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Un printemps à Tchernobyl

09032012109Ma librairie BD est juste en face des locaux de Greenpeace Cherbourg. Ce n’est pas un vain mot tant Cherbourg est prise dans une réalité nucléaire non négligeable… Usine de retraitement de la Hague, centrale de Flamanville, EPR en construction, sous-marins nucléaires à l’Arsenal, la région est tout entière marquée par la question du nucléaire. Economiquement, forcément, mais symboliquement aussi, avec les questions qui vont avec. Ici, les panonceaux des journaux disent parfois cette complexe réalité.

Mais je ne pense pas pour autant que ça soit un militantisme acharné qui ait poussé ma libraire à me coller dans les bras la dernière Bande Dessinée d’Emmanuel Lepage, dont j’avais aimé le premier tome de Muchacho. J’étais venu chercher le troisième tome de Blast de Manu Larcenet, cette plongée au plus trouble de l’humanité, et je suis reparti avec un printemps à Tchernobyl, aux éditions Futuropolis, 164 pages, 24,50€.

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Le pitch est simple. Emmanuel Lepage part en reportage graphique aux alentours de la centrale maudite, des années après, en lien avec une association clairement antinucléaire, pour en dire l’horreur sous forme de dessins avec sa sensibilité. Lepage raconte alors l’histoire de l’explosion, la surprenante réaction des autorités françaises, et son voyage. Le dessin est réaliste, l’histoire saisissante, la plongée fascinante et peu à peu la curiosité grandit. Que sont-ils devenus? Qu’en est-il de ce no man’s land de notre histoire de l’énergie et de la mort ? A quoi ressemble le mausolée de l’humanité et de sa technologie ?

A ce moment de l’histoire, et même déjà avant d’ouvrir le livre, un doute me titille néanmoins. Pourquoi dessiner ce qu’un reportage télé, ou un shooting photo aurait sûrement mieux rendu ? Des carcasses calcinées, des poupées démembrées, des structures métalliques mangées par la végétation, des sigles, des check-points, des loups… C’est l’univers onirique des ères post nucléaires dans tant de films, et le dessin, rendu hésitant par la souffrance de la main de Lepage, peine à retranscrire le noir et la violence.

Mais c’est là le trait de génie d’Emmanuel Lepage. Il ne se contente pas de raconter, ni même de photographier, ni même de rendre “ses impressions” grâce à son trait. Il met les pieds dans l’image. C’est lui qui part, c’est lui qui a peur, c’est lui qui a mal, c’est lui qui craint de rater ce reportage au plus près de la mort, cette occasion de sa vie. Il nous emmène dans ce qu’on lui montre… puis peu à peu son dessin se décale, parce qu’une fois les clichés “touristiques” reproduits, dans cette résidence d’artistes, Emmanuel Lepage va chercher à rendre la violence de la terre défigurée, mais qui reste colorée et belle comme la plus belle forêt, chercher à rendre la mort omniprésente mais invisible, et les enfants qui rient.

Les dessins se déploient sur des doubles pages, alternant les plans d’ensemble et l’histoire qui s’y incarne

Et la question s’approfondit. Comment consentir à ce qu’on voit, même quand ça ne correspond pas, ou quand ça correspond trop aux clichés et préjugés qu’on s’était fait, quand on veut ne pas être piégé par un message qu’on croit devoir illustrer ?

Comment est ce que je fouille l’invisible de celui qui est devant moi ?

Cette question est la passion de ce blog depuis le début. Et Emmanuel Lepage nous emmène beaucoup plus loin que vous ne l’auriez imaginé. En prime, le dessin est superbe, incluant des croquis sur le vif, dessinés, reçus aussi par ses “modèles”, pastels, dessins au crayon, encres et couleurs… avec une passion pour “dire l’invisible” ou “montrer l’ineffable”.

Si vous avez oublié que des enfants rient encore près de Tchernobyl
Si vous vous voulez réapprendre à ne pas laisser votre regard s’habituer
Si vous aimez vous décaler dans vos lectures et vos propos pour mieux rendre une sensibilité
Si vous pensez qu’aimer, c’est mouiller un peu sa chemise, avec ses limites,
si vous aimez les belles bandes dessinées.

foncez, et prenez le temps de vous laisser emmener.

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" Après le beau succès de « Voyage aux îles de la Désolation », Emmanuel Lepage vous embarque en plein cœur de la zone interdite de Tchernobyl… moins exotique que l’Antarctique, mais tout aussi spectaculaire et émouvant. 22 ans après la plus grande catastrophe nucléaire du XXe siècle, Emmanuel Lepage se rend à Tchernobyl en 2008, par le biais de l’association Les Dessin’acteurs pour rendre compte, par le texte et le dessin, de la vie des survivants et de leurs enfants sur des terres hautement contaminées. Quand il décide de partir là-bas, Emmanuel Lepage a le sentiment de défier la mort et à l’approche de la zone interdite, une question taraude son esprit : que suis-je venir faire ici ? Il sait qu’il a besoin de se confronter au désastre, de voir, de comprendre. Cette expérience unique entre en résonance avec ses propres questionnements sur le dessin, sur sa capacité à dessiner et sa nécessité vitale: être au monde par le dessin. "

Commentaires

1. Le vendredi 12 octobre 2012, 10:03 par Fred

Ça a l'air vraiment bien. Je ne sais pas si je patienterai jusqu'au 40e FIBD d'Angoulême fin janvier prochain pour me le procurer.
Il existe un très bon ouaib documentaire sur le sujet, sorti l'année dernière. "La Zone", de Bruno Masi & Guillaume Herbaut, coproduite par Le Monde.fr. En furetant sur Internet on en trouve facilement des liens.
C'est à la fois repoussant & fascinant cette zone où la mort rode en même temps que la vie renaît (ou semble le faire).

Les images de Lepage sont superbes.

2. Le samedi 13 octobre 2012, 10:08 par s.u.père François

Sinon Blast 3 est vraiment très bien.

3. Le samedi 13 octobre 2012, 10:11 par David

@s.u.Père François: oui, toujours aussi fascinant... j'ai du mal à chroniquer des albums en série, comme Blast, j'ai toujours un goût d'inachevé. La plongée continue...

@Fred, c'est vraiment une belle bande dessinée.

4. Le dimanche 21 octobre 2012, 10:49 par Pascal

Bonjour,
Merci, je l'ai acheté à placemédia à Coutances, les images son belle, les regards, expressions des Femmes et des hommes.J'avais un peu oublié ce pays.
Je conseil

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