mercredi 7 janvier 2015

Quand un À-Dieu s'envisage

relire, encore, toujours, même si on le connaît par coeur. 

Testament du père Christian de Chergé
Prieur du Monastère de Tibhirine
Entré au monastère en 1969, mort en 1996 à 59 ans

S’il m’arrivait un jour – et ça pourrait être aujourd’hui – d’être victime du terrorisme qui semble vouloir englober maintenant tous les étrangers vivant en Algérie, j’aimerais que ma communauté, mon Église, ma famille, se souviennent que ma vie était DONNÉE à Dieu et à ce pays. Qu’ils acceptent que le Maître unique de toute vie ne saurait être étranger à ce départ brutal. Qu’ils prient pour moi : comment serais-je trouvé digne d’une telle offrande ? Qu’ils sachent associer cette mort à tant d’autres aussi violentes, laissées dans l’indifférence de l’anonymat. Ma vie n’a pas plus de prix qu’une autre. Elle n’en a pas moins non plus. En tout cas, elle n’a pas l’innocence de l’enfance. J’ai suffisamment vécu pour me savoir complice du mal qui semble, hélas, prévaloir dans le monde, et même de celui-là qui me frapperait aveuglément. J’aimerais, le moment venu, avoir ce laps de lucidité qui me permettrait de solliciter le pardon de Dieu et celui de mes frères en humanité, en même temps que de pardonner de tout cœur à qui m’aurait atteint.

Je ne saurais souhaiter une telle mort. Il me paraît important de le professer. Je ne vois pas, en effet, comment je pourrais me réjouir que ce peuple que j’aime soit indistinctement accusé de mon meurtre. C’est trop cher payer ce qu’on appellera, peut-être, la « grâce du martyre » que de la devoir à un Algérien, quel qu’il soit, surtout s’il dit agir en fidélité à ce qu’il croit être l’islam. Je sais le mépris dont on a pu entourer les Algériens pris globalement. Je sais aussi les caricatures de l’islam qu’encourage un certain islamisme. Il est trop facile de se donner bonne conscience en identifiant cette voie religieuse avec les intégrismes de ses extrémistes.

L’Algérie et l’islam, pour moi, c’est autre chose, c’est un corps et une âme. Je l’ai assez proclamé, je crois, au vu et au su de ce que j’en ai reçu, y retrouvant si souvent ce droit fil conducteur de l’Évangile appris aux genoux de ma mère, ma toute première Église, précisément en Algérie, et, déjà, dans le respect des croyants musulmans.

Ma mort, évidemment, paraîtra donner raison à ceux qui m’ont rapidement traité de naïf, ou d’idéaliste : « Qu’il dise maintenant ce qu’il en pense ! » Mais ceux-là doivent savoir que sera enfin libérée ma plus lancinante curiosité. Voici que je pourrai, s’il plaît à Dieu, plonger mon regard dans celui du Père pour contempler avec Lui ses enfants de l’islam tels qu’Il les voit, tout illuminés de la gloire du Christ, fruits de Sa Passion, investis par le don de l’Esprit dont la joie secrète sera toujours d’établir la communion et de rétablir la ressemblance, en jouant avec les différences.

Cette vie perdue, totalement mienne, et totalement leur, je rends grâce à Dieu qui semble l’avoir voulue tout entière pour cette JOIE-là, envers et malgré tout. Dans ce MERCI où tout est dit, désormais, de ma vie, je vous inclus bien sûr, amis d’hier et d’aujourd’hui, et vous, ô amis d’ici, aux côtés de ma mère et de mon père, de mes sœurs et de mes frères et des leurs, centuple accordé comme il était promis !

Et toi aussi, l’ami de la dernière minute, qui n’auras pas su ce que tu faisais. Oui, pour toi aussi je le veux ce MERCI, et cet « À-DIEU » envisagé de toi. Et qu’il nous soit donné de nous retrouver, larrons heureux, en paradis, s’il plaît à Dieu, notre Père à tous deux.

Amen ! Inch’ Allah.
Alger, 1er décembre 1993

dimanche 14 décembre 2014

La mission comme un mystère de Visitation

Il est tout à fait évident que ce mystère de la Visitation, nous devons le privilégier dans l’Église qui est nôtre. J’imagine assez bien que nous sommes dans cette situation de Marie qui va voir sa cousine Élisabeth et qui porte en elle un secret vivant qui est encore celui que nous pouvons porter nous-mêmes, une Bonne Nouvelle vivante. Elle l’a reçue d’un ange. C’est son secret et c’est aussi le secret de Dieu. Et elle ne doit pas savoir comment s’y prendre pour livrer ce secret. Va-t-elle dire quelque chose à Élisabeth ? Peut-elle le dire ? Comment le dire ? Comment s’y prendre ? Faut-il le cacher ? Et pourtant, tout en elle déborde, mais elle ne sait pas.

D’abord c’est le secret de Dieu. Et puis, il se passe quelque chose de semblable dans le sein d’Élisabeth. Elle aussi porte un enfant. Et ce que Marie ne sait pas trop, c’est le lien, le rapport, entre cet enfant qu’elle porte et l’enfant qu’Élisabeth porte. Et ça lui serait plus facile de s’exprimer si elle savait ce lien. Mais sur ce point précis, elle n’a pas eu de révélation, sur la dépendance mutuelle entre les deux enfants. Elle sait simplement qu’il y a un lien puisque c’est le signe qui lui a été donné : sa cousine Élisabeth.

Et il en est ainsi de notre Église qui porte en elle une Bonne Nouvelle - et notre Église c’est chacun de nous – et nous sommes venus un peu comme Marie, d’abord pour rendre service (finalement c’est sa première ambition)… mais aussi, en portant cette Bonne Nouvelle, comment nous allons nous y prendre pour la dire… et nous savons que ceux que nous sommes venus rencontrer, ils sont un peu comme Élisabeth, ils sont porteurs d’un message qui vient de Dieu. Et notre Église ne nous dit pas et ne sait pas quel est le lien exact entre la Bonne Nouvelle que nous portons et ce message qui fait vivre l’autre. Finalement, mon Église ne me dit pas quel est le lien entre le Christ et l’Islam. Et je vais vers les musulmans sans savoir quel est ce lien.

Et voici que, quand Marie arrive, c’est Élisabeth qui parle la première. Pas tout à fait exact car Marie a dit : as salam alaikum ! Et ça c’est une chose que nous pouvons faire ! On dit la paix : la paix soit avec vous ! Et cette simple salutation a fait vibrer quelque chose, quelqu’un en Élisabeth. Et dans sa vibration, quelque chose s’est dit… qui était la Bonne Nouvelle, pas toute la Bonne Nouvelle, mais ce qu’on pouvait en percevoir dans le moment. D’où me vient-il que…l’enfant qui est en moi a tressailli ? Et vraisemblablement, l’enfant qui était en Marie a tressailli le premier.

En fait, c’est entre les enfants que cela s’est passé cette affaire-là… Et Élisabeth a libéré le Magnificat de Marie Et finalement, si nous sommes attentifs et si nous situons à ce niveau-là notre rencontre avec l’autre, dans une attention et une volonté de le rejoindre, et aussi dans un besoin de ce qu’il est et de ce qu’il a à nous dire, vraisemblablement, il va nous dire quelque chose qui va rejoindre ce que nous portons, montrant qu’il est de connivence… et nous permettant d’élargir notre Eucharistie, car finalement, le Magnificat que nous pouvons, qu’il nous est donné, de chanter : c’est l’Eucharistie. La première Eucharistie de l’Église, c’était le Magnificat de Marie. Ce qui veut dire le besoin où nous sommes de l’autre pour faire Eucharistie : pour vous et pour la multitude…"

​Christian de Chergé

mardi 14 septembre 2010

ora, labora, etentrelesdeuxquoi

des hommes et des dieux"ora et labora"
et un peu de n'importe quoi. 

Aucun doute là-dessus,
(attention, série de clichés inside:)

Une vie de moine, c'est une unité, un must vers la sainteté, un don, une fois pour toute. Il est un peu plus membre du ciel que nous. Et comme il promet obéissance, le reste lui est donné. Il a tout expurgé, jusqu'à la parole, pour se faire une vie de chrétien en trois huit. 

Secrètement, on pense ou on espère que les bonnes sœurs et les curés, ça doit être un peu pareil, ils ont les cheveux qui frisent au soleil du ciel, ou sous les ondées de l'Esprit Saint. Tout donnés, parfaits... Sauf notre curé, ou ce prêtre là, ou la sœur machin, parce qu'on les a "pratiqués" et qu'ils ne collent pas si bien à l'image d'Epinal avec leur fichu caractère. Mais pour les autres sûrement. 

nous, on fait ce qu'on peut, c'est pas glorieux, mais c'est pas mal non plus, parce que voyez vous, la vie étant ce qu'elle est, au quotidien, faudrait voir à pas trop en demander. Les curés, les bonnes sœurs et les moinillons, y connaissent pas la vraie vie dans le monde, avec un boulot, des gosses, des traites à payer, et le chien qui a de l'arthrose, on sait pas bien quoi faire, ça serait dur de le piquer, rapport aux enfants, enfin il souffre quand même pas mal vous voyez... 

Mais le moine, lui, il choisit Dieu une fois pour toute, et tout dans sa vie le rattache à Dieu! des frères, une prière, un travail, une obéissance, un silence qui le conduira, paisible et serein, poète silencieux jusque dans l'attente silencieuse de la tombe où se déploiera la vie éternelle à laquelle il a goûté entre les murs de son couvent.

Je ne sais pas ce que Xavier Beauvois sait de la vie monastique, ou de l'héroïsme supposé des canonisables, ou des martyrs à l'opiniâtre ténacité, mais son dernier film est une entrée dans une humanité qui accueille dans la liberté un cheminement aux côtés de Dieu.

parce qu'un moine, comme un curé, une religieuse, (... un jeune, un époux, une mère, un ado...), ça rame, et l'obéissance ne décérèbre pas, ne relève pas de la réflexion sur l'actualité du oui qui a fait vivre jusqu'à hier, ou sur les conséquences dans les circonstances nouvelles. Et si les conditions semblent plus favoriser une quête de Dieu, il faut aussi habiter chacun des instants qu'on doit vivre, et leur donner leur lien d'éternité. 

Des hommes et des dieux semble dans ses premiers instants comme une succession pointilliste d'éléments non reliés. Certes, il y a la prière, mais les rencontres, les colères, les peurs ne peuvent pas toujours y trouver leur place, leur écho. Le montage du film souligne cette étrange juxtaposition temporelle de marché, voiture, prière, colère par un montage sans transition... tout pourrait être coupé, sans lien, si celui qui l'habite ne prête pas attention aux mots, ou ne garde le souci de puiser cette unité.

Les quelques travellings en prennent encore plus de force, tant ils disent un mouvement intérieur dans l'instant, quand le mouvement de la vie se fait dans la juxtaposition violente et inexorable... 

D'ailleurs, je ne connais pas assez Xavier Beauvois pour savoir son intelligence de la liturgie, mais les moments de l'office eux-mêmes ne nous sont pas livrés dans leur ordre chronologique. L'eucharistie se reliera au choix de rester, d'ai(d)mer jusqu'au bout, les psaumes ou les silences qui pourraient disparaître dans l'habitude claquent en juste position. 

Et ces moines ne sont pas héros. pas comme on les voudrait, palme du martyre en main... mais ça, d'autres en ont parlé mieux que moi (Koz ou Edmond). On peut avoir peur, tout en ayant donné sa vie d'y perdre le sens... Et j'en ai souvent parlé ici,pour tous mes frères aux chemins chaotiques ou cahotiques

On notera aussi la juste humanité (et éprouvante) qui se révèle dans ce quotidien monastique, cette intelligence de l'amour, de la colère, de l'obéissance à un prieur, de la difficulté de discerner, de la liberté dans des conditions peu choisies, de la complexité de la vie en communauté, de l'impossibilité à aider celui qui crie perdu dans la nuit, de l'humour, la recherche, la peur de ces hommes. 

ils sont hommes. 

ils sont morts parce qu'ils voulaient rester vivants

ils sont restés parce qu'ils ne pouvaient partir en abandonnant leur propre vie construite

et on relira non sans émotion les paroles des hymnes de Rimaud, ou les mots de Frère Christian, formé dans le même séminaire que moi, ce qui n'est pas sans me balancer un gros coup dans la tronche. 

Je l'ai dit ailleurs, je n'ai pas prié, ni pleuré. J'ai suivi ces hommes et j'ai compris l'unité qu'ils y posaient, quand justement tout semblait rompre le sens. Il n'y a pas d'héroïsme dans le martyr. On sera même surpris de voir qui survit... 

Bref. M'est avis, tout de même, que l'hymne de Noël sera trouvé dans pas mal de communautés!