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une petite chose

Henri Nouwen a, il y a quelques années, écrit comme une lettre à un ami très cher qui lui demandait de lui partager le secret de son intériorité, un secret à partager avec ceux qui n’ont pas les codes, avec ceux qui ne connaissent rien des harmoniques du parler divin. Il en a fait un texte, long, dont je vous partage ici le premier chapitre. Parce que quand on nous dit que les croyants sont de plus en plus inaudibles, à force de batailler, on a le droit, aussi, d’esquisser des essentiels. Ce n’est pas la foi chrétienne, ces lignes, c’est le marche pied où Dieu nous attend, et nous invite.

Depuis que tu m'as demandé d'écrire, pour toi et pour tes amis, un livre sur la vie spirituelle, je me demande s’il y a un mot que j'aimerais que vous reteniez après la lecture de tout ce que j'ai à dire. Au cours des dernières années, un mot a émergé des profondeurs de mon cœur. C'est le mot « bien- aimé », et je suis convaincu qu'il m'a été donné pour toi et tes amis. Comme chrétien, j'ai d'abord entendu ce mot dans le récit du baptême de Jésus de Nazareth. «Au moment où Jésus sortait de l'eau, il vit les cieux s'ouvrir et l'Esprit Saint descendre sur lui comme une colombe. Et il entendit une voix venant des cieux: "Tu es mon Fils, mon bien-aimé; je mets en toi toute ma joie." » Pendant plusieurs années, j'ai lu ces paroles et même proposé des réflexions sur elles dans des homélies ou des cours, mais c'est seulement depuis nos discussions à New York qu'elles ont pris un sens qui dépasse les frontières de ma propre tradition. Nos nombreuses conversations m'ont convaincu intérieurement que les mots « Tu es mon bien-aimé » révèlent la vérité la plus intime à propos de tous les êtres humains, qu'ils appartiennent ou non à une tradition particulière.

ax2Fred, voici ce que je veux te dire : « Tu es le bien-aimé. » Tout ce que j'espère, c'est que tu entendes ces mots prononcés avec toute la tendresse et la force que l'amour peut contenir. Mon seul désir est de les faire retentir dans tous les recoins de ton être... « Tu es le bien-aimé. »

Le plus beau cadeau que mon amitié puisse te faire est celui de t'aider à prendre conscience que tu es aimé. Ce cadeau, je peux te l'offrir uniquement si je l'accepte pour moi-même. N'est-ce pas cela, l'amitié : nous offrir l'un à l'autre le cadeau de notre condition de bien-aimés?

Oui, il y a cette voix, la voix qui vient d'en haut et de l'intérieur, qui murmure doucement ou proclame fort : « Tu es mon bien-aimé, je mets en toi toute ma joie. » Il n'est certes pas facile d'entendre cette voix dans un monde rempli de voix qui crient : «Tu n'es pas bon, tu es laid ; tu ne vaux rien ; tu es méprisable, tu es insignifiant.., à moins que tu arrives à prouver le contraire! »

Ces voix négatives sont si fortes et si persistantes qu'il est facile de les croire. C'est le grand piège, le piège de se déprécier soi-même. Au fil des ans, j'en suis venu à prendre conscience que le plus grand piège, dans notre vie, n'est ni le succès, ni la popularité, ni le pouvoir, mais l'autocritique destructrice. Le succès, la popularité et le pouvoir peuvent, en effet, présenter une grande tentation, mais leur force de séduction vient souvent du fait qu'ils font partie d'une tentation plus grande encore : la dépréciation de soi. Lorsque nous en sommes venus à croire aux voix qui affirment que nous sommes sans valeur et non aimables, le succès, la popularité et le pouvoir sont facilement perçus comme des solutions attirantes.
Le vrai piège est donc de se déprécier soi-même. Je suis toujours fasciné de voir avec quelle rapidité je succombe à cette tentation. Dès que quelqu'un m'accuse ou me critique, dès que je suis rejeté, laissé seul ou abandonné, je me mets à penser: «Eh bien! encore une fois, ça prouve que je ne vaux rien. » Plutôt que de porter un regard critique sur la situation ou d'essayer de comprendre mes propres limites et celles des autres, j'ai tendance à me blâmer, pas seulement pour ce que j'ai fait, mais également pour ce que je suis. Mon côté sombre murmure: «Je ne suis pas bon... je mérite d'être mis de côté, oublié, rejeté et abandonné.»

Tu te crois peut-être davantage tenté par l'arrogance que par la dépréciation de toi-même. Mais l'arrogance n'est-elle pas, en fait, l'envers de la dépréciation de soi? N'est-ce pas te mettre sur un piédestal pour éviter d'être vu tel que toi, tu te vois? L'arrogance, en bout de ligne, n'est-ce pas uniquement un autre moyen de réagir au sentiment d'être sans valeur? L'arrogance et la dépréciation de soi nous attirent toutes deux hors de la réalité de l'existence et font de nous des personnes très difficiles à rejoindre. Je sais très bien que derrière mon arrogance se cache beaucoup de doute sur moi-même, tout comme il y a beaucoup d'orgueil caché dans mon autodépréciation. Que je sois arrogant ou que je me déprécie, je perds le contact avec ma vérité et je déforme ma vision de la réalité.

J'espère que tu trouveras les moyens d'identifier en toi la tentation de te déprécier, qu'elle se manifeste par l'arrogance ou par une faible estime de toi. Souvent, l'habitude de se déprécier est considérée comme l'expression névrotique d'une personne qui manque d'assurance. Mais la névrose est souvent la manifestation psychique d'une obscurité humaine encore plus profonde : celle de ne pas se sentir vraiment le bienvenu dans l'existence. La dépréciation de soi est le plus grand ennemi de la vie spirituelle parce qu'elle vient en contradiction avec la voix qui nous dit: «Tu es mon bien-aimé.» Être le bien-aimé est la vérité centrale de notre existence.

Je te dis tout cela de façon très franche et très simple parce que, même si l'expérience d'être aimé n'a jamais été complètement absente de ma vie, je ne l'ai jamais reconnue comme vérité centrale de mon existence. J'ai toujours tourné autour, dans des cercles plus ou moins grands, toujours à la recherche de quelqu'un qui puisse me convaincre que j'étais effectivement bien-aimé. C'était comme si je refusais d'entendre la voix qui jaillit au plus profond de mon être : « Tu es mon bien-aimé, je mets en toi toute ma joie. » Cette voix a toujours été là, mais on dirait que j'étais toujours plus empressé à écouter les autres voix, plus fortes celles-là, qui disent: «Prouve-nous que tu vaux quelque chose; fais quelque chose de significatif, de spectaculaire ou de puissant, ensuite tu auras mérité l'amour que tu désires tant.» Entre-temps, la voix douce qui parle dans le silence et la solitude de mon coeur restait présente, sans que je l'entende, ou du moins sans qu'elle réussisse à me convaincre.

Cette douce voix qui m'appelle le bien-aimé vient à moi de diverses façons. Mes parents, mes amis, mes professeurs, mes étudiants et les nombreux étrangers qui ont croisé ma route l'ont tous fait retentir dans différentes tonalités. Ils m'ont aimé avec beaucoup de tendresse et de douceur. Ils m'ont instruit avec beaucoup de patience et de persévérance. Ils m'ont encouragé à continuer quand j'étais prêt à abandonner et ils m'ont stimulé à essayer de nouveau après un échec. Ils ont récompensé et loué mes succès... mais, pour une raison ou pour une autre, tous ces signes d'amour n'étaient pas suffisants pour me convaincre que j'étais aimé. Derrière toute ma confiance en moi, apparemment solide, une question demeurait: « Si tous ces gens qui me comblent de tant d'attentions pouvaient me voir et me connaître tel que je suis vraiment, au plus profond de moi, est-ce qu'ils m'aimeraient encore? » Cette question angoissante, enracinée dans mon ombre intérieure, ne cessait de me persécuter et me faisait éviter ce lieu où la douce voix qui m'appelle son bien-aimé se fait entendre.

Je crois que tu comprends ce dont je parle. N'espères-tu pas, comme moi, qu'une personne, une chose ou un événement viendra te donner ce sentiment ultime de bien-être intérieur que tu désires? N'espères-tu pas, souvent, que « ce livre, cette idée, ce voyage, cet emploi, ce pays ou cette relation » comble ton plus grand désir? Mais tant que tu attends ce mystérieux moment, tu continues de courir comme un dératé, toujours angoissé et agité, plein de concupiscence et de colère, jamais complètement satisfait. Tu sais que c'est cette compulsion qui nous garde sans arrêt occupés, mais qui en même temps nous fait nous demander si à long terme nous y gagnons quelque chose. C'est le chemin qui mène au surmenage et à l'épuisement spirituel. C'est le chemin qui mène à la mort spirituelle.

Eh bien! ni toi ni moi n'avons à nous tuer à la tâche. Nous sommes bien-aimés. Longtemps avant que nos parents, nos professeurs, nos conjoints, nos enfants et nos amis nous aient aimés ou blessés, nous étions profondément aimés. Voilà la vérité ultime de notre vie. C'est la vérité que j'aimerais que tu reconnaisses en toi-même. C'est la vérité proclamée par la voix qui affirme: «Tu es mon bien-aimé.»

Si j'écoute cette voix avec une grande attention, j'entends en moi des mots qui disent: «Je t'ai appelé par ton nom depuis les commencements. Tu es à moi et je suis à toi. Tu es mon bien-aimé, j'ai mis en toi toute ma joie. Je t'ai formé des profondeurs de la terre et je t'ai tissé dans le sein de ta mère. J'ai gravé ton nom dans les paumes de mes mains et je t'ai caché à l'ombre de mes bras amoureux. Je te regarde avec une infinie tendresse et je prends soin de toi, plus encore qu'une mère prend soin de son enfant. J'ai compté chaque cheveu de ta tête et j'ai guidé chacun de tes pas. Où que tu ailles, je vais avec toi. Où que tu te reposes, je suis là. Je te donnerai une nourriture qui comblera toutes tes faims et étanchera toutes tes soifs. Je ne te cacherai pas mon visage. Je te connais, tu es à moi; tu me connais, je suis à toi. Tu m'appartiens. Je suis ton père, ta mère, ton frère, ta sœur, ton époux, ton épouse, ton ami... ou même ton enfant. Où que tu sois, je serai là. Rien ne pourra jamais nous séparer. Nous sommes un.»
Chaque fois que tu écoutes avec attention la voix qui t'appelle bien-aimé, tu découvres en toi un désir de l'écouter encore plus longtemps et plus profondément. C'est comme découvrir un puits dans le désert. Une fois que tu as touché le sol humide, tu veux creuser toujours plus profond.

Ces derniers temps, je me suis mis à creuser un peu. Je sais que je ne fais que commencer à apercevoir un petit ruisseau qui jaillit du sable sec. Je dois continuer à creuser parce que ce petit ruisseau provient d'un énorme réservoir gisant sous le désert de ma vie. Le mot « creuser » n'est peut-être pas le plus approprié, parce qu'il suggère un travail difficile et pénible qui me conduit à l'endroit où je peux enfin étancher ma soif. Nous n'avons peut-être qu'à enlever le sable qui recouvre le puits. Il y a peut-être une épaisse couche de sable sec dans le désert de notre vie, mais Celui qui désire tant étancher notre soif nous aidera à l'enlever. Tout ce dont nous avons besoin, c'est le désir ardent de trouver l'eau et de nous y abreuver.

Tu es plus jeune que moi. Tu veux peut-être chercher un peu plus et plus longtemps pour te convaincre que la vie spirituelle vaut toutes les énergies que tu y consacreras. Mais cela m'impatiente : je ne veux pas que tu gaspilles trop de ton temps! Il me reste moins d'années devant moi que derrière. J'espère que l'inverse est vrai pour toi. Cependant, je voudrais t'assurer dès maintenant que tu n'as pas à te lancer dans des recherches qui ne conduisent qu'à des impasses. Tu n'as pas non plus à devenir la victime d'un monde manipulateur ni à te faire piéger dans toutes sortes de dépendances. Tu peux dès maintenant choisir de partir à la recherche de la vraie liberté intérieure et la trouver avec encore plus de plénitude.

Alors si tu es intéressé à prendre le chemin du bien-aimé, j'ai encore beaucoup de choses à te dire, parce que le voyage de la vie spirituelle nécessite non seulement de la détermination, mais aussi une certaine connaissance des lieux qui seront traversés. Je ne voudrais pas que tu sois obligé d'errer dans le désert pendant quarante ans comme l'ont fait nos pères dans la foi! Je ne veux même pas que tu y restes aussi longtemps que moi. Tu m'es très cher, tu es un ami que j'aime beaucoup. Même s'il est vrai que chacun doit réaliser ses propres apprentissages, je crois que nous pouvons empêcher les personnes que nous aimons de faire les mêmes erreurs que nous. Dans le domaine de la vie spirituelle, nous avons besoin de guides. Dans les pages que je m'apprête à écrire pour toi, j'aimerais être ton guide. J'espère que tu es toujours intéressé à marcher avec moi.

Commentaires

1. Le jeudi 11 juillet 2013, 23:52 par Isabelle

Que c'est beau! Merci.

2. Le vendredi 12 juillet 2013, 09:32 par Dopamine

Whow ! un texte qui élève l' âme spontanément à la prière... ça donne envie d'acheter le bouquin. Merci !

3. Le vendredi 12 juillet 2013, 09:42 par Laurore

Juste incroyable... je n'aurais pas écrit autre chose. C'est exactement ce que j'ai découvert depuis 2 ans. Traversant une période difficile, désertique, j'ai cherché la Source d'un désir de plus en plus ardent; chaque goutte me donnait plus soif encore de la Source. Aujourd'hui, j'ai trouvé Celui qui m'aime d'un amour inépuisable. Merci d'avoir partagé ce texte!!

4. Le vendredi 12 juillet 2013, 15:02 par Anne-Claire

Merci...

5. Le vendredi 12 juillet 2013, 16:02 par Tigreek

Curieux... J'avais découvert ça, oui, il y a quelque temps... Comme une sorte de trésor, bien planqué, un minuscule grain de sable brillant qui reste bien collé et qui grippe la mécanique des idées noires quand celle-ci s'emballe...

Et aujourd'hui c'est un ami pas du tout croyant qui me fait redécouvrir ce petit rien caché, cette lumière intérieure qui donne le sourire... Etrange chemin de foi, de vie... Merci David !

6. Le vendredi 12 juillet 2013, 16:23 par Tigreek

(Rhoooo David ne te fais pas plus bête que tu n'es, évidemment l'ami dont je parle c'est un autre que toi... Et toi, tu fais résonner - raisonner - tout ça, d'où le merci ;) )

7. Le mardi 16 juillet 2013, 11:16 par Eliette

Merde, c'est juste magnifique... Merci aussi

8. Le mardi 16 juillet 2013, 12:34 par Anne So

Magnifique ...
Et comme ça donne envie de continuer c''est quel livre de Nouwen ?
Merci

9. Le mardi 16 juillet 2013, 15:18 par David
trouvé dans Henri Nouwen chemin de passion, chemins du monde, Bayard pp.92-98... 
mais on doit trouver le texte sous la forme indépendante sous le nom Lettre à un ami sur la vie spirituelle. 
10. Le mardi 16 juillet 2013, 20:01 par Claire

Longtemps que je n'avais pas relu ce texte !! Toujours aussi percutant.... Le bouquin est vraiment chouette. Pour les mordus qui veulent entretenir leur anglais il y a une newlsletter quotidienne sur le site des amis d'Henri Nouwen. Merci David !!

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