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dans ta tronche (2)

Il est probable que, jeune, j’aurais ri des sentencieux spirituels qui prophétisent ce qui passe par la foi de tout un chacun, au nom du cheminement original de chacun, justement, de l'histoire nouvelle de Dieu dans chaque vie, toussa. N’empêche que, coup de bambou sur le dessus du crâne - même si on se dit qu’on n’en est pas là-, ce texte m'est tombé dessus... et on devine qu’il a raison, le bougre. Ça prend 1500 mots, mais c’est d’un poil à gratter qui va en titiller plus d’un. C’est donc “dans ta tronche”, épisode 2.

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Le risque de la durée est pour nous, comme pour toute entreprise humaine, celui d’une certaine usure de l’idéal poursuivi et de l’effort fourni pour le réaliser, usure qui nous amènerait à prendre parti de la médiocrité dans la sainteté. Avec le temps et la maturité de l’âge vient la tentation d’un compromis entre les exigences surnaturelles de l’amour du Seigneur et celles de notre personnalité d’homme adulte. Chaque année voit un plus grand nombre d’entre nous arriver à cette étape décisive de la vie spirituelle, étape où doit s’effectuer une dernière fois le choix entre Jésus et le monde, l’héroïcité et la médiocrité, la croix ou un certain confort, la sainteté ou une honnête fidélité à l’engagement religieux.

Dans la première étape nous n’avons pas encore fait l’expérience de l’impossibilité humaine et naturelle où nous sommes de vivre en harmonie avec l’ordre surnaturel des conseils. Dans la jeunesse, il y a en effet comme une correspondance entre la générosité propre au tempérament de cet âge et l’appel de Jésus à tout quitter pour le suivre. Pauvreté, chasteté, obéissance, prière, charité ne nous semblent pas présenter de difficultés insurmontables. D’ailleurs, la pédagogie divine du Maître qui appelle contribuera elle-même à nous entretenir quelque peu dans une illusion provisoire, sans laquelle peut-être personne n’aurait le courage de tout quitter pour suivre Jésus et porter sa croix.

La charité nous paraît facile, bien qu’on nous reproche peut-être de gros défauts dont il nous semble que nous viendrons facilement à bout de en quelques révisions de vie généreuse et avec l’aide de nos frères. D’ailleurs, nous constatons au noviciat et durant les premières années de notre vie de Petit Frère, des progrès sensibles. Mais il y a encore toute une dimension de la charité qui nous échappe, et nous faisons maladroitement souffrir par nos manques de délicatesse. Notre charité est encore très humaine, très naturellement spontanée, et nous sentons en nous des mouvements de sympathie universelle. Il nous semble tout simple de devenir le frère de ces hommes si différents, qui nous attirent au loin ; nous sommes impatients d’être parmi eux, comme l’un d’entre eux. Tout en eux nous paraît bon, sympathique et nous nous sentons tout à fait capables de leur donner notre amitié. Nous n’admettons pas qu’on les critique et nous condamnons avec sévérité ceux qui nous semblent moins enthousiastes. Cela ne nous empêche pas d’être insupportables aux autres et de nous décourager à la première difficulté, mais nous n’y pensons pas souvent et cela est loin d’être évident pour nous.

Oui, il nous semble que toutes ces exigences de la vie d’un Petit Frère, que nous avons découvertes durant le noviciat et les premières années de vie en Fraternité, il nous semble que nous pourrons y être fidèles avec un peu de courage. En tout cas, et même aux jours sombres, car il y en a, cela ne nous est pas encore apparu comme radicalement impossible, comme nous l’a prédit le Seigneur. Difficile, oui, impossible, vraiment, non, avec une peu de courage !

Or, avec le temps et la grâce du Seigneur, peu à peu, insensiblement, tout va changer. L’enthousiasme humain fait place à une sorte d’insensibilité pour les réalités surnaturelles ; le Seigneur nous semble de plus en plus lointain et nous sentons à certains jours comme une lassitude nous gagner ; nous sommes tentés plus facilement de prendre notre parti de moins prier ou de le faire par manière d’acquis. La chasteté nous cause des difficultés que nous n’avions pas envisagées ; certaines tentations sont nouvelles : nous sentons en nous comme une lourdeur, nous cherchons plus facilement des satisfactions sensuelles. Par ailleurs nous aurions tendance, instinctivement et sans même le remarquer ni y voir du mal, à mener une vie un peu plus indépendante, sans tenir compte de nos responsables. L’ouverture nous semble moins nécessaire, la charité plus difficile. L’adaptation à un autre peuple nous laisse parfois découragé, nous ne voyons plus que des défauts qui nous énervent là où nous trouvions tout bien au début ; nous commençons à critiquer facilement, nous n’arrivons pas à parler la langue couramment ni même à comprendre suffisamment. La pauvreté nous devient dure. Nous tenons davantage à nos idées. Nous regrettons à certains jours de ne pouvoir mieux manger, et de ne pas nous sentir plus libres. Enfin, nous voudrions faire quelque chose de plus intéressant de notre vie ! Et toujours, le Seigneur se tait, silencieux, et ne nous prodigue plus les joies sensibles d’une intimité, joies qui nous donnaient tant de facilités pour tout envisager avec optimisme.

En arriver à ressentir tout cela est dans la normale, sans qu’il y ait eu d’infidélité grave de notre part, ni d’abandon de la part du Seigneur. Même si nous sommes restés fondamentalement fidèles aux exigences de notre vie religieuse, nous devons en arriver, plus ou moins, à ressentir ces diverses impressions ou tentations.

En un mot, nous entrons progressivement dans une nouvelle phase de notre vie, découvrant, à nos dépens, que les exigences de la vie religieuse sont impossibles. nous expérimentons que la pauvreté ne doit pas seulement être matérielle, mais aboutir au détachement de nous-mêmes et de toute action intéressante ; la chasteté en profondeur, l’obéissance avec toutes ses conséquences, la charité jusqu’au don complet de nous-mêmes aux autres, toute une vie centrée sur la valeur contemplative de l’adoration, tout cela, nous sommes en train d’expérimenter que cela nous est impossible, que c’est au-dessus de nos forces, contraire à l’épanouissement personnel de nos instincts et de notre personnalité. Oui, c’est impossible ! Jésus nous l’avait bien dit, mais cela nous apparaît maintenant sous un autre jour, et au moment même où Jésus est lointain, comme sensiblement absent de notre vie ! Humainement, il n’est plus là. Nous ne pouvons plus compter sur l’enthousiasme juvénile que les années ont usé en nous. Cette impossibilité ne nous est peut être pas apparue tout d’un coup et d’une manière aussi brutale sur tous les points, mais, plus ou moins consciemment, elle deviendra pour nous une évidence. Nous n’osons peut-être pas trop nous l’avouer, car cela nous obligerait à prendre position d’une manière nette. Que faire alors ? Comment nous en tirer ? Si nous n’abordons pas franchement cette étape, cette prise de conscience de l’impossibilité radicale pour les forces humaines de vivre une vie religieuse surnaturelle, et de servir le Christ avec sa croix, nous risquons fort, soit de tomber dans un découragement larvé, soit de nous illusionner en rabaissant notre idéal à un niveau acceptable, vivable, possible en un mot. Or, c’est ce qui arrive le plus souvent à cette étape cruciale de la vie religieuse : le découragement, ou l’acceptation semi-consciente de la médiocrité, parce que, pour rendre la vie religieuse vivable, nous aurons accepté en fait d’y introduire un dérivatif. Nous nous cherchons un centre d’intérêt humain, un motif qui soit conciliable tant bien que mal avec les apparences de la vie religieuse et l’honnête observance, en gros, de nos engagements. Si nous refusons cette compromission, à force de lucidité et pour rester pleinement fidèles au Seigneur, nous sommes guettés par le découragement. Vraiment, Jésus nous fait expérimenter jusqu’au bout, et d’une manière inattendue, l’impossibilité de suivre le chemin sur lequel il nous a lui-même engagé !

Ce qui est encore plus déroutant, c’est que, plus nous aurons été généreux et fidèles à la grâce, plus ce chemin nous paraîtra impossible ! En effet, les exigences de la pauvreté, du dépouillement intérieur, de la chasteté, de l’obéissance et de la charité, nous apparaissent sous une nouvelle lumière, et ces exigences sont plus grandes que nous ne l’avions imaginé ; or, c’est une grâce inestimable que de voir s’ouvrir devant nous un horizon de plus en plus infini, car c’est la preuve que Jésus est là avec sa lumière. Dans ce chemin, devenu maintenant si austère, comment ne serions nous pas découragés par l’immensité de la distance qui nous sépare du but : celui-ci s’étant éloigné, nous avons toutes les peines du monde à croire que nous n’avons pas reculé au lieu d’avancer. Tout se passe en effet comme si nous avions reculé. Il nous semble que nous avons échoué. Les religieux et les prêtres qui nous entourent, nous avons aussi découvert leurs défauts, leurs imperfections, et nous sentons bien que beaucoup d’entre eux en sont là. A quoi bon tenter l’impossible. Il nous reste, puisqu’il est impossible pour nous d’être parfaits, à nous accommoder d’une vie honnête. Une vie honnête à la suite de Jésus crucifié, comme c’est décevant, et quelle désillusion ! Et pourtant, si nous savions ce que Jésus attend de nous à ce moment critique de notre vie religieuse, si nous savions ce qu’il attend d’une étape qui n’est pas une régression comme nous l’imaginons, mais la mise en place des conditions pour un nouveau départ, pour la découverte d’une vie selon l’esprit et la foi, avec la conviction, qui nous reste à acquérir, qu’une telle vie est alors possible avec Jésus.

“le second appel”, René Voillaume, lettres aux fraternités, tome 1, Cerf, p.11-20.

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Commentaires

1. Le jeudi 7 février 2013, 17:47 par Zabou

En fait, t'as rouvert ton blogue pour coller des baffes, hein, c'est ça ? ;-)

2. Le jeudi 7 février 2013, 19:20 par Nitt

Je plussoie Zabou.

3. Le jeudi 7 février 2013, 19:41 par Isabelle

Un peu sonnée, là, en fait... Comme à la lecture des billets des jours précédents...
;-)

4. Le jeudi 7 février 2013, 20:15 par Eliette

@ Zabou: +1 ;)

@ David: Merci quand même. Très beau texte.

5. Le jeudi 7 février 2013, 21:35 par cybersister

Merci David d'avoir "ressorti" ce superbe texte du Père Voillaume, lu et relu il y a quelques années. Belle méditation sur le combat de la vie dans un engagement à la suite du Christ. Même là rien n'est jamais acquis, au contraire. L'opération vérité au détour de l'âge et de l'expérience. L'appel à redire le oui de sa jeunesse, humblement, dans l'épaisseur de notre humanité et la foi que Sa grâce nous accompagne.

6. Le jeudi 7 février 2013, 21:41 par David

@cybersister, c'est dire à quel point je suis et j'étais jeune, il ne m'avait jamais traversé les yeux. Mais hyper percutant, tout de même. Je me sens un peu plus vieux, et il y a un truc, là, particulièrement intrigant dans cette acceptation que je devine, pressens, commencerais, à vivre. texte coup de poing.
je ne sais pas si j'aurais entendu/compris le génie avant. (j'attends le vieil imbécile au tournant)

(on me demande le nom de l'évêque de Coutances. Techniquement, y en a plus, tu parles d'un souk, ça flingue l'antivirus)

7. Le vendredi 8 février 2013, 09:33 par Gael

Ou pour le dire simplement : de la sainteté désirée à la pauvreté offerte :)

8. Le samedi 9 février 2013, 23:43 par Vieil imbécile

"Dans ma tronche" avait été sa conférence de carême au Vatican. J'avais été moins percuté par ses lettres. À tort. Merci pour ce vivifiant coup de poing !
Je suis resté abasourdi par la correspondance avec un très court texte de Père Jérôme : http://j.mp/VH745E
Maintenant, j'attends avec impatience l'austérité...

9. Le dimanche 10 février 2013, 10:29 par Claire

Et loi la pénitence....

10. Le lundi 11 février 2013, 00:45 par Vieil imbécile

Commentaire de Balthasar sur l'Évangile d'aujourd'hui (Luc 5).
"Désormais ce sont des hommes que tu prendras". C'est exactement ce qui se passe dans l'évangile pour la vocation de Pierre. La seule différence est que la vision de la Toute-Puissance, de la supériorité absolue de Jésus, est précédée par un acte d'obéissance de l'homme qui a déjà entendu la prédication de Jésus et en a été impressionné.
Contrairement à son expérience de pêcheur, il obéit à l'ordre de jeter le filet. Mais alors se répète l'expérience de la distance infranchissable. Isaïe : "Malheur à moi, je suis perdu". Pierre : "Éloigne-toi de moi, car je suis un pécheur". Aucune mission authentique ne peut renoncer à l'expérience de la distance entre moi et Dieu - la mission provient bien de Dieu. Ce n'est que dans ce vide de la distance que Jésus donne à Pierre la mission de devenir pêcheur d'hommes. Et cela en écartant la crainte qui ne serait qu'un obstacle pour son juste accomplissement. Le "Ne crains pas" se répète pour toutes les missions, même celle de Marie qui se sent devant Dieu comme "l'humble servante", avant que le Seigneur "ait fait en moi de grandes choses". La mission de pêcheur d'hommes est pour Pierre si disproportionnée avec son "je" que la crainte n'aurait plus aucun sens. Ici ne sert plus que l'obéissance sans paroles. "Alors ils ramenèrent les barques au rivage et, laissant tout, ils Le suivirent".

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