[NB : par ces quelques mots, je ne veux usurper les souffrances de ceux qui ont été durement touchés, ni les dénier. Je ne veux me poser en donneur de leçons. Je n'en ai pas le droit, ni même le moindre désir. Je veux juste nommer l'horreur, quand elle défigure, parce que j'en suis témoin aujourd'hui. On ne compare pas les douleurs. Mais nous apprendrons plus encore la puissance du Mal qui détruit sans regard, qui attend d'autant plus une résurrection. Par avance pardon pour ces mots. Je veux ne pas être indécent, mais espérant]
Il y a comme une jubilation, un sentiment d'aise, sûr de notre bon droit, une morale qu'on incarne, une juste sentence. Il y a aussi la curiosité, insidieuse, de savoir le nom, voir la photo, le pédigrée. Si ça se trouve, on l'a croisé. Il y a un enthousiasme à hurler avec la meute, gueuler sur l'ambulance, se faire justicier des mots et haïr à loisir. Parce que c'est un salaud, un vrai, un pur. Un pourri, une ordure. Pas de pitié pour ces mecs là, ils avaient qu'à se la carrer sur l'oreille, ça leur aurait évité tout cela. Et puis, quand bien même on ne chercherait pas expressément la "news", les journaux nous la collent en manchette, "parce que ça fait vendre, coco, le pourri", l'ordure dans ta rue, le frisson de la vengeance... C'est arrivé près de chez vous. Et dire qu'il était là à nos portes, le pervers, et nous n'en savions rien. On hait, et on a le droit.
#
Il y a comme une honte, une vraie honte de voir étalée au grand jour, même anonymement la blessure la plus intime et la plus brûlante de sa vie. Déjà, il a fallu réussir à le dire une première fois, puis le répéter, encore et encore, à des flics, des avocats, des juges. Peut être même sous l'œil froid d'une caméra. Et maintenant, on s'en repait, on le dit, le raconte, jusque dans les plus tristes troquets où les justiciers d'opérette de la rue s'en emparent, les journaux le vendent, et cette curiosité comme un feu dans la blessure, en espérant qu'elle guérisse un jour. Pas aujourd'hui, elle bée.
#
Il y a eu la colère de découvrir cela un jour, notre enfant, notre propre enfant, abîmé, rompu, détruit par celui en qui on avait confiance. Si ! confiance. Alors la colère est juste, mais elle nous dévaste tout autant qu'elle s'enflamme. Il faut faire justice. Il faut réparer, il faut le protéger, les protéger, pour ne plus que ça arrive. Parfois même, on pense, il faut qu'il paie, à la même mesure. C'est la colère, et la honte. La colère qui défigure, tout autant que les larmes. C'est la blessure de celui qui ne peut sauver le petit qui lui était confié, ni ne pourra vraiment l'aider à aller au-delà. Pourvu que tout ne soit pas rompu. Rien n'est moins sûr. C'est horriblement injuste.
#
Il y a ce saisissement. Ces deux amis qui sonnent à votre porte, parce que votre téléphone est perdu. Ces amis des parents qui ne devraient pas être là. Et la peur qui vous saisit, brutale, froide, immonde. Le pire. non. Pas d'accident, de maladie, de mort. Peut-être pire encore. Ton père, arrêté, en prison. Accusé de pédophilie dans son foyer. Depuis longtemps. On ne peut pas le voir. On est venus te le dire. Et le monde qui s'arrête. Parce que ce n'est pas un salaud, c'est un père. parce que la souillure se répandra sur le nom, inlavable. Parce qu'il est votre père. encore. toujours.
#
Ce jeune, je le connais. Ce père aussi. Et j'estime tant de choses qu'il fait, qu'il a faites. Je n'arrive pas à m'y faire. Mais le mal est là. Et la béance de la blessure ne saura s'enlever, disparaître. C'est parti pour l'enfer. Je ne sais qu'espérer. Rien.
Je ne peux me convaincre de sa culpabilité. Elle est peut être vraie, et ce serait atroce, pour tous. Ces vies brisées, littéralement, ces familles avilies pour qui je ne peux rien que la prière. A peine. Elle est peut être supputation, et ce serait atroce aussi, pour d'autres raisons. Pour l'instant une présomption d'innocence, et une violence qui submerge tous les protagonistes... Que de vies brisées. Ces enfants. Leurs familles. Sa femme, ce fils, ce fils... et... Lui.
Qu'il soit un frère qui m'ait pris dans ses bras, diacre, me touche encore plus. Et l'Eglise avec moi. Tous ceux qu'il a aidés, au jour le jour, concrètement, dans la liturgie et ailleurs, dans tous ces ailleurs qu'il a investis avec génie et souci du faible et du pauvre. Tous ceux qui vont perdre pied.
Ô mort où est ta victoire? Là. Ô mal qu'as-tu souillé et détruit une constellations de vies, quand une part d'ombre voile le soleil de tous. Ô résurrection, je prie et espère ta force quand l'espoir se tait. Je ne peux te dire, inaudible aujourd'hui. Je ne peux que croire en ta force en deçà. Croire contre toute évidence.
Mais ces jours-ci, quand je croise les amis, ses amis, les nôtres. J'évite la question. "ça va?". Parce que la réponse est non.
Derniers commentaires