Aux plages riantes et bruyantes de l’été, sous le soleil tapageur, j’ai longtemps préféré la morsure du froid et son silence nocturne.
C’est pour cela qu’au volant de ma première voiture (une superbe fiesta millésime 1981, 4 vitesses, se traînant au super), je goûtais d’aller m’asseoir pendant la nuit, une fois tout le monde couché, hiver comme été, sur le sable invisible. Je me souviens d’une nuit, il était tard, et pour une fois je n’étais pas seul. Je rêvais chantonnant sous les étoiles, il s’était assis pas loin. Peu de paroles, juste l’éclat bref d’une cigarette allumée de loin en loin, et quelques propos sur la foi. Témoignage sans visage. Une autre nuit encore, en son milieu hivernal, le temps s’était fait plus opaque. Vent de front, glaçant, nuages bas ou embruns, je ne voyais ni mes pieds, ni la frange de l’eau à quelques mètres, ou plus loin peut-être. Dans mon dos une falaise, puis des frissons. La poisse de nuit était telle qu’on ne pouvait rien deviner, sauf la griffure du froid et le chant du ressac, renvoyé par les falaises derrière, jusqu’à la peur d’un son allant augmentant. j’avais fini par fuir, en perte de repaire. Sans rien voir, le bruit se fait obsédant et l’obsession idiote. C’était il y a longtemps, quand les téléphones étaient encore attachés à leur fil et n’éclairaient rien, quand il fallait choisir entre un livre ou une chemise pour ne pas ruiner le budget, quand j’aimais chercher dans l’infini regardable de la mer, des étoiles et du sable, des renvois d’une quête fort adolescente, finalement. L’infini, ce soir là, colmaté dans l’impossibilité à voir, s’était fait oppressant.
Maintenant, j’ai une voiture économique qui m’a coûté beaucoup plus cher, des chemises dans mon armoire, un emploi du temps à la con, un sommeil raisonnable de vieux qui ne me donne pas le goût des balades nocturnes, et un téléphone brillant qui ne se contente pas de sonner, mais illumine, et me rappelle mes rendez-vous à rater. Jeudi dernier, il m’a même rappelé l’anniversaire de mon grand-père, mort en début d’année. Alarme oubliée. C’est con parfois la technologie.
Con mais pas inutile. Comme on était à deux pas du 2 novembre, en rentrant de réunion, j’ai décidé de m’arrêter le voir, gisant, sous une dalle du cimetière. La dalle, je la connaissais, j’avais présidé l’inhumation. Le cimetière était vide, à minuit, et pas éclairé pour deux sous. L’église, au cœur de l’enclos était nimbée d’un halo inquiétant, reste de luminosité, ou fruit d’un réverbère, derrière, oublié. j’ai enjambé des tombes, imaginant des sentiers qui sans doute n’existent pas, et me suis posé devant la chape de béton, avec pas mal de fleurs en ornement. La famille est fidèle, c’est bien. Je lui ai parlé, ou parlé à Dieu, je ne sais pas. Des vivants, de lui, de sa femme, mes cousins, de moi. Je me suis trouvé timbré, le cul dans l’herbe, devant une tombe, en pleine nuit, et me suis fait doucement sourire. Si jamais je me vautrais, le front sur un angle saillant, j’étais bon pour attendre le levant avant que quelqu’un me retrouve.
Je ne suis pas resté longtemps. En remontant dans la voiture, j’ai désactivé l’alarme, décidé d’écrire à ma grand-mère, et béni le temps où j’avais apprivoisé l’immensité de la nuit, n’ayant plus peur de n’y être qu’un rien, pour pouvoir, une nuit glauque de novembre, oser me tremper dans un cimetière.
on ne sait jamais la fécondité de nos mauvaises idées.

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