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Outch

21h51, la température tombe rapidement, et la bougie vient d’être soufflée par la tempête. L’électricité a sauté il y a une vingtaine de minutes dans un tremblement de tonnerre sympathique. Les éclairs griffent la nuit de loin en loin et la pluie horizontale s’abat, torrentielle, sur le Balé. Nous devrions être à un spectacle de théâtre de marionnettes d’ombre mais le temps est trop violent pour nous éloigner de notre petit havre relatif.

A vrai dire, c’est la 3e fois de la journée que le temps se déchaîne. La première a eu lieu dans un cimetière. Il était un peu plus de midi. Trois gars étaient passés nous chercher, nous étions franchement à la bourre, pour une grosse course de quelques kilomètres par des chemins cahin-cahotants et pierreux de montagne. Une anthropologue spécialiste de Bali, un acteur du TNP, un prêtre diocésain à l’arrière de motos… d’un geste ils indiquent la montagne ravagée par les carrières à ciel ouvert où des camions pillent les pierres et le sable, et flinguent la nature pour nos jolies statues de pierre de lave, et les dérivés en tous genres de ce massacre de la nature.

A peine le pied posé à terre, la procession s’engage sur la route en direction du volcan qui dessine son triangle immense juste devant nos yeux. Nous sommes encore à quelques kilomètres du Merapi mais déjà sur ses pentes… C’est loin d’être tout le village qui s’avance: à peine une quinzaine d’hommes en direction du cimetière, il fait chaud et l’un des participants, le catholique qui est venu nous chercher, jette des fleurs de loin en loin sur la route, et à chaque intersection, quelques offrandes sont abandonnées. Humour du moment, un camion qui vient charger son comptant de pierres est obligé de nous suivre au pas lent des hommes.

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Arrivés au cimetière, nous longeons les tombes chrétiennes et musulmanes, mélangées, pour nous approcher d’un petit bâtiment à la porte tellement basse. Depuis quelques dizaines de mètres, un homme portant un masque blanc s’est joint à la procession. Juste après le célébrant, il entre dans ce qui semble être un mausolée. A l’intérieur, deux cônes et sur l’un deux, un kriss, et au milieu, cette petite concrétion noire intrigante. Le mausolée est si petit que moins de dix personnes trouvent leur place à l’intérieur, nous en sommes tous les trois. De l’encens, du feu, des prières, et là encore un lien très fort avec le volcan… A mes côtés un homme, juste à côté, l’homme de la photo d’hier, en attente.

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Celui qui menait la prière se décale doucement de 45°, un peu plus vers moi, allume un bâton d’encens, dit quelques prières puis saisit la main de mon voisin qui, je ne l’avais pas remarqué, a les yeux fermés et se met à entrer de manière affirmée et sans conscience apparente dans tout un dialogue avec “le gardien des clés”. Notre “invitant”, catholique, se glisse vers moi et m’explique qu’un esprit du volcan a pris possession de l’homme et adresse ainsi aux hommes un message. C’est même un tigre blanc. L’histoire commence à virer au surprenant. Il est question, me dit-on, de saccage de la nature, des hommes qui ne tiennent pas leur responsabilité, et sacrifices à venir. il faut faire quelque chose.

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Tout à coup, on apporte un poulet, un vrai, un gros, et l’homme le saisit, toujours les yeux fermés et le porte à sa bouche, toutes dents découvertes. Il sert peu à peu, en quelques instant le cou de la poule et commence à sucer. L’a-t-il égorgée et boit-il le sang comme me le dira mon voisin après ? L’étrangle-t-il de sa mâchoire, rien n’est clair dans cette scène à 30 cm de mes genoux, mais qui dure deux bonnes minutes (les EXIF des photos faisant foi). Il relâche alors le poulet sans vie, sans sang, et tombe à la renverse. La cérémonie est terminée mais depuis le début de la prière, la tempête s’est abattue sur la maison, une pluie battante qui a littéralement inondé le cimetière et dévalé de la montagne. Il paraît que tout est lié. Je ne sais que penser. A peine le temps d’un passage dans la maison de notre hôte où les offrandes des villageois affluent pour la suite de la prière et nous revoilà sur les motos, à fond de train, pour enchaîner avec la suite. Il ne pleut plus.

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Cela fait trois jours que je suis arrivé à Java où m’attendait Kati et Nicolas. Kati est en train de monter un spectacle audacieux au confluent des cultures. Mélangeant catholiques et musulmans, danseurs et lycéens, Shakespeare et la culture javanaise, c’est le songe d’une nuit d’été qui est monté, faseyant entre les deux cultures, mélangeant les personnages et les modes d’expression, entre danse et théâtre occidental, le tout porté par de jeunes lycéens totalement débutant en toute forme d’art. C’est un projet fou, et comme un poil de traduction ne peut faire de mal à personne, je plonge tout habillé dans cette aventure. S’il n’y avait que ça, tout irait bien mais un des personnages principaux a chopé le typhus et le projet prend des couleurs un peu dramatiques.

Quand nous arrivons, pile à l’heure, sur la scène pour le travail, les jeunes nous rejoignent peu à peu. Tout bien compté, entre les musiciens, les danseurs, les enfants qui jouent un rôle, les acteurs pour la partie occidentale, et les adultes qui accompagnent/jouent un autre rôle, nous devons être pas loin de 80 à prendre part. La répétition va commencer quand tout à coup, les nuages se compressent sur nos têtes, le vent fait gonfler dans tous les sens l’immense rideau de la scène et toute la pression accumulée du ciel, pression que l’on ressent de façon carrément physique, se libère en torrents de pluie tout aussi horizontale, inondant la moitié de l’espace au moins. Le temps de s’organiser et la répétition peut commencer.

Plus de trois heures de travail et la représentation commence un peu plus à prendre forme. Le travail est titanesque, le temps désespérément court, mais les jeunes sont assez incroyables, les javanais qui les encadrent plus encore.

Je ne sais pas si être prêtre change quelque chose à tout cela, je me dis juste que le monde est un chouilla plus grand, plus profond, plus complexe et pas que géographiquement, que ce que je sentais…

Alors que je dors déjà, Kati part finalement, la tempête apaisée, vers minuit, voir le théâtre d’ombres.

Commentaires

1. Le jeudi 28 février 2013, 22:09 par Anne Sophie

Vu de loin, c'est une fenêtre sur un autre monde.
Pas étonnant que ce soit un tantinet déroutant, décapant, dérangeant, et désinstallant...
J'ai comme envie de me laisser désinstaller moi aussi.
Merci pour la fenêtre.

2. Le vendredi 1 mars 2013, 14:08 par pluie-de-roses

Merci de me faire voyager,rever a travers vos récits;vous redonnez des couleurs,de la chaleur dans ma vie assombrie par la grisaille de mon existence de bipolaire.Au plaisir de vous revoir.

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