jeudi 21 mars 2013

traces

C'est triste à reconnaître, mais on n'a pas toujours la lucidité heureuse.
Elle a la fâcheuse tendance de se laisser colorer par l'heur du moment
et pousse souvent le contraste de nos introspections circonstanciées
loin de la tendresse et la douceur du Christ de l'Evangile

Prenez la foi, par exemple...

soumise au néon un peu blafard d'un jugement un peu raide
mon attachement au Christ peut me paraître bien souvent de façade
un crucifix posé sur le mur blanc de mes convictions
visible, solide, mais ne me traversant pas assez en profondeur.

Dans ces moments de fausse lucidité louvoient les tentations
de laisser tomber ce crucifix, le déposer, de continuer sans :    
"j'ai essayé, Seigneur, mais ça n'a pas pris,
tu es venu à ma rencontre, et je ne t'ai pas laissé entrer...
il faut se rendre à l'évidence, mon mur est là, intact, tu ne m'as pas transformé..."

et le Seigneur, patient, fidèle, demeure au plus près, dans ces atermoiements
ne se laissant pas abuser par ces raisonnements viciés de défaitisme.
Il offre encore et toujours son amitié, son pardon, sa vie...

"parce que vois-tu ma présence dans ta vie s'est dessinée
éclairant, discrètement, un espace de lumière, un espace où tu restes marqué
un espace où se sont apprivoisés ombres et lumière, pureté et poussières
tu l'as simplement sous estimé... "

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photo prise après avoir décroché un crucifix dans une sacristie, afin de projeter un petit film sur le pardon pendant un temps de réconciliation... (j'ai un peu poussé les contrastes)

et je me dis que si on nous poussait, bêtement, à enlever un peu trop vite les "crucifix" de nos convictions, le signe serait encore plus parlant, encore plus violent!

dimanche 13 janvier 2013

l'hurluberlu dégingandé et la demi-portion

(au choix)

le regarder sans rire
le regarder sans rire de lui
___ le regarder et rire avec lui.

ne pas le relever,
le relever sans lui demander
___ lui demander s'il veut de mon aide

m'émerveiller de son cœur tellement sensible
m'apitoyer de ses moyens limités
___ me réjouir de ce qu'il sait faire

...chaque fois que celui qui est marqué par son handicap fait trébucher ma marche rapide, je me perds dans ces alternatives... Ou, à d'autres moments,  

Rire avec l'organiste aveugle de la paroisse parce qu'il ne voit pas ce que je veux dire, démonter les roues du fauteuil de Yoann pour en rire avec lui, galérer à les refixer, le regarder avant pour vérifier si on peut le tacler, consentir à ce que certains souffrent de leurs infirmités même temporaires...

consentir à ce qu'il ne puisse plus aujourd'hui
consentir à sa joie si forte
consentir à ce qu'il sache mieux, plus profondément que moi, ce que veut dire vivre.

Je suis nul comme tout le monde face au handicap, parce que mes automatismes relationnels y tombent en échec.
Je ne veux pas détourner le regard,
je ne veux pas déprécier,
je veux regarder sans scruter,
mais qu'il est difficile de poser un regard "normal" quand il faut le choisir. C'est sans doute ça: la personne handicapée m'accule au choix de la relation avec lui, avec lui et pas avec ce que je crois de lui, ou ce qu'on m'en dira. Tout est si délicat, dans cette relation au handicap physique, et psychique... c'est pour cela que j'ai dévoré le livre de Séverine Hibon, qui en quelques chapitres efficaces raconte l'aventure de son couple avec son mari handicapé,  et toute la justesse de la relation qui a dû en découler.

avec ces quelques pages parfois corrosives, je fais tomber mes mauvaises bonnes intentions, je redécouvre la passion de l'autre et l'investissement dans les petits gestes du quotidien. En plus, Séverine ne la ramène pas trop avec sa foi, elle la laisse juste surgir là où il faut, et ça fait du bien. A lire, donc. (ça vous prendra pas des heures, mais ça ouvrira des milliards de relations et de regards avec ces personnes dont quelques uns zapperaient bien la naissance.)

dimanche 16 décembre 2012

glissade sémantique

les lunettes joyeuses d'Elie

glisser en Avent, de l'attente à la veille,
par une attention au Bien qui sourd sans tapage
et plus activement encore, une Bienveillance.

samedi 8 décembre 2012

les experts

C’est un luxe qui ne devrait pas vous coûter trop cher. Vous pouvez vous organiser comme vous voulez (acheter un zoom H2n, ou emprunter un Nagra à la RCF voisine, ou vous rechargez votre Smartphone) et vous vous bloquez une bonne matinée. Peut-être deux. Ou plus mais uniquement si affinités. Et le sourire au lèvres, vous allez frapper à la porte d’André Lefèvre. Enfin, vous allez frapper à la porte d’André Lefèvre si vous êtes de Sottevast. Sinon, ça va être un tout petit peu plus compliqué. André Lefèvre est une célébrité à Sottevast comme quelques villages en possèdent encore. André a été curé de Sottevast pendant 39 ans, puis il s’est retiré sur place, dix ans de plus, jusqu’à ce que sa santé exige un logement plus adapté et accompagné.

Je suis entré hier dans les deux pièces d’André, au troisième étage du centre d’accueil diocésain, avec deux autres confrères. Au perroquet, trois casquettes, dans la chambre à côté, un lit médicalisé, et devant nous un bureau et quelques chaises préparées pour nous accueillir. C’était la journée annuelle fraternelle des prêtres de notre diocèse, nous étions une bonne centaine présents, et pour la première fois, le petit temps d’échange se passait dans les appartements des plus âgés. On devait parler de la joie de croire, et les questions que nous portions. Et André m’a passionné.

Resté 49 ans dans son village, croisant sans cesse les vies des uns et des autres, les accompagnant de moments insignifiants et tournants essentiels, il a vu son village doubler, la population évoluer, les grosses entreprises laitières et nucléaires modifier le mode de vie… Il a accompagné, créé, soutenu, regardé, écouté, rebâti une Eglise dans un si petit coin de Normandie, mais il a vu grandir quelque chose de l’humanité après la guerre. Il avait été vicaire 3 ans, en 1945, puis curé ailleurs une petite quinzaine d’années… Et je suis persuadé qu’il y avait devant moi un expert d’humanité, à force de la côtoyer et de la voir grandir, à force de se passionner pour elle… Parce que toute la vie d’un curé est tournée vers le peuple qu’il fait vibrer vers le Dieu qu’il aime.

Il est probable que vous ne connaissiez pas André Lefèvre, ni même Auguste Lefort, qui est arrivé dans sa paroisse en 1949… votre curé lui même a probablement reçu des missions un chouilla plus courtes, ces dernières années… mais si vous avez du temps à gagner, vous pourriez attraper votre enregistreur et parler longuement avec ce vieux prêtre à deux pas de chez vous, pour l’écouter raconter l’homme qu’il a vu grandir et s’affermir, la France qu’il n’a pas fait que côtoyer, mais qu’il a aimée. Vous avez ce devoir de mémoire.

Nous étions une bonne centaine, hier, pendant ce temps fraternel. Beaucoup moins que les autres années, certains sont morts, d’autres sont fatigués, ou n’ont pu prendre le temps d’être là. Une bonne centaine sur 190 prêtres du diocèse. Sérieux, drôles, dissipés et concentrés, attentifs et différents. Unis, simplement dans cette diversité:

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dimanche 25 novembre 2012

le beau est-il divin?

Cette semaine, j’ai entendu parler de François Cassingena Trévedy, un professeur qui m’a mené par le bout de sa pensée il y a quelques années, lui qui écrit à la lisière de l’Esprit et de la poésie en traits tirés entre la vibration d’une émotion esthétique et la fulgurance spirituelle…
Qu’on lise ses étincelles, on y pressentira un feu intérieur. Beau et vrai.

François vibre en ces linéaments de la vérité où tout fait écho
une note, un frissonnement, un mot
comme si Dieu habitait chaque instant. C’est faux,
il habite chacune de ses respirations : tout prend alors sens, surtout le beau.

ce n'est pas mon cas.

Ce soir, d’un bref coup d’œil par le velux
le ciel était beau, il avait été terne tout le jour, à quelques arcs en ciel pluvieux près.
Il y avait une telle lumière que j’ai attrapé l’appareil photo, et d’une main, j’ai saisi l’instant,
de l’autre je tenais mon téléphone dans lequel je racontais des bêtises.

Il y a des moments comme ça, dont on pressent qu’ils sont précieux…
sans doute saturés, mais on ne sait pas de quoi…

la beauté? Dieu? toussa… c’est un raccourci qu’on fait souvent
au grand dam de ceux qui n’y voient que du beau.

à ma mesure de petit croyant.
Ce n’était pas Dieu,
C’était un espace ouvert, lumineux,
un lieu qui (r)appelle la beauté et l’espace intérieur,
un espace où on peut le rencontrer

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dimanche 18 novembre 2012

ce non lieu en bord de monde

Depuis quelques temps, je nourris une défiance assez marquée
pour les quelques outils pourtant fort utiles supposés me dire où je suis sensé être… 
(comme pour les personnes qui s’essaient aussi à le dire plus existentiellement, d’ailleurs)

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C’est pourquoi je n’ai accordé une confiance que circonspecte à mon GPS quand il m’a dit…

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dimanche après midi, comme promis, je suis parti flâner.

C’est la première fois de ma vie que j’habite dans un port. A ma surprise, un port n’est pas la mer, on la voit peu. Il est point d’accès à des mers, celle du travail des pêcheurs, celle des dimanche des plaisanciers, celle, violente, qui malmène ses usagers, celle qu’on traverse pour accéder à l’ailleurs où la vie continue. La mer est un travail dans un port, mais la mer n’y est pas visible, ou pas vraiment.

Il y a un port que je ne connaissais pas du tout,
le port que l’on longe, que l’on n’effleure que par des voies trop rapides,
c’est la zone portuaire,
une friche industrielle de bord de monde,
où s’échouent quelques projets,
où l’espace, vaste, est abîmé,
où la modernité laisse gésir, rouiller et pourrir ses outils fatigués…

ça ne se visite pas,
on y erre, on y boit, on y tague,
c’est un terrain vagues,
grillagé vers la terre, dont il n’est plus,
bétonné vers la mer, dont il n’est pas.

c’est la civilisation par une de ses orées,
elle mérite qu’on s’y arrête.

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un bateau, oublié sur des roues aux pneus crevés
incapable de tout ce mouvement qui était sa raison d’être

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rien n’arrête vraiment le regard.
Ni les terrils de sable, ou de pierre,
ni les espaces, ni les grillages,
ni les grues plus loin.

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ni le vieux fort abandonné,
barricadé, attirant, comme un aimant,
des architectures broyées d’autres structures
triées, empilées… abandonnées

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et quelques mètres plus loin, c’est la fin de l’ambigüité
c’est le monde de la mer, qui encore une fois,
était absent de ces espaces abandonnés.

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et un peu plus loin, un homme lance son lien…

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dimanche 4 novembre 2012

smilin' bearded man

Dans la série, le monde tel qu’on nous le vend en permanence se divise en deux catégories, les Barbus et les autres… je vous propose un petit test cliché :

voici une photo d’actualité, à quoi vous fait-elle penser ?

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eh oui, vous avez bien deviné, Anba Tawadros (Théodore) est le 118e pape copte. Né en 1952, pharmacien de formation.
Voilà. Naturellement,vous n’avez pas pensé à autre chose, hein, non, hein? "Je ne sais pas"

vendredi 25 mai 2012

Ecrire sur le pourtour de l'ineffable

parfois je parle de Dieu, plus souvent je lui parle,
mais j’aime que les mots frôlent l’ineffable sans le définir, sans même le circonscrire
il n’apparaît que plus lumineux si je ne l’ai terni de ma description
si j’ai dit les ombres que sa lumière permet
si j’ai ouvert l’espace de la recherche
de la contemplation.

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ou, pour reprendre les mots d’Erri de Luca:

Fai come il lanciatore di cotelli, che tira intorno al corpo.
Scrivi di amore senza nominarlo, la precisione sta nell’evitare.
Distràiti dal vocabolo solenne, già abbuffato,
punta al bordo, costeggia,
il lanciatore di coltelli tocca da lontano,
l’errore è di raggiungere il bersaglio, la grazia è di mancarlo.

Fais comme le lanceur de couteaux, qui tire autour du corps.
Ecris sur l’amour sans le nommer, la précision consiste à éviter.
Détourne-toi du mot solennel, déjà ripaillé,
vise le bord, longe,
le lanceur de couteaux touche de loin,
l’erreur est d’atteindre la cible, la grâce est de la rater

Erri de Luca, Aller Simple, Gallimard, p. 158-159

mardi 24 avril 2012

le regard comme une lecture

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« L’astronome qui lit une carte d’étoiles disparues ; […] le joueur de cartes qui lit l’expression de son partenaire avant de jouer la carte gagnante ; le danseur qui lit les indications du chorégraphe, et le public qui lit les gestes du danseur sur la scène ; […] les parents qui lisent sur le visage du bébé des signes de joie, de peur ou d’étonnement ; l’amant qui lit à l’aveuglette le corps aimé, la nuit […] ; le pêcheur hawaïen qui lit les courants en plongeant une main dans l’eau ; le fermier qui lit dans le ciel le temps qu’il va faire – tous partagent avec le lecteur de livres l’art de déchiffrer et de traduire des signes. […]

Dans chaque cas, c’est le lecteur qui lit le sens ; c’est le lecteur qui accorde ou reconnaît à un objet, un lieu ou un événement une certaine lisibilité, […] une signification.

Tous, nous nous lisons nous-mêmes, et lisons le monde qui nous entoure afin d’apercevoir ce que nous sommes et où nous nous trouvons. Nous lisons pour comprendre, ou pour commencer à comprendre »

Alberto Manguel. Une histoire de la lecture

samedi 14 avril 2012

la part de l'inexplicable

on devrait faire de Marx un théologien.

« Dans l’une de ses nouvelles les plus célèbres, Jorge Luis Borges décrit l’impuissance du philosophe Averroès à saisir la signification des deux mots principaux de la Poétique d’Aristote : comédie et tragédie.  Le théâtre en effet n’existe pas dans la civilisation arabe du XIIe siècle : Averroès n’en a jamais vu, il en ignore tout.

Echec assez cruel, si ne s’y ajoutait une ironie particulière : dans la cour de la maison, des enfants s’amusent à imiter les adultes.  Le philosophe les observe pour se distraire, sans jamais soupçonner qu’il a devant lui l’objet de sa quête : le secret de la comédie se trouve sous ses yeux, et il ne le voit pas.

Face à la tragédie grecque, nous sommes tous des Averroès – privés de la connaissance de notre ignorance. Le philosophe arabe savait au moins qu’il ne savait pas.  Nous, nous croyons connaître […]

Il faut donc se défaire des idées reçues. Se lancer dans une entreprise de défamiliarisation. […] L’approcher par le vide. L’expliquer – le paradoxe n’est qu’apparent – par le mystère.

Laisser à l’inexplicable sa part. […]

En savoir davantage sur nous par ce qui n’est pas nous. »

William Marx. Le tombeau d’Œdipe. Pour une tragédie sans tragique.

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