiens, parlez, chantez, osez. Et vous qui êtes là par fidélité, osez cette parole aussi. Parce que la résurrection, tout comme votre présence, est affaire de fidélité et d’avenir. Et le Christ, Parole faite chair, est au cœur de tout cela.

Parlez pour ceux qui sont murés dans le silence.

Vous serez les uns pour les autres signes d'espérance.

Parce que je ne suis pas l’homme en face, je ne suis qu’un de ceux de cette Eglise qui prend Parole avec vous. Un de vous, et parfois, pour vous, j’ai peur.

(* selon une expression de Boris Cyrulnik)

Commentaires

1. Le samedi 29 septembre 2012, 07:27 par Corine

J'ai lu et relu. J'aime ce texte qui dit.
Je ne sais pas trop pourquoi mais j'ai pensé à une autre écriture, celle de la musique où sur les partitions les silences sont écrits. Soupirs. Pauses. Il y a des mots à dire oui et peut-être des silences à écrire aussi.

2. Le samedi 29 septembre 2012, 08:57 par Pascal

Oui ils sont silencieux, trop souvent muets et embarrassés. En face, je signale souvent "nous ne voudrions pas être là"... car nous ne savons que dire ou faire. La mort est tellement évacuée de nos vies que nous y sommes étrangers.
Certains ont besoin de temps pour s'autoriser la réaction, la réponse, la parole et le geste. Nous qui sommes professionnels allons régulièrement d'un enterrement à un autre. Mais hier mon coiffeur me parlait de ce jeune renversé par un camion en disant "il y a un an ou deux". J'avais présidé les obsèques il y a quatre ans. Les événements, les paroles et les gestes s'inscrivent dans la mémoire et continuent de produire des réactions. Le coiffeur ne savait pas encore pour l'enterrement d'avant-hier.
Au moins, aux obsèques (contrairement aux mariages traités dans un autre billet) les gens écoutent. Nous semons. Parfois nos mots rebondissent sur la pierre (cf. ton autre billet), mais il faut être là pour eux, parce que le Christ est venu et s'est lui tenu en face, en tête. A-t-il eu peur pour nous ?

3. Le samedi 29 septembre 2012, 10:08 par Simon

"Je suis né dans un monde qui commençait à ne plus vouloir entendre parler de la mort et qui est aujourd’hui parvenu à ses fins, sans comprendre qu’il s’est du coup condamné à ne plus entendre parler de la grâce…" C. Bobin.

Alors on reste muet devant une disparition, même celle de papi à 90 ans, alors que, bon, sur les milliards d'êtres humains qui sont nés, il y en a combien qui ont survécu? Mais on ne veut pas voir, on préfère refermer les écoutilles, vite, vite, pour ne pas entendre, ne pas y penser... On a besoin que le type en blanc s'occupe de papi mais pas de nous! Parce que nous, hein, on est vivants, et contre toute évidence on ne mourra pas, pas nous, pas nous!

Il est presque malsain ce type à remuer des choses qu'on essaie d'enfouir, à vouloir nous tirer vers l'humain, vers le plus grand que nous... parce que c'est effrayant d'être humain. D'ailleurs on voit bien qu'on n'y arriverait pas tout seul. Est-ce qu'il ne peut pas nous laisser dans notre petit cocon tranquille, à quoi ça sert d'étaler tout ça?

Et pourtant "... le but ultime est d'arriver à la mort dans un certain état d'esprit. Je ne vois pas d'autre projet". N. Bouvier.

4. Le samedi 29 septembre 2012, 13:59 par foxy

david ton billet m'a boulversé, je vais le garder de côté pour le lire et le relire pour le méditer. je ne vais pas en faire un grand commentaire car je sens bien que c'est trop frais en moi mais ça me rappelle un étrange secret de famille mon grand père maternel est décédé il y a longtemps, j'étais ados et je n'ai pas été associé au funéraille. mon grand pére était un taiseux il ne m'a jamais parlé mais il a souvent couvert certaine bétises. plus tard je me suis apperçu que sa tombe n'était jamais entretenue ou visitée et que personne n'en parlait jamais. il y a quelques années ma grand mère (sa femme) est décédée à son tour et sur sa tombe (la même que son mari) c'est son nom de jeunne fille qui est écrit et là tout a changé la tombe est réguliérement fleurie et visitée et on peut parler d'elle sans difficulté. pour ce qui est du côté spirituel et humain de ton billet sur les cérémonies d'obsèques ,l'une ne fait pas l'autre et je sais pour avoir participé à plusieurs que même si tu reçois un silence glacial face au message inclu dans le rite que tu t'évertue à faire passer il en restera suffisament pour aider les personnes vraiment concernées par la souffrance du deuil.

5. Le samedi 29 septembre 2012, 15:00 par Axolotl

Lu hier, ce texte m'a touché.
Vous voyez le silence face au prêtre.

Je vois aussi le silence face à la famille, qu'on ne connaît plus, qu'on ne croise qu'aux enterrements (et, parfois, rarement, à un mariage). Ces inconnus dont on se coupe, parce qu'on n'a pas le temps, parce que c'est pénible, quand même, d'aller voir la vieille tante, parce que les enfants... Et quand vient la mort, on est encore un peu plus seul. Avec, éventuellement, quelques remords. Mais pas de dialogue.

Parfois aussi, on se trompe simplement de pudeur à ne pas dire, à ne pas montrer...

6. Le dimanche 30 septembre 2012, 00:24 par Sawzick

Merci mille fois !
Cet article est l'un des plus bouleversants, touchants, renversants que je n'ai jamais lu sur les blogs cathos ! Il touche en plein cœur, il est magnifique et je ne suis pas la seule à le penser : mon entourage aussi en est tout retourné.

J'ai eu le chance de connaître la sépulture de ma grand-mère très "parlée". Je comprends mieux maintenant pourquoi j'avais trouvé ces jours en famille si beaux dans un moment si triste... Nous ne nous étions pas emmurés dans un silence personnel. Et toutes les personnes autour de nous ont "suivi ce mouvement".

Parlons !

7. Le dimanche 30 septembre 2012, 16:06 par Nitt

Ce n'est pas le premier article à propos des funérailles... j'ai l'impression qu'ils se multiplient ces derniers temps, sur ton blog.
Et tous, (surtout celui-là, parce que tu y montres clairement ton inquiétude pour ceux à qui tu t'adresses) ils nous font voir ton cœur de prêtre, qui comprend, accueille, et souffre de ne pouvoir porter tous ceux qui en ont besoin, parce qu'on ne peut sauver celui qui ne le désire pas.
Cet article me fait voir aussi combien j'ai de la chance d'avoir grandi avec Dieu, et reçu les mots de l’Église pour dire et offrir mes souffrances, tout particulièrement lors des décès.

Une cousine que je connais à peine, lors de l'enterrement d'un grand-oncle pas beaucoup plus connu, nous a dit à nous, "les croyants", que sa souffrance était indicible, invivable même, parce qu'elle n'avait pas notre foi. Parce que pour elle tout s'arrêtait là. Nous, nous ne hurlions pas notre douleur, nous chantions notre Espérance.
Et nous ne pouvions que l'entourer, et souffrir de n'avoir rien pour la réconforter, pas même le Christ puisqu'elle ne L'admettait pas.
C'est peut-être ce qu'il y a de plus dur, lors d'un deuil... Je comprends ta peur pour tous ces paroissiens gênés et silencieux d'un jour tout en noir.

8. Le dimanche 30 septembre 2012, 17:59 par David

@Corine: ce qui fait bizarre, aussi, c'est le solo jazzy au milieu d'une polyphonie. Pas facile à recevoir, demande un certain talent pour être juste. 

@Pascal: c'est peut-être ça qui est compliqué. on deviendrait pro? c'est possible. Il leur faut du temps? c'est évident. Le plus chouette dans la liturgie, c'est justement qu'elle permet le temps. Et ces paroles qu'on dit résonneront longtemps. celles qui seraient absolument tues tueront longtemps aussi. Oui on sème, mais ce sont desmots qui auront de la peine à s'inscrire dans le quotidien. 

@Simon: vous avez probablement raison. Certains se protègent de la parole des curés. C'est déjà tellement compliqué la vie sans aller chercher les questions. 

@foxy; votre histoire est trop souvent entendue... que de jeunes qu'on a "protégés" de la mort d'un proche et qui mettent des années à l'accueillir, finalement, parfois même jusque dans la colère. Il faut se rassurer aussi avec une autre réalité qu'on célèbre: la fidélité de Dieu, quand bien même on aurait du mal à la recevoir

@Axolotl: pour le thème du regret: il faudrait réfléchir sur l'accomplissement, l'assomption d'une vie en Dieu. Si on est assumé, alors, les regrets peuvent s'alléger. 

@Sawzick: et parfois tout est si fermé, bloqué, à vif qu'aucune parole n'est possible. ça rend triste, souvent, ces cas là. 

@Nitt: j'écoute beaucoup les assemblées avec lesquelles je célèbre. Alors forcément, elles me touchent énormément. Dans ces morts, tout est exacerbé, et je n'ai pas fini de faire le tour de ce registre de rencontre. Il me faut du temps aussi. 

9. Le mardi 2 octobre 2012, 11:23 par Tigreek

Et pas qu'en face. Ce silence-là, si vide, tellement à l'opposé du silence de la prière dans lequel j'aime à me réfugier, se sent en plein coeur de l'assemblée, aussi. Glaçant, paralysant, inhibant l'étincelle d'espérance que, petit chrétien, tu voudrais apporter et parfois leur hurler, devant leur désespoir... Souvenir des obsèques d'un copain, âgé d'à peine trente ans, où j'aurais aimé leur dire, à tous et en particulier à sa mère, comme la foi en la Résurrection pouvait me porter, à ce moment-là...

10. Le mardi 2 octobre 2012, 15:32 par vacom

Bonjour,

C'est un beau texte que vous avez écrit. La question que vous posez ne m'est pas étrangère. L'année passée, j'ai malheureusement dû assister à quatre cérémonies, autant de moments difficiles mais nécessaires, me semble-t-il, pour dire adieu à des personnes qui comptaient pour moi, chacune à sa façon.

N'étant pas croyant, je me suis à chaque fois posé la question de la légitimité de ma présence. Je ne suis même pas sûr que les défunts eux-mêmes avaient la foi. Et pourtant, la messe qui précède l'enterrement reste incontournable, comme si personne n'osait partir ou laisser partir quelqu'un sans une quelconque cérémonie, quelque chose dont on se souvienne. Il n'y a pas d'équivalent, il faut bien le reconnaître. Du coup, c'est parfois par tradition et par manque de choix que de telles cérémonies ont lieu. Et même s'il s'agissait du souhait du défunt, nombre de personnes présentes le font plus par amitié, par amour, que par conviction.

Pas étonnant, dès lors, que ces mêmes personnes, tout en étant présentes, ne prennent pas part à la cérémonie. Ces personnes se sentent étrangères à ce qui se passe devant leurs yeux, comme je me suis moi-même senti étranger face au prêtre qui officiait. Dans un tel contexte, la communication me paraît impossible, du moins dans le cadre de l'office, tandis que la communion - humaine, pas chrétienne - ne peut avoir lieu qu'entre des personnes qui partagent quelque chose de fort. L'amour porté au défunt, le souvenir partagé, oui, tout cela peut souder. La cérémonie en elle-même, non, pas vraiment, parce que les mots ne font écho que chez les croyants. Chez les autres, ils se perdent et laissent la place au silence, celui qui vous fait peur, mais qui permet de se recueillir, seul peut-être, mais sincèrement, sans faire semblant. La communion au sens où je l'entends, celle d'un sentiment partagé entre tous, vient après, dans la vie quotidienne, dans les souvenirs évoqués.

Merci encore pour votre texte, source de réflexion.

11. Le mardi 2 octobre 2012, 17:40 par David

@vacom : merci d'avoir pris le temps de dire votre "silence" à vous. Je crois que je le devine chez beaucoup (je crois même l'avoir évoqué). Vous avez dû deviner que je n'ai pas vraiment peur, hein, mais qu'en revanche, je devine sous le silence massif du moment un autre silence plus massif encore qui restera jusqu'à la maison... comme cette maman qui ne voulait pas parler avec sa fille, après le suicide de l'amie de cette dernière, parce que c'était trop dur, ou tant d'autres encore. Si la parole se fait, si la mémoire se fait récit, si l'émotion s'autorise, et même si nous ne partageons pas la même foi (bande dessinée mise à part), je suis rassuré. il y a moyen de vivre autour d'un deuil et de construire après. Mais à certains, le chemin semble radicalement escarpé par un non dit... voire pire. On cache pas mal de choses, notamment des enterrements, à des jeunes pour ne pas qu'ils souffrent... et c'est fou ce que ce manque deviendra compliqué à gérer par après.

C'est clair que la question de la cérémonie compte pour beaucoup. A dire vrai, les quelques échos que j'ai de célébrations non religieuses me font froid dans le dos. Quand bien même les paroles de l'Eglise vous restent étrangères, vous avez dû remarquer qu'on y fait droit à la peine, pour qu'elle s'exprime, et à l'espérance, pour construire l'avenir. Que cette espérance ne soit pas la vôtre n'est pas le plus important, il y a une direction et une reconnaissance.

Des hommes dont les yeux parlent, dont le corps parle, même sans connaître les mots, j'en vois beaucoup. Celui qui écoute avec attention, celui qui frémit, celui qui ... Mais des hommes huîtres, raidissant le muscle qui ferme l'opercule... j'en vois aussi énormément. Je suis sans doute un mauvais lecteur d'hommes, mais parfois, dans le béton armé devant, j'ai quand même une appréhension. Et si ce que je percevais là ne se déliait pas ailleurs. Là, vraiment, je suis inquiet.
(PS: si ce déliement consiste à éviter le sujet absolument jusqu'à ce qu'il terrasse à nouveau, je comprends, j'accepte, mais je m'inquiète un peu, hein.)
m'est avis qu'on pourrait en parler longtemps.

@tigreek: les enterrements de jeunes, de suicidés... rha. Pas sûr que ça soit les plus compliqués... mais assurément, on est dans les premières paroles sur un mixte de culpabilité, regrets, déferlement d'émotion, incompréhension, bout de curiosité, ébranlement des repères, etc etc. Quelle responsabilité. Je suis tremblant à chaque fois. 

12. Le mercredi 3 octobre 2012, 16:27 par do

ça me fait penser que je n'ai pas remarqué cette gêne lors de mariages, par des invités qui n’adhéreraient pas à la même religion que l'un ou l'autre des époux, voire qui n’adhéreraient pas à l'idée du mariage. La proximité de la mort me paraît alors plus susceptible d'engendrer ce silence que la gêne occasionnée par la célébration, où il s'agit surtout de respecter le choix d'un ami, d'un proche.

13. Le mercredi 3 octobre 2012, 23:13 par David

@do: c'est parce que vous n'avez jamais dit "le Seigneur soit avec vous" à un mariage, et jamais entendu le vent qui suit... :) Simplement, la tonalité des mariages est plus légère, l'écoute aussi d'ailleurs. Au mariage, il faut capter l'attention. Pendant les enterrements, il faut lui permettre d'aller jusqu'au coeur du message, là où Dieu est 'dangereux'.

14. Le jeudi 4 octobre 2012, 19:36 par Corinne

Je penserai à ces lignes, demain à 14 heures...

15. Le jeudi 4 octobre 2012, 19:45 par corinne

Ton texte, doit me hanter, puisque je reviens...
L'année dernière pour l'inhumation d'une tante dont j'étais très proche, qui n'avait pas d'enfants, je me suis totalement investie. J'ai préparé, rencontré le prêtre, organisé, partagé, parlé, parlé, parlé et "l'homme d'en face", le moment venu, j'ai plutôt eu l'impression qu'il était à côté, proche, à nos côtés...

16. Le jeudi 4 octobre 2012, 23:57 par Albatros

Votre texte, David, expose bien l'esprit de l'homme face à la mort. Notre société actuelle a gommé la mort, l'a rendue discrète voir invisible alors qu'autrefois, quand l'homme mourait chez lui et non à l’hôpital, la mort faisait partie de la vie (si j'ose dire) et les voisins les amis venaient rendre un dernier hommage à la personne sur son lit de mort, on veillait ensemble devant le corps du défunt.

David, vous vous étonnez et même vous vous indignez un peu du silence de certains lors de la cérémonie. Alors moi je peux vous dire ma vision personnelle qui n'est pas forcement représentative. Comme vous le savez je suis athée, totalement athée et non pas agnostique. Je pense donc que la mort c'est le néant et je ne serai jamais mort puisque à ma mort mon "moi" n'existera plus. La mort sera comme avant ma conception quand mon moi n'existait pas. Quand on devient athée il est dur de faire son deuil de sa propre immortalité mais il est encore plus dur de faire son deuil de l'immortalité de ceux qu'on aime. C'est là la grande force des religions, nous faire espérer la vie éternelle, non pas pour soi mais pour ceux qu'on aime. Il m'est relativement facile de penser qu'après ma mort je ne serai plus rien, mais il m'est plus difficile de penser que mon père et ma mère qui sont morts ne sont plus rien.
Alors durant une cérémonie funèbre religieuse, moi l'athée quelle attitude je peux avoir ?
Je suis venu non pas pour le défunt car je n'ai pas besoin d'un office religieux pour savoir que je l'aimais, je ne suis pas venu pour lui faire plaisir car je sais que son "moi" n'existe plus, je suis venu surtout pour ses proches et pour leur dire "je suis là" pour partager un peu de votre peine, de votre chagrin.
Alors face au prêtre qui nous parle de vie éternelle, de paradis, que puis-je dire ? et bien rien !
Le silence alors, même s'il vous gène, il est respect envers votre croyance même si je ne la partage pas. Bien sûr je ne vais pas suivre les rituels, je ne vais pas faire le signe de croix, ce serait pure hypocrisie.
Vous dites, David : "Franchement, ça ne me fait pas plaisir d’engager ce dialogue et que vous ne répondiez pas. "
Mais que voulez vous que nous vous répondions, nous athées, lors d'une cérémonie funèbre ? Je ne regarde pas à 1m17 devant mes chaussures mais je regarde le prêtre et je ne vais pas lui dire "et bien non, tout ça c'est des bêtises, après la mort il n'y a plus rien"

La mort des autres nous renvoie à notre propre mort. Et toute mort est injuste que la personne ait 7 ans ou 97 ans. Face à la mort on ne peux que serrer les poings et se taire car elle est pour nous athées une chose naturelle et je dirais même, au risque de vous choquer, que si la mort était l'invention d'un dieu, ce dieu serait haïssable.
Alors on se tait face à la mort, on se tait face à celui qui nous parle de vie éternelle, comme le dit si bien Vigny : "seul le silence est grand; tout le reste est faiblesse"

David, j'espère ne pas vous avoir choqué. Je ne suis pas venu pour combattre votre foi ni celle de ceux qui vous lisent. Je suis venu parce que j'ai trouvé dans votre site et votre message un lieu d'échange.

17. Le samedi 6 octobre 2012, 20:12 par fanfan

Touchée comme vous tous par ce billet, et la lecture des uns et des autres...
Echos, oui... Chrétienne, mariée à un athée comme "Albatros", je comprends ce silence à l'église même s'il fait souffrir... je sais qu'il peut être aussi respect, refus d'hypocrisie, hommage et amour... J'ai traversé la mort de mon vieux père dans les larmes et la prière, dans la grâce et la force de la prière. Le soir de la veillée funèbre, mon mari n'a pas récité le Notre Père, mais lu un texte d'Alain... Nous étions autour de mon père tels qu'il nous avait connus, sans fard, imparfaits, en chemin... Je sais que tout cet amour l'a rejoint.

18. Le lundi 8 octobre 2012, 13:13 par David

@Albatros: pensé à vous ce matin, vu plein de gens avec votre regard. Qqs autres lestés, pas mal en attente. #57ans #unpapa. j'en ai vu aussi délibérément fermés à la parole que je pourrais poser, a priori. #sicestcequevousvoulez

@fanfan: sans fard, ah oui, aussi :)

@Corinne: venant de toi, ça me va! :)

19. Le lundi 8 octobre 2012, 16:22 par fifi

Il me semble, qu'une parole, entre le prêtre et les proches, peut se dire surtout au moment de la préparation de la cérémonie. Toutes les paroles du prêtre ont une importance majeure à ce moment là pour les croyants comme pour les autres. Une parole authentique ne peut que toucher !!! Et si le silence vous répond, j'opte plutôt pour un silence plein de sens. Que savons-nous de ce qui se passe dans le coeur des personnes. Pour la messe d'enterrement de ma mère j'ai été incapable d'ouvrir la bouche mais les paroles du prêtre avait une importance capitale. L'émotion si forte à ce moment a besoin de silence. Soyez indulgents pour vos taiseux, David et soyez indulgent pour vous :-)

20. Le lundi 8 octobre 2012, 19:45 par David

je vous aime bien, fifi, mais je vous promets que les silences qui se déploient devant moi sont vraiment différents suivant les gens... et encore ce matin. et les personnes présentes à la célébration sont beaucoup plus nombreuses que les 3 ou 4 qui ont préparé. Des secoués, des butés, des opposants, des fragiles, des aux aguets, des chrétiens dans le coup, des bouffeurs de curé... Ne croyez pas que parce que vous vous taisez, je ne vous entends pas. Simplement, je vous promets que certains, je ne les entends pas, le silence à la nuque engourdie et raide. Lui me fait peur. Voilà.

21. Le dimanche 28 octobre 2012, 19:04 par argenoir

je viens de découvrir sur "la vie" votre "peur" ressentie durant les célébrations de funérailles. Je ne suis pas surprise, ressentant souvent la même réaction.Il est difficile de
d'animer, de participer à la cérémonie quand on sent une retenue glaciale dans l'assemblée. Et que personne ne répond aux invitations du prêtre ou à voix à peine audible.
Je conçois que ce soit une épreuve pour le prêtre . Et pourtant ....... je CROIS que des prières accompagnent le défunt. La famille qui a demandé cette célébration à l'église,
même si elle n'est pas "croyante" trouvera des paroles de vie pour l'avenir. Les familles qui préviennent après l'inhumation, la crémation, faites dans la stricte intimité , ne
se rendent pas compte de ce dont elles se privent. L'affection, la chaleur des proches et amis, les témoignages de vie avec le défunt sont autant de soutiens.Mais il est vrai
que notre société a "évacué" la mort . Donc on évite d'en parler et le prêtre peut ne pas être le bienvenu quand il parle. Le silence est indispensable à l'homme pour se
ressourcer, pour être en relation avec son créateur, il est aussi bienveillant quand la douleur est trop forte pour parler mais en aucun cas il ne devrait être pesant, glacial,
indifférent ou agressif. Merci pour ce partage. Je reviendrai sur ce blog en attendant de vous entendre à la montagne.

22. Le samedi 3 novembre 2012, 17:33 par effetah

Bonjour et merci pour ce billet. Merci surtout pour votre sollicitude inquiète, qui se laisse toucher même par ceux qui semblent refuser le dialogue. Elle nous rappelle, à nous autres qui reconnaissons la puissance du Verbe, l'importance, pour eux et pour vous, de faire entendre notre voix, qui est celle d'un Autre.

Pour autant, je ne suis pas sûre qu'un deuil doive à tout prix devenir bavard et Cyrulnik ne suffit pas à m'en convaincre. Vous l'écrivez d'ailleurs plus haut : tous les silences n'ont pas la même consistence, ni le même tranchant. Au pied de la Croix et les jours qui suivent, Marie est douloureusement silencieuse. Mais ce silence et cette douleur même rayonnent d'Espérance.

Peut-être ne faut-il pas vouloir à tout prix faire parler les taiseux, ou ceux dont la brûlure de la séparation a tari les mots? Peut-être faut-il plutôt, parfois, chercher à les accompagner, avec douceur, d'un silence l'autre?

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