mardi 25 janvier 2011

incendies

Chaque minute n’a de sens qu’en histoire, celle des instants sans rapport qui précèdent en juxtaposition, celle des décennies qui m’ont travaillé au corps, dans l’insu des générations qui ont marché avant moi.

Il y a quelques secondes, je passais sur le quai fermé à la circulation, au détour de ma rue, pour une voiture brûlée, une odeur d’essence, des gyrophares,  de la sciure sur la chaussée ; encore quelques pas et je pousse la porte vitrée.

Le cinéma est lui-aussi en train d’être retapé, béton apparent, échafaudages et étais gaînés d’orange, entrecoupés d’affiches scotchées, au lieu du tissu rouge autrefois tendu

image

la salle est calme, les publicités anecdotiques , la lumière s’éteint. Les noms des sociétés de production se succèdent en silence sur l’écran noir. Je n’en connais aucune. Puis, dans l’obscurité, une musique

Découvrez la playlist incendies avec Radiohead

et sur cette ambiance qui pourrait être légère, anecdotique, de bord de piscine en sur des photos jaunies d’un los angeles des seventies, pleines de rires, on voit des enfants être l’un après l’autre rasés à la tondeuse, debout. Les mèches tombent à leurs pieds, nus. La caméra s’avance et se focalise sur un regard sombre. dur. fixe.

des lettres rouges s’incrustent, ouvrant une histoire dans cette parenthèse de ma vie qu’est cette soirée ciné.

L’histoire commence au Québec. Des jumeaux assistent à la remise du testament de leur mère, mère distante depuis tant d’années et qui s’est éteinte dans un mutisme poussé à bout. Ils se croyaient seuls au monde, ils se découvrent un frère, et un père, et la mission d’aller remettre à chacun une lettre. Sans cela, leur mère ne veut pas de tombe ni de nom. Il faut terminer son histoire. Le garçon refuse, la fille ne peut laisser tue cette histoire. Elle part dans un pays du moyen Orient sans nom en quête de sa mère, de sa famille… et plonge comme en apnée. Et les histoires s’entrecroisent en flashbacks tellement bien intégrés qu’on finit par ne pas savoir à certains moments si on est dans le passé ou le présent. Les noms donnés sont fictifs, mais leur histoire se révèle violente, troublée, traumatique, fruit haineux d’une guerre où les vies sont bouleversées par les haines, ou par les vengeances implacables. Tragique, au sens grec du terme.

Les images sont dures, comme les regards, comme les histoires et comme les souvenirs, et le dénouement insoupçonnable. Certains partis pris de cadrages sont aussi rudes à accepter. On n’en sait pas plus que ces enfants en recherche de leur passé, et l’espace entre le regard et le bord du cadre devient parfois presque insoutenable de tension… Quel sera le bout du chemin qui est aussi le départ de leur vie?

et l’on se sait en sortant fruit d’une histoire, d’une famille, d’un passé, ombres et lumières vives…

en poussant les portes vitrées

marchant sur le quai nettoyé, évitant la sciure

on respire de son histoire.

mardi 14 septembre 2010

ora, labora, etentrelesdeuxquoi

des hommes et des dieux"ora et labora"
et un peu de n'importe quoi. 

Aucun doute là-dessus,
(attention, série de clichés inside:)

Une vie de moine, c'est une unité, un must vers la sainteté, un don, une fois pour toute. Il est un peu plus membre du ciel que nous. Et comme il promet obéissance, le reste lui est donné. Il a tout expurgé, jusqu'à la parole, pour se faire une vie de chrétien en trois huit. 

Secrètement, on pense ou on espère que les bonnes sœurs et les curés, ça doit être un peu pareil, ils ont les cheveux qui frisent au soleil du ciel, ou sous les ondées de l'Esprit Saint. Tout donnés, parfaits... Sauf notre curé, ou ce prêtre là, ou la sœur machin, parce qu'on les a "pratiqués" et qu'ils ne collent pas si bien à l'image d'Epinal avec leur fichu caractère. Mais pour les autres sûrement. 

nous, on fait ce qu'on peut, c'est pas glorieux, mais c'est pas mal non plus, parce que voyez vous, la vie étant ce qu'elle est, au quotidien, faudrait voir à pas trop en demander. Les curés, les bonnes sœurs et les moinillons, y connaissent pas la vraie vie dans le monde, avec un boulot, des gosses, des traites à payer, et le chien qui a de l'arthrose, on sait pas bien quoi faire, ça serait dur de le piquer, rapport aux enfants, enfin il souffre quand même pas mal vous voyez... 

Mais le moine, lui, il choisit Dieu une fois pour toute, et tout dans sa vie le rattache à Dieu! des frères, une prière, un travail, une obéissance, un silence qui le conduira, paisible et serein, poète silencieux jusque dans l'attente silencieuse de la tombe où se déploiera la vie éternelle à laquelle il a goûté entre les murs de son couvent.

Je ne sais pas ce que Xavier Beauvois sait de la vie monastique, ou de l'héroïsme supposé des canonisables, ou des martyrs à l'opiniâtre ténacité, mais son dernier film est une entrée dans une humanité qui accueille dans la liberté un cheminement aux côtés de Dieu.

parce qu'un moine, comme un curé, une religieuse, (... un jeune, un époux, une mère, un ado...), ça rame, et l'obéissance ne décérèbre pas, ne relève pas de la réflexion sur l'actualité du oui qui a fait vivre jusqu'à hier, ou sur les conséquences dans les circonstances nouvelles. Et si les conditions semblent plus favoriser une quête de Dieu, il faut aussi habiter chacun des instants qu'on doit vivre, et leur donner leur lien d'éternité. 

Des hommes et des dieux semble dans ses premiers instants comme une succession pointilliste d'éléments non reliés. Certes, il y a la prière, mais les rencontres, les colères, les peurs ne peuvent pas toujours y trouver leur place, leur écho. Le montage du film souligne cette étrange juxtaposition temporelle de marché, voiture, prière, colère par un montage sans transition... tout pourrait être coupé, sans lien, si celui qui l'habite ne prête pas attention aux mots, ou ne garde le souci de puiser cette unité.

Les quelques travellings en prennent encore plus de force, tant ils disent un mouvement intérieur dans l'instant, quand le mouvement de la vie se fait dans la juxtaposition violente et inexorable... 

D'ailleurs, je ne connais pas assez Xavier Beauvois pour savoir son intelligence de la liturgie, mais les moments de l'office eux-mêmes ne nous sont pas livrés dans leur ordre chronologique. L'eucharistie se reliera au choix de rester, d'ai(d)mer jusqu'au bout, les psaumes ou les silences qui pourraient disparaître dans l'habitude claquent en juste position. 

Et ces moines ne sont pas héros. pas comme on les voudrait, palme du martyre en main... mais ça, d'autres en ont parlé mieux que moi (Koz ou Edmond). On peut avoir peur, tout en ayant donné sa vie d'y perdre le sens... Et j'en ai souvent parlé ici,pour tous mes frères aux chemins chaotiques ou cahotiques

On notera aussi la juste humanité (et éprouvante) qui se révèle dans ce quotidien monastique, cette intelligence de l'amour, de la colère, de l'obéissance à un prieur, de la difficulté de discerner, de la liberté dans des conditions peu choisies, de la complexité de la vie en communauté, de l'impossibilité à aider celui qui crie perdu dans la nuit, de l'humour, la recherche, la peur de ces hommes. 

ils sont hommes. 

ils sont morts parce qu'ils voulaient rester vivants

ils sont restés parce qu'ils ne pouvaient partir en abandonnant leur propre vie construite

et on relira non sans émotion les paroles des hymnes de Rimaud, ou les mots de Frère Christian, formé dans le même séminaire que moi, ce qui n'est pas sans me balancer un gros coup dans la tronche. 

Je l'ai dit ailleurs, je n'ai pas prié, ni pleuré. J'ai suivi ces hommes et j'ai compris l'unité qu'ils y posaient, quand justement tout semblait rompre le sens. Il n'y a pas d'héroïsme dans le martyr. On sera même surpris de voir qui survit... 

Bref. M'est avis, tout de même, que l'hymne de Noël sera trouvé dans pas mal de communautés!

mercredi 19 mai 2010

bien qu'à peine effleurés

IMG_1238 bien qu’à peine effleurés
du pan de ton manteau,
quand mon âme attendait
dans la nuit ton visage,
les bosquets du jardin,
au matin tout nouveau,
sont encore habillés
d’un très secret parfum,
de grâce et de beauté
laissé sur ton passage
.

Rimaud secrètement, insidieusement vient faire résonner ses vers jusque dans le plus profond de nos télévisions… l’hymne de Noël des frères de Tibhirine en pleine actu cannoise résonne sur les ondes. C’est sobre et dépouillé… et redonne ses vrais ors au mystère. Que les plus fins des vers Chrétiens bruissent sous les flashes de Cannes et c’est la beauté, dans son exigeante austérité qui déchire l’apparent et le strass pour y déposer les éclats d’un ailleurs… Voici la nuit!

je pensais avoir cité ce texte… même pas.

1 - Voici la nuit
L’immense nuit des origines,
Et rien n’existe hormis l’Amour,
Hormis l’Amour qui se dessine :
En séparant le sable et l’eau,
Dieu préparait comme un berceau,
La terre où il viendrait au jour,
La terre où il viendrait au jour.

2 - Voici la nuit,
L’heureuse nuit de Palestine,
Et rien n’existe hormis l’enfant,
Hormis l’enfant de vie divine :
En prenant chair de notre chair,
Dieu transformait tous nos déserts
En terre d’immortels printemps,
En terre d’immortels printemps.

3 - Voici la nuit,
L’étrange nuit sur la colline,
Et rien n’existe hormis le corps,
Hormis le corps criblé d’épines :
En devenant un crucifié
Dieu fécondait comme un verger
La terre où le plantait la mort,
La terre où le plantait la mort.

4 - Voici la nuit,
La sainte nuit qui s’illumine,
Et rien n’existe hormis Jésus,
Hormis Jésus où tout culmine :
En s’arrachant à nos tombeaux,
Dieu conduisait au jour nouveau
La terre où il était vaincu,
La terre où il était vaincu.

5 - Voici la nuit,
La longue nuit où l’on chemine,
Et rien n’existe hormis ce lieu,
Hormis ce lieu d’espoirs en ruines :
En s’arrêtant dans nos maisons,
Dieu préparait comme un buisson
La terre où tomberait le feu !
La terre où tomberait le feu !

mercredi 13 janvier 2010

Eloge de la puissance?

Froid oblige, encore une réunion annulée reportée, on soigne ma procrastination. Alors devant tant de soirées, l’occasion m’est donnée de rattraper mon boulot en retard répondre à mes messages faire mes comptes bouquiner regarder des films que j’avais ratés. Au programme ciné maison ce soir là, j’hésitais entre un James Bond efficace ou une référence moins “easy watching”. Bon, j’opte pour le confort chaleur, une couette sur les genoux, et le courage pour le regard, Into The Wild de Sean Penn.

Je suis verni, c’est encore un beau film, avec de belles images. Tetro était une quête esthétique de la lumière en noir et blanc dans l’ordinaire des villes et les visages (plans sur la Patagonie mis à part, quoique, même dans ces “photos”, la beauté était symbolique). Là, c’est moins l’image qui est esthétique que les paysages qui sont sans arrêt sublimés. Le film nous fait traverser les Etats Unis, à la suite de la quête de bonheur de Christopher/Alex ! Car Alex cherche, en pensées et en action, ce qui rend vraiment heureux, et dépouille peu à peu sa vie de ce qui n’est pas nécessaire. Il le fait avec radicalité, sourire et générosité, il le fait en responsable. Il le fait au gré de ses rencontres, et de ce(ux) qu’il choisit de quitter. Il veut renouveler son regard sur le monde, et retourner à la nature dans son exigeante simplicité. Il me faisait même penser, durant le film, à d’autres qui m’avaient aussi marqué pour avoir tant quitté, mais ce n’est pas le propos, maintenant. On est happé par la quête… et le récit déconstruit et chapitré nous permet de le suivre tout à fait apaisé. Après tout, c’est un film américain, et un film américain, surtout quand il commence par sa fin, ça finit bien!

Qu’elle est séduisante cette quête, cette recherche de la vérité, du bonheur, de la communion avec la création nature, et on se met même à aimer l’audace et l’autorité de ce “jeune” qui interpelle nos choix de plus vieux. Il avance, il réfléchit purement, en vérité, sans concessions, de toute sa force. Et c’est grisant. il est beau, il est fort… et c’est peut être le petit quelque chose qui gratouille, quand on le voit ainsi grandir, c’est qu’il réfléchit en “fort”, en force, en bonne santé, en puissance… Et reviennent les phrases bibliques des “tout va bien pour toi, mais ce soir, on t’enlève” ou les célèbres “vanités des vanités”… Son audace de ‘fort’ est attirante, mais elle fait peur à ceux qu’il rencontre, ceux qui ont fait l’expérience de leur impossibilité à vivre la radicalité, et se sont réfugiés dans leurs vies à la mesure de leurs renoncements, ou de leurs “oui”. Une vie toute faîte est elle possible? (non je ne me suis pas planté, il y a bien un accent circonflexe)

Il fallait aller jusqu’au bout du film pour l’aimer. Et trembler avec lui, de toute sa profondeur… Tout en continuant de chercher avec d’autres beauté, vérité et bonheur.

dimanche 10 janvier 2010

tetro

on peut y perdre du temps. Au programme de ce week end, il y avait une soirée aumônerie sur le thème des vœux de bonne année, le baptême de Gersende, fille d’ami, du côté de Caen, une soirée catéchuménat avec Sophie, quelques messes en pagaille… Et les intempéries faisant leur joli ouvrage, rien ne se goupille comme prévu.

le baptême est reporté, les convives, parrains et marraines compris ne pouvant se déplacer, et on soupçonnait l’eau d’être gelée (je ne sais pas si on a le droit de baptiser avec des glaçons), la soirée aumônerie a bien rassemblé les jeunes mais pas les animateurs, bloqués, donc on a regardé un film après les galettes, la catéchumène étant enneigée elle aussi, réunion reportée. Mais comme il fait un froid de gueux et un vent à décorner… ce que vous voulez, pas question de balades vivifiantes. on ne rêve que de comater sous la couette.

Comme s’étaient libérées quelques heures, j’ai fait du tri dans mes photos et je me suis acharné sans succès sur un article que je n’arrive pas à écrire sur les églises playmo (oui, je sais, ça tient de la névrose), alors le soir venu, j’ai été tenté d’aller voir Avatars, comme tout le monde. Oui mais voilà, il fallait aller dans l’usine à cinéma, voiture pop corn et compagnie… je me suis rabattu sur mon petit ciné du coin et bien m’en a pris.

J’avais la tête et les yeux en vrac et l’image était belle, un noir et blanc soigné travaillant avec délice sur les ombres, les reflets de lumière, les mises au point sur les yeux, le travail sur les corps. Les images de Patagonie sont un régal, les dialogues en VO aussi. On y parle de relations de famille, de “dit” et de “tu”, de lumière qu’on ne peut voir dans les yeux, de salut, de vérité, d’amour avec ou contre gré. Pas si facile d’aimer sans risquer de détruire. Pas si simple de se laisser aimer. Pas si simple de dire et vivre avec la vérité. Pas si simple parce que … assumer est une histoire de temps. Le film est long, les flash-backs colorés, les entrelacs de musique et de danse, les génériques de beaux objets. On y pense même aux clichés léchés de fred Béveziers.

la petite déception sera venue de ma voisine qui continuait à répondre au téléphone en se raclant la gorge. Mais c’est moins insupportable que le pop-corn. J’en suis sorti ébloui, et ébouriffé par un vent qui n’avait pas faibli.

samedi 28 février 2009

pas d'homélie demain, soirée ciné-dvd!

"-vous ne préférez pas vous reposer?
-me reposer de quoi? le repos c'est fait pour les jeunes, ils ont toute la vie devant eux.

les amis n'aiment pas être fidèles, ils ont l'impression de perdre leur personnalité.

sauf pour les dictateurs et les imbéciles, l'ordre n'est pas une fin en soi.

Ma chère amie, Wagner est sublime ou inécoutable selon les goûts, mais exquis, sûrement pas.

-il y a des patrons de gauche, je tiens à vous l'apprendre
-il y a aussi des poissons volants, mais qui ne constituent pas la majorité du genre.

pour des raisons particulières, je vous ai longtemps pris pour un salaud, mais je constate avec plaisir que là aussi j'avais quinze ans d'avance.

-tout antisémite a son juif, tout anticlérical peut bien avoir son curé, pas vrai?"

je vous laisse le soin de reconnaître!